J’ai à plusieurs reprises fait part, en filigrane, d’un de mes dadas, la fiction. En effet, je suis convaincu (comme bien d’autres) de l’importance de la littérature, du cinéma, des séries etc. dans nos manières d’agir et de penser. Les publicitaires, marketeurs et autres consultants qui tablent sur l’influence de leurs propres messages ne pourront qu’être d’accord. Dès lors, être attentif à notre histoire artistique et aux formes actuelles de l’art (d’avant garde ou de masse) est un passage quasi-obligé pour comprendre et analyser les mouvements d’opinions et de pensées qui animent notre société.
Le dernier livre de Jacques Bouveresse qui vient tout juste de sortir est à ce titre une contribution importante. Le philosophe, professeur au Collège de France, nous propose une trentaine de réflexions, sous forme de fragments articulés entre eux, sur les rapports entre la littérature, la philosophie et la vie. Je ne retiendrai ici qu’un point de son ouvrage, issu de la première réflexion (comme quoi, je ne suis pas allé chercher bien loin : de par leur position et leur fonction dans l’espace social, certains écrivains (dont Proust est l’étendard) peuvent se libérer des contingences les plus insidieuses (matérielles et idéologiques) et offrir à leurs lecteurs une “connaissance pure” :
“La connaissance pure est une connaissance qui, comme c’est le cas justement de celle de l’écrivain, ne comporte rien de spécialisé et de professionnel, ne raisonne pas en fonction des conséquences et des applications pratiques, et ne se préoccupe que de la vérité. Se détourner de la recherche de celle-ci revient, pour Proust, à se détourner de la littérature elle-même; et c’est ce que font ceux qui s’efforcent de la mettre au service d’objectifs qui, en réalité, ne constituent que des prétextes pour s’éloigner d’elle et échapper à ses exigences, comme la description exacte des faits ou de la réalité, le triomphe du droit, l’intérêt de la nation, etc.” (”Littérature et connaissance”, La connaissance de l’écrivain, p.19)
La dernière réflexion du livre fait écho à cet extrait lorsque Jacques Bouveresse rappelle que
“Selon Proust l’art exprime pour autrui et rend visible pour nous-mêmes notre vraie vie, que normalement nous ne pouvons pas observer et ne voyons pas” (”La connaissance de l’écrivain et les gens ordinaires”, La connaissance de l’écrivain, p.225)
Toujours lors de notre discussion avec Alain Joannès, je me suis rappelé plusieurs portraits ou entretiens donnés par Alain Duhamel, éditorialiste qui aime fanfaronner sur son aversion pour les nouvelles technologies dans son métier (ordinateur, Internet, etc.
Vous savez, pour moi, Internet, les blogs, c’est la génération de mes arrière-petits-enfants. J’ai 66 ans et jamais je n’ai allumé un ordinateur. Depuis quarante-six ans, j’écris mes papiers à la main (Libération du 17 février 2007).
La question d’âge mise de côté, il me semble que la manière dont Alain Duhamel a toujours assumé son archaïsme technique fait de lui un bon idéal-type pour comprendre le malaise d’une profession envers un nouveau média. Le « syndrome Alain Duhamel » nous rappelle les références culturelles et l’imaginaire de la profession de journalistes. Les choses et les personnes changent évidemment. Mais le « syndrome Alain Duhamel », par son côté caricatural, nous aide à penser la crise actuelle de la presse.
La grande muette. Ce surnom de l’armée aurait-il du plomb dans l’aile ? Jusqu’ici, entrer dans les armes signifie rentrer dans le rang ; pas (ou si peu) de discussions collectives possibles et encore moins en version médiatique. Les libertés d’expression et d’association ne sont pas pour nos hommes en uniformes. Sinon, gare au renvoi d’ascenseur… disciplinaire. Ici, on lave son linge sale en famille c’est-à-dire avec la hiérarchie. La sécurité nationale vaut bien des proto-relations sociales.
Ponctuellement, les « grands médias » se faisaient l’écho de rapports hiérarchiques internes, de coordinations plus ou moins informelles et plus ou moins anonymes. Le malaise (régulier) des militaires était relayé mais sur la pointe des pieds. Il ne parvenait au « grand public » que des échos étouffés. La prise de parole façon syndicats (ex. porte-parole reconnus) étant structurellement impossible il en résulte que :
la cristallisation en interne des questions et des revendications est rendue difficile ; la hiérarchie militaire est plus en face de mouvements d’humeurs qu’en phase de mouvements organisés.
