Archives mensuelles : juillet 2008

En interview chez Laurent François

J’ai répondu à une petite interview chez Laurent François, je vous invite donc à la lire — d’autant plus qu’il pose de vraies questions. (Vous pouvez même essayer de répondre à la question 2 sur laquelle j’ai séché).

PS : vous aurez noté la grande sobriété de ce billet ; il faut dire que je me suis torturé la tête pour ne pas avoir trop l’air de me la péter ;-)

Nicolas Demorand : le marketing au secours des médias…

L’interview croisée de Nicolas Demorand et Jean-François Kahn dans le Télérama de cette semaine nous livre ce passage très inattendu (un extrait qui peut susciter de longues analyses, mais je m’en tiens à un premier niveau de réaction) :

Q : Hormis les journalistes eux-mêmes, voyez-vous d’autres garde-fous ?

ND : Peut-être la nouvelle génération des managers de presse, des gens venus du monde de l’entreprise, qui se sont frottés au marketing et sont nés professionnellement ailleurs, en dehors des médias et de l’info. Des gens pour qui la presse est moins un outil du débat démocratique qu’une « marque » dont la valeur (…) est d’abord l’impertinence, l’indépendance et la qualité des infos. Ceux-là ont un intérêt strictement matériel à l’exercice de la liberté de la presse. « Faites votre boulot », vont-ils dire aux journalistes. Non pas parce que vous êtes de preux chevaliers partant sur vos blancs destriers (…), mais parce que votre liberté et votre impertinence vont enrichir le patrimoine de ma marque, me permettre de la décliner sur Internet et de vendre de la pub (…

Autrement dit, le dirigeant issu du marketing, qui a un objectif strict de revenus donc d’audience, va encourager le journaliste à produire le meilleur de lui-même pour attirer les lecteurs ?

L’objectif d’audience n’a-t-il pas plutôt pour conséquence une orientation des choix rédactionnels vers les infos les plus… comment dire… les plus… les plus comme ça ?

Nicolas Demorand ne fait-il pas un peu figure de journaliste Bisounours au pays du marketing, sur ce coup-là ?

Une petite citation de Philippe Cohen de Marianne2.fr pour expliciter les conséquences de la recherche d’audience sur les lignes rédactionnelles :

“Si je fais un article sur la grève du Monde ou sur les Echos, je vais avoir 1500 ou 2000 visites maxi. Alors que si j’écris sur Marion Cotillard, Carla Bruni ou sur le SMS et bien ça va dépoter.” Et de conclure : “je suis obligé de jouer un peu sur les deux”. (Au cours d’un débat du SNJ résumé chez Ceucidit) (1)

Est-ce cela que Nicolas Demorand appelle « l’impertinence, l’indépendance et la qualité des infos » ?

Et je ne parle même pas ici du rapport entre la ligne éditoriale, les intérêts économiques de l’actionnaire, les commandes de l’Etat et les liens avec le politique… Nicolas Demorand poursuit, pourtant, argumentant que l’évolution technique rendrait le contrôle éditorial de plus en plus difficile :

« Un papier ‘trappé’ dans la presse parce qu’il pourrait nuire aux intérêts du groupe propriétaire, se retrouve, quelques minutes plus tard, sur Internet. Pour le patron de presse, le coût symbolique devient démesuré. Tous, malheureusement, ne comprennent pas qu’aujourd’hui la censure coûte mille fois plus cher que la liberté (…) »

Voici en résumé comment je comprends le raisonnement tenu par ND : « Internet rend plus difficile la censure ; il facilite donc l’indépendance des médias à l’égard des différents pouvoirs. Débarrassé de cette pesanteur, le patron de presse peut alors encourager le journaliste à exercer son métier de façon très quali, puisque cette qualité va permettre d’attirer le public, donc la pub, donc les revenus. Et la presse jouera à plein son rôle démocratique. ».

Un brin idéaliste, vous ne trouvez pas ?

(1) (Pour mémoire nous avions évoqué le « marketing éditorial » dans notre papier sur l’avenir des médias en ligne.)

