Sicko : Michael Moore et la gestion de la critique sur Internet

sickoVu Sicko hier. Ce billet non pas pour revenir sur la façon dont Michael Moore présente les systèmes de santé américain, canadien, anglais et français, mais sur ce qui intéresse naturellement un blog comme Internet et Opinion : la fin du film.

Il y est question du principal site anti-Michael Moore, MooreWatch. Le plus simple est de vous inviter à regarder la vidéo qui se trouve ici ou de lire la retranscription de ce passage de Sicko; une véritable démonstration de gestion de l’opinion sur Internet :

“That’s when I heard that the man who runs the biggest anti Michael Moore web site on the internet was going to have to shut it down. He could no longer afford to keep it up because his wife was ill and they couldn’t afford to pay for her health insurance. He was faced with a choice of either keep attacking me or pay for his wife’s health. Fortunately, he chose is wife. But something seemed wrong about being forced into such a decision. Why, in a free country, shouldn’t he be able to have health insurance, and exercise his first amendment right to run me into the ground? So I wrote a check for the twelve thousand dollars he needed to keep his wife insured and in treatment and sent it to him anonymously. His wife got better and his web site is still going strong.”

Allez, on fait l’effort de traduire :

"C’est alors que j’ai entendu dire que l’auteur du principal site anti-Michael Moore allait devoir le fermer. Il ne pouvait plus s’y consacrer car sa femme était malade et ils ne pouvaient pas payer son assurance santé. Il avait le choix entre continuer à m’attaquer ou payer les soins de sa femme. Heureusement, il a choisi sa femme. Mais il y avait quelque chose de bizarre dans le fait de se retrouver face à une telle alternative. Pourquoi, dans un pays libre, ne pourrait-il pas faire soigner sa femme et exercer son droit à me traîner dans la boue ? Je lui ai donc fait un chèque avec les 12000 dollars dont il avait besoin pour conserver l’assurance et faire soigner sa femme, et lui ai envoyé anonymement. Sa femme va mieux et son site se porte bien".

Très voltairien, tout cela. Mais ce que le film ne peut pas raconter, c’est la réaction de Jim Kenefick, l’auteur du site concerné (ils sont en réalité plusieurs). Pas d’énorme surprise, en fait : Kenefick dénonce dans un billet la finalité de Moore (inclure ce passage dans le film), le fait que le site n’allait pas fermer (une exagération un peu borderline de Moore sans doute), se dit manipulé ("used me") et continue les attaques.

Mais visiblement l’un des effets visés par Moore se produit : le site et les boîtes mail de ses auteurs sont inondés de messages pro-Moore. Kenefick installe alors un "avertissement" tout en haut de la homepage : "si vous êtes ici parce que vous avez entendu parler de MooreWatch en voyant Sicko, cliquez ici".

Il y précise notamment qu’il a remércié Moore et qu’il lui en est reconnaissant ; qu’il ne faut pas confondre les différents auteurs du site ; que les lecteurs du site l’avaient sauvé avant que Moore ne fasse son chèque ; que les captures du site surlignées dans Sicko ne correspondent pas à l’histoire qu’il raconte ; sa femme ne "va pas mieux" ("got better"), sa santé s’améliore ("she is getting better") ; enfin, qu’il faut tout questionner.

Il rend même hommage à Moore d’une certaine façon en sous-titrant son site :"

…The biggest anti-Michael Moore website on the internet…" – Michael Moore

N’empêche : l’effet de Moore est au final particulièrement efficace est sert complètement la démonstration qu’il fait dans Sicko. Le film aura touché bien davantage de monde que le site, même en ayant reçu cette publicité inespérée… Il aura même réussi à noyauter le site en y envoyant la "communauté Moore". Bref, c’est assez génial niveau efficacité.

Financer son ennemi pour gagner en stature et le neutraliser tout en servant sa démonstration : pourrait-on imaginer une entreprise agir de la même façon ?

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7 réponses à “Sicko : Michael Moore et la gestion de la critique sur Internet

  1. Plus subtil que d’innonder un site de connexions pour mettre le serveur à genoux ???

  2. Moore s’applique à lui-même l’idée que tout pouvoir a besoin de contre-pouvoir pour vivre. C’est organique. Bien vu.
    J’ai aussi la faiblesse de croire qu’il applique ici une éthique qu’il s’est construite au fil de son travail : dialoguer, tendre la main vers l’autre, surtout s’il est dans l’autre camp, le critiquer sans concession mais honnêtement. Et dans le cas de ce site anti-Moore : aller jusqu’à relever son adversaire tombé à terre. Tout simplement chevaleresque peut-être ?

  3. Je relativise ce que j’ai écrit plus haut après avoir lu une ITV de Moore dans le Nouvel Obs de la semaine dernière, où il semble que le cinéaste navigue entre "faits avérés" et "mauvaise foi" pour traiter son sujet sur le système de santé américain.

  4. Je suis d’accord avec le Nouvel Obs. Le côté chevaleresque de la démarche décrite dans mon billet est séduisant, mais ne peut être distingué de la volonté de s’en servir pour son film (comme le souligne Jim Kenefick d’ailleurs)…

  5. ca serait interessant de retrouver le contenu de ton billet sur l’analyse du "apres " SICKO pour Jim Kenefick (tout en enlevant bien sur les opinion .. "ce films est génial" .. tu comprendras bien sur ;) ) .. mais je te félicite pour ce billet (j’avais un peu la flemme de lire tout les post du site sur cet "apres" ) … pouvoir Vs contre pouvoir le ying & le yong l’un n’existe sans l’autre … bonne remarque aussi laurent

    pour ma part j’ai trouver son doc comme l’aboutissement de tout le ridicule du systeme étatique américain qu’il pouvait montrer … il pourra pas allé plus loin ! (surtout avec sa lessive sous le bras a la maison blanche :D )

    meme si il ne devoile pas certain probleme de notre secu ou de celle de l’angleterre (ou meme celle de cuba) et que d’autre personne ayant vu le film me disent qu’il les a trop idéalisé, je ne trouve pas qu’il s’est trop attaché justement en le prenant sur le ton comique.

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  7. Moore est un grand homme. Comme tout homme, il n’est pas infaillible, et commet sans doute des erreurs, mais ses intentions sont bonnes et au dessus de celles de la majorité, son courage est grand, et son intelligence en proportion. Des hommes comme lui sont indispensables pour éviter que l’humanité ne sombre dans le chaos, et ses actions, si elles ne pourront empêcher le pire auront au moins ralenti la course vers l’abîme dans lequel toutes les ordures des décideurs vont nous précipiter pour leur seul profit (et encore : ces cons là ont souvent une vie de merde). D’autres que lui ont la même volonté, mais lui a des moyens qui nous manquent, alors au moins devons nous lui apporter notre soutien moral à défaut de mieux. Bravo Michael, continue !