"J’ai mes sources" avec Dark Planneur et Christian Salmon : tartufferie ou pluralité médiatique ?

logo_franceinter.gifAujourd’hui, i&o se la joue Arrêt sur Image. C’est pour ça qu’on va parler de radio : le mercredi 24 octobre, aux alentours de 9h30, Colombe Schneck et Nicolas Demorand recevaient Christian Salmon pour son livre Storytelling (livre que je n’ai pas lu, que je vais lire et dont nous parlerons sûrement dans ces colonnes).

Où l’on dénonce les pratiques de certains communicants

La quatrième de couverture du livre résume bien il me semble la teneur et la tonalité de l’échange entre l’écrivain et les deux journalistes (pour les adeptes de la lecture rapide je mets quelques mots ou expressions en gras) :

Depuis qu’elle existe, l’humanité a su cultiver l’art de raconter des histoires, un art partout au cœur du lien social. Mais depuis les années 1990, aux États-Unis puis en Europe, il a été investi par les logiques de la communication et du capitalisme triomphant, sous l’appellation anodine de « storytelling » : celui-ci est devenu une arme aux mains des « gourous » du marketing, du management et de la communication politique, pour mieux formater les esprits des consommateurs et des citoyens. (…)
C’est cet incroyable hold-up sur l’imagination des humains que révèle Christian Salmon dans ce livre (…) : le marketing s’appuie plus sur l’histoire des marques que sur leur image, les managers doivent raconter des histoires pour motiver les salariés (…) et les spins doctor construisent la vie politique comme un récit…
Christian Salmon dévoile ici les rouages d’une « machine à raconter » qui remplace le raisonnement rationnel, bien plus efficace que toutes les imageries orwelliennes de la société totalitaire. Ce « nouvel ordre narratif » va au-delà de la création d’une novlangue médiatique engluant la pensée : le sujet qu’il veut formater est un individu envoûté, immergé dans un univers fictif qui filtre les perceptions, stimule les affects, encadre les comportements et les idées

capture-schneck.pngLe site internet de l‘émission J’ai mes sources nous prévient aussi :
Christian Salmon, (…) est l’auteur d’un ouvrage passionnant. "Storytelling, la machine à fabriquer des histoires et à formater les esprits". Edité à la Découverte. Après avoir lu son livre, vous ne regarderez plus la télévision comme avant.

Un titre évocateur et précis barre même la page : « Comment la machine à fabriquer les histoires, une technique marketing, cannibalise la politique, l’information, les media ».

Et à la toute fin de l’émission, Nicolas Demorand insiste longuement sur l’importance citoyenne de ce livre. Ainsi, durant cet entretien, l’auteur et les deux journalistes rendent public, chacun dans leur rôle, de méthodes qu’ils jugent inacceptables. Ils critiquent ouvertement et vertement les professionnels de la communication. Les anecdotes, exemples et ouvrages cités par Salmon font effectivement très peur et me plongent moi aussi dans un profond malaise.

Pourtant, un petit fait me laisse rêveur. Un petit fait qui me trotte durant tout l’entretien.

Où l’on célèbre (avec humour et ironie, époque oblige) les pratiques de ces mêmes communicants

briones.jpgCe livre manifestement très critique envers les techniques de communication est introduit par un chroniqueur, ce qui est dans les habitudes de l’émission. Et ce chroniqueur n’est rien d’autre qu’un… publicitaire. Si, si un publicitaire, bien connu même de certains internautes en manque de libido chic : Dark planneur, planneur stratégique chez Publicis EtNous (c’est pas Gontran&Associés, quand même). La chronique de Dark planneur prend acte du constat fait par Salmon : oui, nous racontons des histoires comme Molière le faisait pour Louis XIV. Mais dans le même temps, Eric Briones (alias le planneur noir) dit aussi ceci sur un ton ironique (il se dit ménestrel et parle en vieux français pour délivrer sa pensée) :

Notre invité Christian Salmon vient d’écrire Storytelling. (…) Grâce à ce livre, moi, le raconteur d’histoire, je vais redevenir le roi du monde. Car le nouvel opium du peuple c’est les beaux récits. Alors je vais mettre à la roue les vieux publicistes tels que Beigbeder et Séguéla car le consommateur ne veut plus de spots de pub ou de logo il réclame de belles histoires.

