L’âge de la réputation selon Gloria Origgi

« Sagesse en réseaux : la passion d’évaluer » est un article très intéressant de Gloria Origgi. Il vient d’être publié par La vie des idées et reprend le débat sur la problématique de la sagesse des foules. Je retiendrai trois points de son exposé :

1) le web révolutionne notre mémoire

2) une typologie des formes de coordination/formation de l’intelligence sur le web

3) Et si le web était plus un enjeu de réputation que d’information ?

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Le web révolutionne notre mémoire

Comme je crois que ce blog n’a jamais abordé cette question autant en profiter :

1) Gloria Origgi nous rappelle qu’après l’écriture et l’imprimerie le web modifie profondément le rapport à notre mémoire : il est un support de mémoire extérieure qui démultiplie les possibilités que nous offraient jusqu’ici l’écriture et l’imprimerie.

2) Mais le plus important, selon l’auteur, concerne  notre méta-mémoire, c’est-à-dire les processus par lesquels on accède à la mémoire (notre éducation consiste à assimiler notamment des systèmes de méta-mémoire que sont les hiérarchisations, classifications etc.) :

Avec l’apparition des technologies qui automatisent les fonctions d’accès à la mémoire, comme les moteurs de recherche et les systèmes de traitement de la connaissance, la méta-mémoire devient également une partie de la mémoire extérieure : une fonction cognitive, centrale à l’organisation culturelle des sociétés humaines, est devenue automatisée.

Une typologie des formes de coordination/formation de l’intelligence sur le web

Comment cette méta-mémoire est-elle conçue aujourd’hui ? Voici succinctement la typologie proposée par Gloria Origgi, typologie qui repose sur une gradation de l’engagement de l’internaute dans la classification des informations :

- les systèmes automatisés, ce sont les filtrages à partir d’algorithmes qui traitent des données plus ou moins localisées (du système d’algorithme d’Amazon au Page Rank de Google) avec lesquels l’internaute interagit plus (comme dans le cas d’Amazon) ou moins (comme dans le cas de Google);

- les systèmes de réputation à l’exemple d’ebay où la sagesse apparait en raison de l’angoisse d’avoir justement une mauvaise réputation ce qui nuirait aux transactions à venir.

- les systèmes de collaboration du type wikipedia où la sagesse se fait par la coopération entre les membres (mais également par leur réputation comme le rappelle ce billet que l’on avait consacré à la question)

- les systèmes de recommandation où la sagesse est organisée à partir des « connaisseurs » où l’on révèle ses préférences aux autres internautes en leurs conseillant tel ou tel ouvrage, telle ou telle musique, etc.

Et si le web était plus un enjeu de réputation que d’information ?

Que déduire de cette typologie de l’organisation de la méta-mémoire selon Gloria Orrigi ?

Mon idée, c’est que le succès du web (…) vient de sa capacité à fournir non pas tant un système potentiellement infini de stockage de l’information, qu’un réseau gigantesque de systèmes de hiérarchisation et d’évaluation dans lesquels l’information prend de la valeur pour autant qu’elle a déjà été filtrée par d’autres êtres humains. Ma modeste prévision épistémologique est que l’âge de l’information est en train d’être remplacé par un âge de la réputation dans lequel la réputation de quelque chose – c’est à dire la manière dont les autres l’évaluent et la classent – est la seule manière dont nous pouvons tirer une information à son sujet. (…)

Plus le contenu de l’information est incertain, plus le poids des opinions des autres pour établir la qualité de ce contenu est important. (…)

Le Web n’est pas seulement un puissant réservoir de toutes sortes d’information labellisée ou non labellisée, mais il est un puissant outil réputationnel qui hiérarchise, introduit des systèmes de classement, de poids et de biais dans le paysage de la connaissance.

Ce que j’aime bien dans cette proposition (modeste mais géniale dirait l’autre) est qu’elle nous évite le chausse-trappe de l’âge de la conversation qui fait tourner à vide bon nombre de débats et engage les institutions diverses et variées (de l’homme politique à la marque) dans des solutions parfois très trompeuses… Mais j’imagine que mon avis sera loin d’être partagé…

PS : Un reproche à l’article ? À chaque fois, les applications sont présentées sous leur angle vertueux (ce qui biaise forcément la démonstration quand même) à l’exemple de Wikipedia pour lequel Gloira Origgi nous ressort le coup de l’article de Nature… Pour quelqu’un qui travaille sur l’épistémologie sociale c’est amusant.

6 réponses à “L’âge de la réputation selon Gloria Origgi

  1. Approche intéressante, dans la droite ligne du « web social ». Je retiens surtout l’idée de gradation de l’engagement dans la classification des informations. L’engagement de haut niveau reste encore très « artisanal », alors que celui de bas niveau est déjà fortement industrialisé (Google). Il y a urgence à développer les outils et les pratiques qui étendent la portée des systèmes de recommandation, pour augmenter la qualité de l’accès à l’information.

    C’est à mon sens du côté des outils de recherche sociaux et de l’agrégation éditorialisée qu’on trouve un considérablement gisement d’amélioration de l’accès. Les systèmes automatisés ont un usage, mais qui restera de bas niveau à mon avis, ils n’accéderont pas au niveau de pertinence des systèmes de recommandation. En résumant d’une formule : Google plafonne, les Digg-like ont de l’avenir s’ils se perfectionnent, c’est Delicious qui a un fort potentiel. ;-)

  2. Emmanuel Bruant

    @ Narvic : tu as tout à fait raison, cette typologie est intéressante pour les degrés d’engagement de l’internaute qu’elle identifie. Et là où tu as encore raison c’est sur les marges de progression possible pour les différents outils.
    En revanche, reste quand même une inconnue : la participation des internautes, leurs engagements. Car plus on avance dans la typologie plus le nombre d’utilisateurs et de contributeurs se raréfient. Mais peut être que les règles de la participation que l’on a vu émerger ces dernières années sont suffisantes, dans le cadre d’un système de réputation, pour assurer une bonne circulation de l’information.

  3. @ Emmanuel

    J’ai bien peur que la raréfaction progressive du nombre d’utilisateurs selon le niveau d’engagement soit inévitable. La conséquence est que ça redonne un « relief » au web, en remettant totalement en cause la vision très « Web 2.0″ d’un web « plat » où les interactions sont horizontales. Ce nouveau modèle, lui, est clairement pyramidal, avec une forte hiérarchisation. Le critère de hiérarchisation est une association du culture général et de digital literacy : la maîtrise de l’outil et l’accumulation de connaissance qu’elle a permise, permettant de se forger une réputation en partageant les savoirs et savoir-faire.

  4. Emmanuel Bruant

    Exactement ! Je suis complètement en phase. Si Google ou les autres moteurs de recherche ne s’améliorent (ou reste dans une logique industrielle), on va avoir (on a ?) une sorte de web à deux vitesses où l’engagement de l’internaute est centrale : un engagement faible ou dit passif (Le web n’a alors pas grand chose à envier à la télévision); des engagements actifs mais variables selon les centres d’intérêts et la « biographie » de l’internaute (du style je lis et commente chez Narvic mais en revanche je lis mais ne commente pas ou peu chez Pisani et je ne lis pas Apathie, etc.).

  5. Tiens, j’en ai même fait un billet ;-)

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