La médiatisation des questions sociales et organisationnelles de l’armée est très délicate ; les militaires doivent alors s’exposer à leurs risques et périls. Un passage par l’opinion publique pour accentuer la pression sur le pouvoir (un classique des mouvements sociaux contemporains) est une bombe à retardement.
Pour autant, dans un climat social fait d’inquiétudes et à un moment de profonde réorganisation de la gendarmerie (rapprochement de tutelle avec les policiers qui, eux, se syndiquent, revendiquent, communiquent), Internet vient troubler le jeu (ou éclaircir le tableau c’est selon). Depuis mars-avril 2007, les gendarmes (à l’initiative de quelques-uns) peuvent s’exprimer et échanger au sein d’un blog et surtout d’un forum :
Alors qu’ils ne peuvent s’exprimer et former d’associations professionnelles, la réalité de leur engagement étant impossible du fait de leur dispersion géographique et de leur incapacité statutaire, Internet leur permet de s’impliquer par un engagement indirect et un militantisme à distance tout en restant immédiat et concret (Libération du 18/04/08, rebond très instructif mais un peu trop béat de Jean-Yves Fontaine qui retrace également l’appropriation assez précoce du net par certains gendarmes, comme en témoigne le site gendnet)
Résultats : 7500 inscrits, plus de 1,4 millions de connexion et une reconnaissance médiatique qui monte ; et puis l’inconcevable – le dépôt des statuts d’une association (source : Sud Ouest du 13/04/08, c’est ça les vacances ;-). Tous les éléments sont réunis pour faire de ce récent et virtuel collectif un partenaire social selon le sociologue Jean-Yves Fontaine.
Quelle que soit l’issue de ce rassemblement et de ce partage d’expériences on line, un des bastions du contrôle de la parole (l’armée et sa force hiérarchique) s’effrite : par exemple, d’autres militaires viennent d’ouvrir un forum, militaires et citoyens, qui s’inspire de cette initiative. Reste qu’il faudra encore du temps pour saisir l’ampleur de cette libération de la parole : épiphénomène lié aux enjeux et inquiétudes du moment ou glissement du paradigme social de l’armée.
L’idée m’est revenue lors de notre conversation avec Alain Joannès à propos du richmedia et des tentatives journalistiques françaises les plus généralistes (Mediapart, rue89, backchich…).
Mediapart est une bonne illustration de ce que Jacques Perriault appelle « l’effet diligence » :
Le nouveau commence par mimer l’ancien. Les premiers wagons de chemin de fer avaient un profil de diligence. Les premiers incunables ont forme de manuscrits ; les premières photos, de tableaux ; les premiers films, de pièces de théâtre ; la première télé, de radio à image, etc. (Cahiers de Médiologie n°6)
En conservant les références d’un média existant et reconnu culturellement (la Une, le rythme mis en scène de conférences de rédaction, etc.) Mediapart peut rassurer un public encore novice du net, c’est-à-dire qui utilise de manière très limitée les possibilités offertes (cf. l’attention de l’équipe d’@si aux internautes novices et parfois perdus dans le site) :
Le journal de Mediapart a été volontairement conçu, dans ses fonctionnalités comme dans son graphisme, de façon analogique : il évoque l’univers culturel de la presse dite de qualité, avec un certain classicisme, mélange d’élégance, d’austérité et de distance.
Il suffit d’avoir consulté une seule fois un article de Mediapart pour s’en rendre compte : vous n’avez pas accès à son intégralité sur la même page. L’article est toujours scindé ce qui rappelle le système de l’organisation papier d’un article en colonnes ou par parties et où le regard naviguait de l’un à l’autre. Et c’est là, peut-être, la limite de l’analogie recherchée par Edwy Plenel. En calquant les codes les plus emblématiques du papier, la rédaction se contraint à certains formats qui :
ne sont pas forcément appropriés pour une lecture à l’écran (il est plus facile de parcourir le journal Le Monde ou un de ses articles que Mediapart). En cherchant à rompre avec les logiques de flux (intention des plus louables), les concepteurs de l’interface semble avoir oublié certains principes classiques de lectures.