Un petit rectificatif…

Je m’autorise un petit rectificatif à l’attention des lecteurs qui viendraient ici suite à la lecture du numéro de Stratégies de ce jour consacré aux « paroles de blogs ». Le verbe que nous avions choisi avec Emmanuel n’était pas « connaître » comme indiqué dans le journal, mais « comprendre ».

Ce n’est pas bien grave, mais on préfère « comprendre »… qui a également été retenu par Francis Pisani, ceci expliquant sans doute cela. Voilà. L’objectif initial de ce blog, c’est de comprendre l’impact d’Internet dans les systèmes d’opinion (et c’est du boulot).

Amusant de voir Versac dans la sélection, qui ne « reliera » plus ou plus de la même façon.

Toujours à l’attention des lecteurs venus de Stratégies, si vous cherchez la note reprise dans le journal, elle est ici.

Edit : au fait je suis bien content de voir figurer dans la sélection de Stratégies Journalistiques et L’oeil du Xeul.

Blogueurs vs. journalistes : on se pose un instant

Résumons.

Episode 1 : la polémique « Birenbaum vs. les blogueurs zinfluents ».

1er juillet : le premier à dégainer est Guy Birenbaum qui charge Embruns et les « blogueurs zinfluents ». Le sujet : la vidéo off de Sarkozy sur France 3. Ou plutôt, non : le sujet, c’est « les blogueurs zinfluents » puisque c’est pas là que Birenbaum commence, avant de revenir sur la vidéo en question.

3 et 4 juillet : lui répondent Versac, Koz et Laurent Gloaguen. On est entre polémistes : le sujet initial est vite oublié et aux attaques de Birenbaum sur les blogueurs zinfluents, Versac, Koz et Laurent répliquent par leur « évaluation » du personnage Birenbaum (et ils ne l’aiment pas trop).

Episode 2 : la polémique Aphatie vs. Versac.

3 juillet : Luc Mandret lance une chaîne de blogueurs (dont il conviendra ultérieurement qu’elle est sotte) : mon blog préféré et mon blog détesté du moment. Il tague entre autres Narvic.

4 juillet : Narvic reprend la chaîne et indique que son blog détesté du moment est celui de Jean-Michel Aphatie. Son billet inspire Versac qui à son tour prend le clavier pour « évaluer » Jean-Michel Aphatie. La sortie n’est pas assassine mais loin d’être agréable pour l’éditorialiste. Le soir même, Jean-Michel Aphatie répond à Versac et il n’est pas content. On est toujours sur le mode « évaluation de l’autre ».

5 juillet : Versac répond à la réponse de JMA.

A partir de là les deux « affaires » s’entremêlent. Le sujet n’est plus la vidéo de Sarkozy, l’évaluation d’untel ou des blogueurs zinfluents, le sujet est : « journalistes contre blogueurs ».

Episode 3 : la polémique « journalistes contre blogueurs ».

5 juillet. On aurait du mal à citer tous les billets. Retenons Jules, Narvic, Padawan et Verel qui produisent des analyses des deux épisodes simultanés et n’épargnent pas les éditorialistes impliqués. On lit souvent l’idée que les journalistes seraient jaloux de la concurrence nouvelle des blogueurs.

Guy Birenbaum répond partout dans les commentaires, alimente gentiment la polémique sur son blog en se posant en cible des « blogueurs zinfluents ». Jean-Michel Aphatie, lui, ne polémique pas.

Episode 4 : Versac dit stop

7 juillet : le match Aphatie / Versac fait l’objet d’un billet sur le blog de Jean-Marc Morandini.

Quelques heures après la publication de ce billet avec une citation « tronquée », Versac colle sa dém. Les dernières polémiques étant une goutte d’eau qui fait déborder le vase : versac.net est devenu une espèce de monstre hypermédiatisé qui échappe à Nicolas Vanbremeersch.

