Mediapart et la libération d’Ingrid Betancourt

Episode médiatique très intéressant à l’occasion de la libération d’Ingrid Betancourt.

Le 4 juillet, soit deux jours après sa Libération, Mediapart publie – en accès libre et sous la plume de Claude-Marie Vadrot, un papier intitulé : « Libération d’Ingrid Betancourt : ce que ne dit pas la version officielle« . Il s’agit du premier article qui remet en question la thèse officielle de l’infiltration des FARC et évoque l’hypothèse d’une reddition et d’une rançon.

Courez lire, si vous ne l’avez pas encore fait, les billets de Pierre France et de Jean-Marie Le Ray, qui s’étonnent à juste titre de ce que ce papier n’ait eu que peu d’échos dans les médias et sur Internet. Une reprise sur France Info d’après Pierre France, une citation sur lexpress.fr, une trentaine de blogs d’après Technorati

C’est bien peu pour une info de cette ampleur : on est quand même dans un des plus gros sujets médiatiques de l’année et l’angle de Mediapart a tout pour séduire puisqu’il remet en question la vérité officielle, et alimente donc la théorie du complot qui connaît tant de succès notamment en ligne…

Alors pourquoi ? Le témoignage de Pierre France — qui est journaliste dans un quotidien régional—, est édifiant :

« J’ai moi-même mené un lobbying auprès de ma rédaction pour qu’il y soit fait mention (…) dans un bloc sur les “doutes sur la version officielle”. Le responsable de service, bien qu’ayant fait l’effort de lire l’article de MediaPart, a choisi de ne pas en parler. “MediaPart, personne ne connait”, m’a-t-il dit. »

Explication 1 : Ce n’est pas que Mediapart manque de crédibilité, c’est qu’il manque de notoriété. Pas de crédibilité sans notoriété. Mediapart paierait là son positionnement relativement fermé vis-à-vis du monde, puisque journal en ligne payant. Le modèle payant l’isole, et quand un article est mis en lecture gratuite, on n’y prête pas attention car Mediapart ne fait pas partie de notre paysage, malgré ses signatures prestigieuses.

Pour Jean-Marie Le Ray, Mediapart c’est « un peu comme si l’on était face à une créature hybride, ni viande ni poisson, qu’on ne sait trop où caser. »

Mais on peut voir d’autres éléments d’explication à la très faible reprise de cet article de Mediapart.

Explication 2 : la concurrence sur le terrain du scoop. Car, et cela compte pour beaucoup, la Radio Suisse Romande a simultanément évoqué, le 4 juillet à partir de 12h30, une rançon de 20 millions de dollars. Et c’est ce scoop là, pas celui de Mediapart, qui a nourri l’ensemble des médias, en étant notamment repris par l’AFP (contrairement à Mediapart, non cité par l’agence).

Mediapart s’est donc fait couper l’herbe sous le pied par la Radio Suisse Romande. Pourquoi cette préférence des médias pour la RSR ?

On peut évoquer plusieurs raisons :

- le pouvoir des chiffres. là où la RSR propose un fait et un chiffre (20 millions de dollars), Mediapart propose une analyse. Détaillée. Comme l’évoque Pierre France, il s’agit d’une « reconstruction d’un scénario » de la libération. Pas d’un scoop à proprement parler : le papier est basé sur des données existantes. Les médias ont donc privilégié (comment s’en étonner ?) la reprise d’une bonne grosse info basée sur un chiffre nouveau que d’une analyse complexe basée sur des faits existants.

- le pouvoir de l’AFP. Quand l’AFP choisit de citer la RSR et pas Mediapart, il influe sur la quasit-totalité du traitement médiatique qui s’ensuivra. Cet épisode vient nous rappeler la toute-puissance de l’AFP : on serait presque tenté de dire qu’une info qui n’est pas reprise par l’AFP n’existe pas.

- les luttes d’influence au sein des médias, passées et présentes. Autrement dit, et c’est mon camarade Emmanuel Brillant qui me le souffle : « pour beaucoup de médias, ne pas reprendre Mediapart c’est aussi pour faire chier Plénel ». No comment.

- la forme, enfin, qui à mon sens explique le buzz internet relativement limité autour de cet article : l’article de Mediapart est sur 4 pages. Il est très écrit, très littéraire. Il ne comporte pas d’illustration, pas de résumé. Il rend compte d’épisodes complexes de façon complexe. Il n’est pas construit de façon chronologique. Il ne renvoie pas sur des liens externes. Bref, il n’est pas facile à lire pour les internautes zappeurs et paresseux que nous sommes devenus. Il représente une antithèse de la tendance au marketing rédactionnel que nous évoquons régulièrement dans ces pages, une forme de « journalisme à l’ancienne » que Mediapart
incarne volontairement… et qui je pense lui joue des tours dans sa recherche de visibilité.

Les scoops sont les tremplins des sites médias – on se souvient de la façon dont rue89 avait rapidement acquis une notoriété grâce entre autres à quelques scoops bien sentis. Dommage que Mediapart n’ait pas été mieux récompensé sur ce coup là : cela risque de l’encourager dans une logique de recherche de scoops et d’informations « visibles ».

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8 réponses à “Mediapart et la libération d’Ingrid Betancourt

  1. dommage du coup car en résumé même si mediapart apporte du contenu pertinent / de qualité, le pouvoir des autres médias est d’ignorer ce dernier et de ne jamais l’inclure / le citer ce qui rend difficile l’amélioration de la notoriété de Mediapart ….