 

Où l’on trébuche sur l’ironie de l’histoire

Donc Dark Planneur célèbre ce que l’invité dénonce. Donc Dark planneur s’amuse de ce que les journalistes déplorent. Quand l’un parle de l’aliénation des citoyens par des manipulateurs de symbole, l’autre pérore sur d’hypothétiques attentes du consommateur (dans le droit fil du discours en vogue chez les publicitaires).

Cette juxtaposition de deux points de vue contradictoires est surréaliste : personne ne cherche à les faire débattre. Tout le monde est ensemble dans le studio, mais les temps de parole sont bien étanches. CQFD : pas de débat. Ironie de l’histoire c’est même le publicitaire qui parle sur le bouquin d’un auteur qui critique l’essence même de son métier. Colombe Schneck et Nicolas Demorand abondent 10 minutes durant dans le sens de Christian Salmon, sans contradicteur. Alors que les journalistes traitent de la liberté de la presse, de la manipulation des médias ils laissent une fenêtre de tir à un de ceux qu’ils critiquent dans le même temps. Si on est d’accord avec Christian Salmon, on ne choisit pas comme chroniqueur de son livre le planneur d’une agence de pub. Ou alors on les fait débattre.

Bel exemple de tartufferie médiatique ou de pluralité des opinions ? A chacun de juger… encore sept jours pour écouter l’émission dont le podcast bizarrement est introuvable (on le veut bien d’ailleurs, j’ai le 23 octobre et le 25, mais pas le 24… c’est un peu la collec’ Panini tout ça).

PS: on ne relèvera pas le post de Dark planneur où ce dernier écrit qu’il a interviewé Christian Salmon. On a pas dû écouter la même émission j’imagine.

11 réponses à “"J’ai mes sources" avec Dark Planneur et Christian Salmon : tartufferie ou pluralité médiatique ?

  1. François Guillot

    J’ai malheureusement loupé l’émission et d’où je suis je ne peux pas rattraper ça… Mais si j’ai bien suivi on a un auteur, Christian Salmon, qui dénonce le storytelling (manipulation des médias, des foules, etc.). Et en face, on a un publicitaire, Eric Briones / Dark Planneur, qui célèbre Storytelling (le bouquin) en le décrivant comme une arme… pour les publicitaires. Donc si je comprends bien, il recycle l’essence de Storytelling pour en faire une arme au service de ce qu’il est censé dénoncer. C’est une leçon de cynisme me semble-t-il. Mais c’est aussi le boulot du planneur de recycler.

  2. Passionnante chronique autour de ma chronique…
    Pour faire avancer quelque peu la mise en abime, je nuancerai
    votre vision "anti pub" de Storytelling, j’y vois plus une forme
    de fascination.

  3. Le storytelling n’est ni plus ni moins que le nom donné à une pratique de la narration de la marque (http://cpawam.blogemploi.com/davidvelten/2007/10/la-suprmatie-du.html). Cela fait un moment que les marques se concentrent sur leur discours de marque et non plus produit. Ceci dit, politique/média/information qui y recourrent voici le cynisme !