Episode 5 : la blogosphère s’enflamme, certains médias déclarent que c’est la « guerre »

8 et 9 juillet : on ne compte plus les blogs qui commentent la fin de Versac.net. Certains y voient la fin d’une époque.

L’affaire intéresse même les médias online (pour les médias papier, on verra) : Lefigaro.fr publie une bonne interview de Versac ; Lexpress.fr en parle ; ironiquement, LePost qualifie versac de « blog le plus influent de la sphère française »…

… Et 20minutes.fr et Marianne2 le disent : c’est la guerre entre journalistes et blogueurs. Et elle a fait un mort, Versac.

Analysons.

Je crains fort que cette idée de guerre entre journalistes et blogueurs soit celle qui marque les esprits. Guerre dont on avait d’ailleurs vu des signes annonciateurs depuis quelques semaines :

- polémique Veille2Com vs. Tanguy Leclerc (CBNews)

- polémique Crise Dans Les Médias vs. Claude Askolovitch (Nouvel Obs)

- polémique Luc Mandret vs. Jean-Marc Morandini

Et j’en loupe peut-être d’autres.

Ces cas de polémiques opposant des blogueurs à des journalistes sont tous différents sur le fond (et je ne me rangerai pas systématiquement du côté des blogueurs qui, à l’exception de la polémique Birenbaum, sont à chaque fois ceux qui attaquent, pour des raisons plus ou moins bonnes, les journalistes répondant ensuite).

Mais dans tous ces cas, la forme, le ton employé par les journalistes, révèle une réelle crispation. (D’où l’analyse de nombreux blogueurs, que je rejoins : la crispation est liée à la remise en question du statut du journaliste qui a accompagné l’émergence des blogs).

On a donc de la polémique, de l’invective, ça saigne (d’autant plus qu’on est souvent assez rapidement sur le registre de « l’évaluation de l’autre » et pas forcément sur du factuel argumenté). Autant de raisons de dire que c’est la guerre.

Pourtant :

« Journalistes contre blogueurs, c’est un faux débat, qu’entretiennent des journalistes perdus dans leur citadelle et qui se sentent menacés par des gens qui ne leur veulent pas de mal, mais exercent juste un droit de libre correction. L’heure est à la coopération, parfois complexe, entre les journalistes et leurs publics. » (Versac dans son interview au Figaro.fr)

L’idée d’une « guerre » est en effet un raccourci rapide de la relation entre journalistes et blogueurs. Heu, une construction médiatique, à vrai dire, me semble-t-il… (Cf. les titres des papiers 20minutes.fr et Marianne2).

Car les relations entre journalistes et blogueurs sont, bien sûr, beaucoup plus complexes.

En témoigne la reprise de la « dénonciation » de Maître Eolas par le Monde puis par de nombreux médias : enfin, un blog est considéré comme une source d’information fiable.

En témoigne l’intérêt de certains médias pour certains blogueurs. DarkPlanneur sur France Inter, Versac dans Les Echos, Eolas qui débat dans plusieurs émissions : enfin, les blogueurs sont pris pour autre chose que des blogueurs : des experts.

En témoigne les démarches d’ouverture de plusieurs médias en direction des blogueurs (je cite toujours Eric Mettout, rédacteur en chef de lexpress.fr, qui a organisé les « scoops » aux blogueurs, et participe souvent aux commentaires sur les blogs et blogue lui-même).

En témoignent aussi les journalistes blogueurs… qui jouent le jeu du blog (c’est à dire, répondent aux commentaires, voire commentent chez les autres, ou même, mettent des liens, si si !). Et les journalistes tellement blogueurs qu’ils ont fini par créer des médias hybrides, à mi-chemin entre les deux univers.

Mais arrêtons là sinon on va se croire chez les Bisounours. Et ne nous méprenons pas : ces exemples « positifs » que je donne relèvent davantage de l’exception ou du signal faible.