  2. En même temps on peut difficilement parler comme tu le soulignes d’information nouvelle, tout au plus de spéculations de la part du journaliste de Médiapart. Il est peu surprenant que ce papier n’ait pas eu d’écho.

  3. Chez Médiapart l’information ne vient pas au lecteur, c’est le lecteur qui va à l’information ! ;) et nous en voyons là les limites.
    Autre sujet que j’ai traité et qui n’a rien à voir avec celui-ci : Autoplus. Je suis un peu surpris de ne voir personne analyser cette actualité, dommage.

  4. Je suis assez de l’avis de Valery : l’article de Mediapart est une analyse (très intéressante d’ailleurs), mais manquent d’information nouvelle. Il me semble que c’est la raison de sa non-reprise par les autres médias. Je ne crois pas trop à la thèse de la « mise à l’écart » de Mediapart. La concurrence est telle entre médias, que si l’info est bonne, tout le monde se bat pour la reprendre le premier, et capter une partie du trafic qu’elle est susceptible de générer : si cette info doit être lue, autant que ce soit chez moi !

    La non reprise par les blogs, à part la revue détaillée de Jean-Marie Le Ray et le témoignage très instructif de Pierre France, tient peut-être plus, en effet, aux « défauts » de Mediapart que tu soulignes, comme bien d’autres depuis leur lancement : c’est du journalisme-papier transposé tel quel sur le net. Difficile à lire, par la longueur et le style littéraire. Apportant peu d’aides à la lecture : comme des résumés, un hiérarchisation interne forte du texte (beaucoup de paragraphes, beaucoup d’inter-titres, des listes, des passages en gras…), des mots-clés, des liens, etc. Et jouant peu le jeu d’aller soi-même « faire sa promo » sur les autres sites et blogs où l’on cause du même sujet…

    Je ne comprends pas trop pourquoi les rédacteurs de Mediapart ne semblent pas vraiment prendre beaucoup en compte ces critiques, pourtant constructives et amicales, qui leur sont faites depuis le début… ?!

  5. François Guillot

    @ Gonzague : le problème de Mediapart est en effet de continuer à se donner une visibilité, au-delà de son lancement, pour continuer à recruter des abonnés. Or les occasions de se rendre visible n’abondent pas : le lancement du site a été un moment fort, mais après ? Le site étant globalement fermé, qui va parler de Mediapart et continuer à entretenir sa notoriété ? La livraison de « scoops » est donc importante pour être repris par les autres médias et rappeler que Mediapart existe.

    @ Ceucidit : je vais aller voir asap !

    @ Valery et Narvic : certes ce n’est pas un scoop à proprement parler, mais c’est la première voix discordante par rapport à la version officielle et on parle d’une des infos les plus médiatiques de l’année. Donc je crois que la question de savoir si Mediapart aurait été repris se serait vraiment posée… Si il n’y avait pas eu le scoop (pour le coup, c’en est un, même au conditionnel) de la RSR, face auquel Mediapart ne faisait pas le poids.

    Concernant les choix stratégiques de Mediapart, respectables et courageux, on en a déjà beaucoup parlé, rien de nouveau mais cet exemple aide à en voir les limites.

  6. « Et jouant peu le jeu d’aller soi-même “faire sa promo” sur les autres sites et blogs où l’on cause du même sujet… »

    > bon, donc narvic l’a déjà rajouté.
    Cette dernière cause me semble vraiment importante aussi.

    Tous cela additionné, c’est peut-être là le premier vrai séisme dans la conviction du « vase-clôt » au sein de la direction / rédaction de Médiapart auquel on assiste. D’ici à ce qu’ils accélèrent le passage au « essentiellement gratuit » que je pense inévitable…

    a suivre

  7. Cher tous, sachez que nous sommes attentifs à ces « critiques, pourtant constructives et amicales » et sommes en réflexion permanente, notamment sur la question de l’écriture. Doit-on faire plus court? Le débat n’est pas tranché. Mettre plus de liens? Assurément et chacun s’y met à son rythme (Nous alimentons toutefois une rubrique « Prolonger » à côté de nos articles, qui regroupent souvent les liens qui ne sont pas toujours dans le corps du texte). Faire des résumés de nos articles? Cela devrait être testé en septembre. Faire notre promo sur les autres sites et blogs? Nous tentons de le faire autant que possible. Hélas, peu des infos que j’ai fait tourner à mes « potes des autres rédacs » n’ont été reprise (ou alors, une fois que l’AFP en a fait une dépêche). Et faire la tournée des blogs prend du temps (de veille et d’écriture), déjà occupé par le débat des commentaires et… le reste de notre boulot. Sur l’article de Vadrot, il n’a effectivement rien de « scoopique ». Mais c’est vrai qu’il aurait pu être davantage repris par nos confrères…
    Bref, nous sommes attentifs, soyez-en sûrs, mais nous n’avons que 4 mois d’existence et remporter ce type de défi (payant + articles de fond) prend beaucoup de temps et d’ajustements…

    Bien à vous

    Steph Alliès
    journaliste à Mediapart

  8. François Guillot

    Merci de votre réponse. Il est clair qu’il y a un effet d’apprentissage assez lourd, mais il est important pour Mediapart d’en passer par là.