  4. Emmanuel Bruant

    C’est avec un peu de retard (embruns bretons oblige) que je lis vos commentaires :
    Fascination ou anti-pub je peux pas trop savoir (je veux bien vous suivre Dark planneur) je n’ai pas lu le livre.
    En tout cas, il n’empêche que l’entretien de "J’ai mes sources" cherchait à dénoncer des faits qui comme le fait remarquer David sont le lot quotidien de bien des publicitaires.
    Je cherchais à pointer dans ce billet non le livre de C. Salmon ni votre chronique Dark Planneur mais plutôt la contradiction (double contradiction à mon sens, professionnelle et intellectuelle) de Schneck et Demorand.
    Votre remarque sur Story Telling m’incite à me pencher très rapidement sur ce livre et à le discuter sérieusement et calmement.
    Affaire à suivre donc… J’espère que vous serez parmi nous, au moins virtuellement, pour alimenter le débat.

  5. Il me semble la réponse est dans le livre quand il parle d’un livre de Boltanski et ? (je ne me souviens plus mais je n’ai pas la référence sou sla main et comme vous allez le lire…) qui dit que le capitalisme récupère toutes les critiques, et les plus extrêmes pour les recycler à son profit. L’exemple de Nike est significatif qui récupère la violente critique altermondialiste et antipub des ateliers de la sueur (années 1990) pour recréer sa propre histoire de défenseur de l’environnement (années 2000).

    La censure c’est aussi parfois donner la parole librement aux contradicteurs mais sans les laisser débattre et en laissant la parole en dernier à celui dont on veut mettre en avant les arguments.

  6. Emmanuel Bruant

    Peut-être avez-vous raison Jadlat. Il n’en reste pas moins que c’est une drôle de manière de faire puisqu’elle emprunte, à mon avis, les mêmes ressorts que ce que l’on cherche à dénoncer.

    L’organisation d’une émission de radio peut être comparée à une mise en intrigue, à une histoire que l’on raconte à l’auditeur. C’est justement cette étanchéité qui relève de la mise en scène (tout comme une publicité ou l’annonce de la rupture de Sarkozy avec sa femme) plus ou moins honnnête.

    Pour le bouquin de Boltanski j’imagine qu’il fait référence au Nouvel esprit du Capitalisme écrit avec Eve Chiapello (toujours professeur à HEC, soit dit en passant).

    Enfin, il faudrait également se poser la question symétrique : les mouvements sociaux (en gros de critique sociale) n’empruntent-ils pas eux aussi les codes les plus au coeur du capitalisme ? Je pense notamment à des slogans que l’on retrouve aussi bien chez les altermondialistes que les managers (penser globalement, agir localement); Je pense aux rapports avec les médias (Génération précaire et ses actions souvent bien médiatisées a-t-elle quelque chose à envier aux bureaux de presse des entreprises du CAC 40 ?).
    Je pense que c’est le genre de débat que l’on peut ouvrir avec un bouquin comme celui de Salmon. Dur dur de me dire que j’ai toujours pas pris le temps de l’acheter (découvert bancaire aidant) et donc encore moins celui de le lire (travail d’acharné évidemment).

  7. apparemment, ce n’est pas nécessaire d’aller l’acheter maintenant, il est en retirage. Donc,; il marche.

    Pour le bouquin de boltansky et chiapello, effectivement, c’est celui-ci !

    Quant aux discours portés par les uns et les autres, il faudrait relire, à mon avis, toute la critique situationniste. Effectivement, tout est affaire de récupération chez les petits copains d’en face.

    Oui, le penser local, agir local est récupéré par tout le monde mais je crois, là qu’il s’agit de bon sens et que cette formule est applicable à plein de contexte. Je pense notamment à la phrase d’un des managers les plus célèbres (pas de références là encore à fournir) qui dit qu’il s’intéresse aux grandes et aux petites choses de son entreprse, pour le reste, il délègue.

    En fait, ce dont nous discutons revient à poser la question : peut-on critiquer les media (au sens large) avec leur propres armes et en employant ces mêmes media ? Est-ce que la seule alternative est de se taire ?

  8. Emmanuel Bruant

    Effectivement, c’est une question récurrente parmi les acteurs du mouvement social, alimentée ces dernières années par le travail et les critiques (plus ou moins pertinentes) de personnes comme S.Halimi.

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