La règle était jusqu’à il y a peu celle de l’ignorance, du mépris souvent : les journalistes ne s’intéressaient tout simplement pas à la blogosphère. Ils ne répondaient pas aux critiques. L’actualité récente, avec ces éléments « de guerre » comme ces éléments de « rapprochement », ne signifie-t-elle pas simplement et seulement que les journalistes ignorent de moins en moins les blogueurs, que les deux univers se rapprochent ? Idée défendue notamment par Narvic

Car il y a encore quelque temps, Birenbaum, Aphatie, Leclerc, Askolovitch et Morandini auraient-ils pris la peine de répondre aux critiques, aux piques et aux attaques ? Je ne sais pas.

Conclusion en forme d’hypothèse : les médias ignorent de moins en moins les blogs, la barrière étanche entre les deux univers cède progressivement. Avec comme conséquences simultanées une plus grande ouverture et de plus grandes frictions. L’un n’empêche pas l’autre. Pour le meilleur et pour le pire

Fin de Versac.net : les blogs sont des médias à durée déterminée

Versac a trouvé le moyen de booster son audience : il arrête :-) :-(

Plus sérieusement, que dire de cet événement blogosphérique ? L’arrêt de Versac.net vient nous rappeler que les blogs sont des médias à durée déterminée. Versac bloguait je crois depuis 5 ans. Versac.net n’était pas un blog professionnel. Pour bloguer dans la durée, il faut beaucoup, beaucoup d’essence dans le moteur.

Sauf exceptions, le blogueur n’est pas professionnel : il est autre chose avant d’être blogueur. Versac est chef d’entreprise avant d’être blogueur. Il avait exprimé sa lassitude à plusieurs reprises depuis des mois et explique dans son dernier billet, en substance, qu’il est dépassé par la « chose » qu’est devenu son blog. Versac.net a été un des étendards de la blogosphère :

« La bulle médiatique autour des blogs a engendré une sorte de monstre, qui est une invention stupide, le blogueurinfluent. L’attention des media, qui a eu besoin de symboles, s’est cristallisée autour de ce blog, comme un symbole du blog politique. »

Inconvénients de l’exposition médiatique : Versac se sent pris pour celui qu’il n’est pas, les dernières polémiques avec Jean-Michel Aphatie et Guy Birenbaum jouant je pense seulement un rôle de goutte d’eau qui fait déborder le vase.

Il me semble que Nicolas a aussi largement profité de cette exposition médiatique, dont il a comme il le le dit joué le jeu et qui lui a servi de tremplin professionnel. Mais cette exposition ne s’accompagne pas que de bons côtés et ce sont aujourd’hui les mauvais côtés qui le rattrapent. Et oui, Versac, c’était Nicolas Vanbremeersch, et Nicolas Vanbremeersch, c’est un être humain.

L’agacement de Versac vis-à-vis des tracas de l’exposition des « gros » blogueurs est loin d’être un cas isolé, on pense aussi à Fred Cavazza qui n’en peut plus d’être sollicité.

Il est également intéressant de voir que dans ce dernier billet Nicolas évoque l’étiquette du « blogueurinfluent » qu’on lui a collée — comme à d’autres. Etiquette stupide et réductrice évidemment, mais qui a été à l’origine de la popularité qui aujourd’hui le dépasse. Versac, blogueur pas influent mais trop populaire ?

Changement d’époque pour les blogs ? Franchement, je n’en sais rien. On avait déjà annoncé la mort des blogs après la présidentielle, avec des chutes d’audience, des blogueurs historiques qui déjà arrêtaient, la concurrence de Facebook… Il n’en a évidemment rien été. L’univers des blogs se renouvelle, se recycle, des blogs apparaissent et disparaissent. Bref, la blogosphère vit.

Edit : vu ce qu’il dit du concept de blogueurinfluent, Nicolas doit être conforté dans sa décision d’arrêter en lisant des titres de billet comme celui-ci ou celui-là :-)

(retour sur) Eolas et l’affaire de la dénonciation

Si vous suivez l’actualité blogosphèrique de pas trop loin, vous avez certainement su qu’il y a une dizaine de jours, un billet publié chez Maître Eolas (en fait la simple reproduction d’un procès-verbal de police), au sujet d’une assistante sociale dénonçant un sans-papier à Besançon, a fait le tour du web mais surtout des médias.

