Quand la presse faisait parler les morts (la vieillerie de la semaine à la mode Bleustein-Blanchet)

Pendant que certains alimentent leur blog, d’autres travaillent;-)

Et dans mes savantes lectures du moment, je ne résiste pas à l’envie de vous faire partager cet extrait issu d’un livre du célèbre publicitaire Marcel Bleustein-Blanchet (vous savez, le père de Publicis).

Dans La Rage de convaincre, une de ses diverses autobiographies, l’amateur d’avions qu’il était se remémore l’histoire suivante. Deux  pilotes français, Charles Nungesser et François Coli décident de traverser l’Atlantique Nord. Ils partent le 8 mai 1927 du Bourget en direction de New York. Le lendemain, le 9 mai, le journal La Presse annonce en une que les deux aviateurs ont réussi leur exploit avec en sous-titre, « les  émouvantes étapes du grand raid ; à 5 heures arrivée à New York ». Sauf qu’en réalité, nos deux héros ont disparu en mer et n’arriveront jamais à bon port (hérodote.net le raconte ici). D’après Marcel, le public indigné est venu briser les vitrines de « La Presse » et quelque mois plus tard le journal cessera sa parution (cessation d’activité qu’il impute à cet épisode de désinformation mais ce serait à vérifier plus précisèment).

[ce phénomène] marque pour moi le début d’une époque, où l’information devient la principale technique, pour ne pas dire le produit n°1. A la limite, elle est aussi importante que l’évènement ; la preuve c’est qu’on vient demander des comptes au journal s’il en donne une version qui se révèle inexacte. Je ne voudrais pas paraître cynique, mais je crois que ce qui a bouleversé les gens, c’est moins la disparition de Nungesser et Coli que le mensonge dont La Presse s’était rendue coupable. Un crime de lèse-information. Mais aussi le commencement d’un nouveau système. Autrefois, on pouvait dire n’importe quoi, l’information était un monologue incontrôlable ; désormais, le public entre dans le jeu ; celui qui émet le message et celui qui le reçoit nouent entre eux un rapport étroit ; nous entrons dans l’âge de la communication. (p. 24 de La rage de convaincre, Robert Laffont, 1970 et c’est moi qui met en gras)

Marrant, non ? Remplacez communication par conversation et vous obtenez une formule digne de Loïc le Meur.

Heureusement que les discours d’évangélisation sur le "nouveau système" ou la "nouvelle société" ne datent pas d’hier. Mais en ces temps difficiles, il ne faudrait pas désespérer la blogosphère… (tiens d’ailleurs, peut-être qu’un jour on entendra dans la bouche des évangélistes "il ne faut pas désespérer Agoravox" comme d’autres ont répété qu’"il ne faut pas désespérer Billancourt"; Agoravox n’est-il pas à la société de conversations ce que Billancourt était à la société de production de masse ? Finalement, nous ne sommes peut-être que des prolétaires du web… C’est Marcel qui doit bien se marrer du haut de sa tombe;-)

About these ads

7 réponses à “Quand la presse faisait parler les morts (la vieillerie de la semaine à la mode Bleustein-Blanchet)

  1. Quelle prescience ce Marcel ! La première fois que j’ai vu un commentaire en bas d’un article, du style: "non non, il n’y avait pas 4 voiture impliquées dans l’accident mais 10, j’y étais", je me suis dit que le métier avait tourné une page.

    Pour l’anecdote sur La presse, je te conseille "Le roman de mon père" de Didier Decoin, dont le père Henry a couvert l’événement pour le concurrent, c’est très drôle.

    Merci pour cette mise en perspective, cela fait en effet réfléchir sur la notion de "nouveauté".

  2. Et bien, voilà un bon conseil pour aller lire du Decoin. Comme je n’ai jamais lu un bouquin du bonhomme cela fera d’une pierre deux coups. Merci !
    Bon quand même c’est plus facile de poster un commentaire que de casser une vitrine (enfin, à vrai dire j’ai jamais essayé)

  3. C’est clair (comme on disait dans cette grande émission, Loft Story)! A quand l’application "pavé dans la page d’accueil", pour exprimer son mécontentement?…

  4. Autrefois, on pouvait vraiment "dire n’importe quoi" ? pourquoi pas mais seulement si c’est exagérer pour mieux montrer la rupture qu’a connue le système d’information.
    Je ne sais pas mais je devine que chaque système a du connaître codes, élisions, auto-censures, mythologies, procès de "normalisation" relatifs aux contextes politiques. Par contre que cela vienne "du dehors", je me dis que c’est un sacré changement.

    Je veux bien des lumières sur ce point : je ne comprends pas que le journal ait voulu désinformer dans ces conditions. Savez-vous quels ont été ses mobiles ? Annoncer leur mort aurait été encore plus "émouvant" que les étapes du voyage, non ?
    C’est très très curieux, comme si le journal avait voulu protéger ses lecteurs. Ce qui s’est bien retourné contre lui.

    La leçon peut-être : on ne badine pas avec la mort.

  5. Il me semble que le papier avait été simplement rédigé… en avance. Une auestion de délai de bouclage entre la confirmation de l’arrivée et l’impression.
    L’excellente "Encyclopédie du dérisoire" de Bruno Léandri en parle et donne des références bibliographiques.

  6. Emmanuel Bruant

    Il va falloir que je revois mes classiques… ça c’est de l’intelligence collective. Après Aurélien, merci Enikao

  7. Merci Enikao,
    ainsi c’est plus facile d’envisager quelle a été l’erreur du journal. Comme une fausse anticipation pour faire du direct plus vite que le direct.