Initialement reprise par Le Monde, cette information (il s’agit d’une information) a ensuite été reprise par l’AFP puis par les sites Internet de Libération, Le Figaro, 20 MInutes, le Nouvel Obs, le Point et Europe 1. A l’exception du dernier cité, tous ces médias ont cité la source de l’information comme étant Maître Eolas.

Si l’information n’avait pas été émise par un blog, il s’agirait d’un fait médiatique presque ordinaire. Narvic, dont je m’excuse presque de le citer tant il est devenu banal, mais juste, de chanter ses louanges, produit l’analyse suivante de cette propagation médiatique (dans la foulée de Jules de Diner’s Room) :

« Ce vendredi 27 juin 2008 marquera le jour où pour la première fois un blog est reconnu par la presse française comme un média de référence, source d’informations valables et fiables, méritant d’être reprises et diffusées par les médias traditionnels (…)

Peu à peu, la presse commence ainsi à reconnaître que les blogs tiennent une place réelle dans « l’espace médiatique » de l’information. Les lecteurs ne l’avaient pas attendue pour s’en apercevoir. »

Tout juste.

Et quand on a un blog qui s’appelle Internet et Opinion(s) et dont l’objectif est de comprendre ce qu’Internet change à la façon dont nous nous faisons des opinions, donc notamment de comprendre ce qu’Internet change dans le système médiatique, on ne peut pas passer à côté de cet événement.

Ce que nous nous efforçons de faire dans ce billet, c’est de remettre cet événement en contexte pour bien le comprendre.

Si on considère que l’espace médiatique a commencé à avoir une conscience des blogs en 2004, il aura donc fallu 4 ans pour qu’un blog soit repris comme source d’information fiable par un « grand média ».

En plus, il ne s’agit pas de n’importe quel blog : « Journal d’un Avocat », en ligne depuis avril 2004, blog jouissant d’une réputation de premier ordre auprès des blogueurs, troisième du classement Wikio, un auteur qui a même une page de « fans » et un groupe qui lui est consacré sur Facebook.

Autrement dit, un blog doit montrer une patte sacrément blanche pour être considéré comme une source d’information fiable par les médias traditionnels.

Mais pour être considéré comme une source d’information, encore faut-il être un producteur d’informations…

Et c’est en cela que le cas Eolas reste exceptionnel : parce qu’Anatole (le contributeur de Journal d’un Avocat, ce n’est en effet pas Eolas qui a publié lui-même l’information) a publié une véritable information, alors que les blogs restent un domaine privilégié d’expression d’opinions et d’analyses.

A n’en pas douter, il ne se serait pas écoulé 4 ans avant qu’un grand média reprenne un blog, fût-il de référence, si les blogs étaient de vrais producteurs d’information.

Mais ils ne le sont pas, ils sont producteurs d’opinions et d’analyses et sont considérés comme tels. A ce titre, la reconnaissance des médias est, fort heureusement, arrivée plus tôt : Versac tient une tribune dans Les Echos, Eolas himself a été invité à débattre sur France Info, Jaï de Duo and Co a été sollicité par des journalistes pour ses éclairages sur l’affaire de la Société Générale (1)… Quelques exemples existent donc d’utilisation de blogueurs, non pas en tant que blogueurs, mais en tant qu’experts, analystes ou éditorialistes.

Exemples certainement trop pauvres, me direz-vous, et vous aurez raison. Les médias en ligne restent très avares de citations de blogs — relire cette petite étude statistique que nous avions conduite, sur l’utilisation des liens externes par les principaux médias en ligne français : dans le cadre de notre expérience, aucun blog n’était linké s’il n’appartenait pas à la plate-forme de blogs du média en question.

De plus, la figure du blogueur dans les médias est à 99% celle du blogueur et pas celle de l’expert ou de l’analyste : ce sont les papiers sur les leaders d’opinion sur la toile, les revues de web anglés « les blogueurs disent que« …

Avec la reconnaissance d’Eolas comme source d’information médiatique, les exemples sus-cités de blogueurs qui ont réussi à être autre chose que des blogueurs aux yeux des médias, et quelques autres signaux faibles de reconnaissance et d’ouverture (je citerai à ce titre les différentes initiatives d’Eric Mettout pour le compte de l’Express.fr), on peut espérer comme Narvic que le 27 juin 2008 marque effectivement un changement d’attitude des journalistes vis-à-vis des blogs.

Le Monde aura au moins démontré, à cette occasion, que les blogs pouvaient être source d’opportunités rédactionnelles. Et pas seulement une source de concurrence.

(1) et encore Alain Joannès faisait-il remarquer que cela s’était fait tardivement dans la chronologie de l’affaire Kerviel.

Obama : le rôle de la fiction dans les opinions

Dur dur de savoir par où commencer quand on reprend du service après les congés d’été et qu’on est resté un mois sans bloguer. Désolé donc pour ce ralentissement d’activité et merci à Emmanuel d’avoir animé le blog tout seul.

J’ai bien fait semblant de ne pas lire mes blogs préférés quand l’occasion s’en présentait, mais maintenant que je suis revenu et que la vitesse de connexion le permet, l’envie de réagir sur les sujets du mois de juin est grande.

Un billet pour revenir sur un papier du Courrier International Hors-Série consacré à Obama. Si vous l’avez lu ou eu entre les mains, vous aurez peut-être remarqué ce papier traduit du Los Angeles Times et intitulé « Quand la fiction devient réalité » (en page 62, désolé mais la version française de l’article n’est pas en ligne, heureusement la version originale est disponible sur le site du LA Times).

En fait on a là une très bonne illustration d’une des théories avancées par Emmanuel sur ce blog : l’influence de la fiction sur les opinions. Oh, nous ne sommes certainement pas les premiers à remarquer que les séries, films, bouquins etc. influencent le réel. Mais c’est un sujet qu’on traite assez peu dans la littérature consacrée à l’opinion.

Emmanuel avait évoqué la banalisation de la torture dans le comportement des officiers américains (les élèves officiers s’inspirant de la série 24h dans leurs interrogatoires) puis l’attractivité de la série Doctor House sur les étudiants en médecine.

Le papier du Los Angeles Times repris par Courrier International avance, lui, un argument très simple : Obama peut être Président car la fiction a préparé les Américains à avoir un Président noir :

Les Etats-Unis sont prêts pour un Président noir parce que nous en avons déjà eu plusieurs… à l’écran. Ils ont même été les plus impressionnants que nous ayons connus : Morgan Freeman dans le film Deep Impact et Dennis Haysbert dans la série télévisée 24 Heures Chrono (…)

(…) après la sortie du film Deep Impact, en 1998, de nombreux Blancs ont aussi déclaré à Morgan Freeman qu’ils aimeraient le voir pour de bon la maison blanche. « Quand vous pensez à ces rôles et à la façon dont le pays a réagi, souligne-t-il, vous finissez par vous dire que peut-être, en effet, les gens accepteraient un Président noir » (…)

La fiction ne fait pas tout, mais cet exemple est sans doute le plus puissant pour évoquer le rôle de la fiction sur les opinions.

« Les internautes disent que… » Vers un nouveau cliché journalistique ?

Vous connaissiez le JT et ses insupportables micro-trottoirs – Petite mise en scène, reconstitution médiatique de l’avis d’un groupe social ou d’une nation (rappelez-vous ces correspondants qui interrogent « La » population du coin).

Internet a enfin donné le change aux journalistes de la presse écrite (on et off sans distinction… ouf on évite une nouvelle bataille de tranchées). Désormais, les journalistes disposent d’une nouvelle matière, ce qui se dit sur les blogs, les forums, etc. On ne peut que s’en féliciter. Cela ne fait qu’élargir l’horizon des opinions, n’est-ce pas ? Mais cela s’accompagne d’un effet pervers. Oh, un petit effet pervers, de ces petites épines dans le pied avec lesquelles nous avons tous appris à marcher : une nouvelle figure rhétorique a fait son apparition et semble avoir pris son rythme de croisière. Trois exemples glanés ici et là dans Le Monde.

Les internautes et les fausses photos d’Hiroshima

Il y a environ deux mois (le 10/05/08 exactement), Sylvain Cippel et Philippe Pons signaient un article sur des photos (soit-disant) inédites des victimes d’Hiroshima. On y lisait ceci :

Depuis la divulgation de ces photos, blogueurs et internautes américains se déchirent sur le sujet. Une phrase revient souvent dans les commentaires : « Les Japs n’ont eu que ce qu’ils méritaient. » Sur le site MetaFilter, l’internaute signant « postroad » estime que le Japon « n’ayant aucune intention de capituler, comme le montre le film de Clint Eastwood (Lettres d’Iwo Jima), aussi horribles soient (ces photos), ces bombardements ont sauvé de nombreuses vies américaines – et aussi nippones ». Pour d’autres, à l’inverse, « l’Amérique masque ses crimes honteux ».

Beaucoup d’internautes se demandent aussi pourquoi ces clichés sortent aujourd’hui. Peu font confiance à la version officielle. Peut-on vraiment croire que M. Capp ait attendu cinquante-trois ans avant de montrer ces images à quiconque ? (…)

Pourquoi, également, M. Capp aurait apporté ces documents à la Hoover Institution? Celle-ci est perçue comme un centre de recherches néoconservateur extrême. Certains voient une volonté de « pousser » à une intervention américaine contre l’Iran avant que ce pays, disposant de la bombe A, puisse attaquer Israël. A l’inverse, d’autres suggèrent à Hillary Clinton de « bien regarder ces images avant de s’exprimer ». La candidate à l’investiture démocrate à l’élection présidentielle a récemment menacé d ‘« effacer l’Iran » de la carte s’il attaquait l’Etat juif. L’internaute appelé « oneirodynia » insiste sur « l’effort massif de censure tant de la part des Etats-Unis que de Tokyo après que la bombe eut été larguée. A l’été 1946, la censure américaine au Japon avait grandi au point d’occuper 6 000 personnes ».

Evoquant la « culture du secret » qu’ils croient déceler aux Etats-Unis, nombre de commentaires établissent un rapport entre Hiroshima, les bombardements massifs au napalm des populations locales durant la guerre américaine au Vietnam et… les prisons américaines de Guantanamo et d’Abou Ghraib aujourd’hui. D’Hiroshima à l’Irak, un internaute anonyme écrit, sur le site Yahoo!, que « le peuple américain ne s’intéresse jamais qu’à ses propres morts ».

Alors que le débat se développe sur Internet, la presse américaine n’a pas encore évoqué la divulgation de ces nouvelles photographies de la tragédie d’Hiroshima. Ni la presse japonaise, du reste.

Ce long extrait représente environ 35 % de l’article. Ainsi, en l’absence de prise de position dans les médias des deux pays les plus concernés, nos journalistes s’étaient engagés dans un micro-trottoir virtuel. Ils trainent leur souris dans la longue traîne histoire de nourrir leur article d’opinions contradictoires et ainsi offrir une mise en perspective analytique.

Quatre jours plus tard, les deux journalistes publient un long rectificatif. Les photos présentées par le journal n’ont pas été prises à Hiroshima. D’où un long papier d’explications et de justifications qui se conclut par le paragraphe suivant :

Les auteurs de l’article ont exposé les doutes exprimés dans divers forums sur Internet quant à la version officielle de l’histoire des images, mais aucun interlocuteur n’a mis en doute leur authenticité. Reste à savoir qu’elle sera la réponse de la Hoover.

En l’occurrence, Internet a servi de support pour recouper des opinions alors même que les experts sur le sujet n’avaient pas encore pris forcément connaissance de cette information. L’utilisation des commentaires disponibles sur Internet a tout bonnement fait office de simulacre d’expertise.

La médiatrice du journal, dans un article du 18/05/08 (Le piège des photos) explique que :

Le Monde, finalement, a surtout failli par excès de confiance, en accordant un crédit excessif à une institution reconnue. Et il a, sans le vouloir, enfreint une règle d’or du journalisme : le croisement des sources.

Et justement, dans la structure de l’article, c’est la figure rhétorique « des internautes », « de l’internet » qui a bouché le trou, c’est-à-dire l’absence de recoupement de sources avisées. Mais le glissement est important : l’article a privilégié le croisement des opinions avec le croisement des faits et de sources. D’où un risque : celui de prêter une trop grande attention à ce qui se dit sur Internet. Il est vrai qu’il est plus facile et moins couteux de reprendre un quelconque blog ou forum que d’identifier et de contacter une source fiable. Le verbatim a un coût proche de zéro désormais. Mais alors que le sujet est très sensible, ne sommes nous pas là en face d’un signal faible inquiétant ?

Raymond et les Internautes

La preuve avec une question plus futile. L’équipe de France est éliminée… Comment rendre compte de l’hallali envers le sélectionneur Raymond Domenech ? Tout simplement en titrant un papier « Les Internautes disent « non » à Raymond Domenech » :

Après le raz-de-marée médiatique et les réactions indignées des caciques du football français, la Toile s’est à son tour emparée de l’affaire.

Premier exemple du journaliste… Facebook :

Prompts à réagir par l’ironie, les utilisateurs du réseau social Facebook implorent Estelle Denis de dire « non » à son prétendant, une manière de punir celui qu’Internet désigne quasi unanimement comme le principal responsable du fiasco.

Pour introduire les citations de quelques blogs sur le sujet, le journaliste choisit sa phrase de transition :

Ridicule : le mot qui revient peut-être le plus fréquemment sur Internet.

Que dire de plus quand ces citations parlent d’elles-mêmes…

Le Pascale Picard Band et « La Blogosphère »

Mais le climax de cette figure de style journalistique a peut-être été atteint dans Le Monde 2 du 5 juillet. Le magazine consacre une double page à un jeune groupe québécois qui chante en anglais, Le Pascale Picard Band. Traitement de faveur puisque le groupe  a même droit à un envoyé spécial, Yann Plougastel. Le journaliste  qui a donc fait un long voyage nous explique ainsi :

La blogosphère s’est vite enflammée sur le sujet. Pour un certain Louis Dionne (…) Pascale Picard « n’est que l’expression d’une fraction de la population qui ne se respecte pas, n’est pas fière de ses origines (…) ». L’avis tranché, paraît être celui d’une génération ayant porté à bout de bras le rêve d’un Québec indépendant.

Plus jeune, Jonathan Bénac est plus compréhensif : « il faudrait s’interroger sur la façon dont on subventionne la culture au Québec. La culture québécoise n’est pas que francophone ».

Heureusement, vous pourrez lire le billet original de Louis et le commentaire de Jonathan ici, sur ce blog. Car tout est bien sur ce blog, sur un blog. Pas la peine de chercher plus loin : un blog = la blogosphère. Un raisonnement qui est tout le contraire de la longue traîne. Finalement est-ce encore la peine d’envoyer un journaliste sur place pour ramener du copier-coller amélioré ?

Pour éclairer ces trois exemples, je suis partagé entre l’appauvrissement du journalisme (perte de l’effort de chercher des sources expertes, figure de style « obligée » du genre « les internautes pensent que… », « la blogosphère dit que… ») et sa métamorphose (prise en compte de nouveaux lieux d’opinions). Pour les plus sages et les plus normands, peut-être que l’un ne va pas sans l’autre.

Et puis voyons, tout le monde n’y perd pas au change : depuis l’avénement de la télévision les  publicitaires ou « packageurs » pouvaient se targuer du fameux « vu à la télé »; désormais les gens des RP ont le « buzzé sur la toile » qui assure une reprise auprès des journalistes ;-)