Rendent plus difficile l’expérimentation (et limite tout effet d’apprentissage) de nouvelles formes telles que les décrit Alain Joannès (même si sur ce point je suis assez prudent, cf. la stabilisation du web).
Nouvelle initiative dans le registre consumériste.
Un collectif allemand, pundo3000, a mis en ligne plusieurs de ses projets, dont celui qui cherche à comparer la publicité et le packaging des produits avec ce que le consommateur trouve dans sa barquette.
Une critique en image du registre de la photographie publicitaire (la version photos est par là). C’est ce que l’on appelle une épreuve de réalité, non ?
J’étais donc dans un trou, d’après le co-tenancier de ce blog. Pour fêter (dignement) ce retour, je me permets de vous faire part d’une vieillerie issue de mon travail de thèse. L’auteur des extraits qui suivent est un certain Jacques de Panafieu, directeur de “l’atelier de création” d’IP France. Petit exercice d’évangélisation du net avant l’heure :
“l’ère des mass media est liée à l’essor industriel et à la production de masse, instruments indispensables pour véhiculer le plus économiquement possible à une masse de gens indifférenciée, des informations contraignantes sur les productions, le dernier étant le public, mû par les forces mécaniques de la réclame ou de la publicité, aux termes d’un raisonnement de contacts ou de pressions, etc.
” Nous entrons dans ère de communication individuelle où les mass-media vont être remplacés par l’auto-éducation et la publicité par l’animation socio-culturelle.
Dans un tableau récapitulatif que je vous épargne, il expliquait, entre autres, que chacun allait avoir “l’initiative d’aller chercher l’information”, et que la distraction principale serait la “participation” en opposition aux jeux, au spectacle ou encore au Show Business.
Nous étions à l’IREP (Institut de Recherches et d’Etudes Publicitaires) en novembre 1975, d’où un vocabulaire quelque peu daté. Quelque temps après,le bonhomme changera complètement de branche mais gardera son statut d’évangéliste. A méditer !
Le jeux de mot est un peu trop facile et peut-être trompeur. Mais l’intérêt médiatique et l’engouement manifestement public ne peuvent qu’attirer l’attention.
Il révèle encore une fois comment le cadrage médiatique puise dans nos référents culturels et anthropologiques pour y trouver un écho social contemporain. Car l’équipe de Carquefou est, en quelque sorte, un rappel de charge psycho-social : la hiérarchie formelle peut être remise en question. Intéressant dans un espace public où, ces dernières années, la panne de l’ascenseur social est devenue un constat qui fait consensus.
L’ascension d’un petit (surtout dans l’espace du sport qui laisse a priori la politique et l’idéologie)) est toujours bien accueillie. À la surprise sportive s’ajoute aussi nos référents culturels. Il suffit de penser à l’Ancien Testament et au combat opposant David et Goliath ; le passage biblique étant devenu une expression courante et largement utilisée pour présenter Carquefou et ses adversaires de Ligue 1. Au-delà de la figure de rhétorique journalistique, le combat de David contre Goliath est au cœur de l’avenir d’Israël. Il aura suffi d’un match pour renverser l’histoire qui semblait écrite et fatale pour les protagonistes mis en scène. Nous sommes très loin de l’anecdote et au cœur de notre imaginaire « small is beautiful ».
Des contes plus récents comme ceux de Perrault (mais pensez plus proches de nous à Star Wars ou Le Seigneur des anneaux) mettent eux aussi en scène un suspens qui oppose le faible au fort ; vous en connaissez les morales populaires qui infusent nos sociétés depuis des décennies voir des siècles. (là aussi, le « petit poucet du foot » était une métaphore prisée par les journalistes).
En passant du résultat à l’événement sportif, le parcours de Carquefou - passé au tamis de l’espace médiatique est ainsi dopé de connotations culturelles et anthropologiques qu’il contribue, par là même, à alimenter et nourrir. (De même pour la victoire de l’Equipe de France en 1998, Yannick Noah à Roland Garros etc.)
De cette manière l’imaginaire du « tout est possible » continue à marquer les esprits et à se diffuser dans une société où l’ascension sociale est devenue plus difficile. Le sport reste un réservoir à modèles de toutes sortes.
Il y quelques semaines, Alain Joannès relevait à juste titre, dans un billet très instructif, les propos de Marie-Monique Robin sur l’usage d’Internet dans le travail d’investigation sur certains sujets comme les OGM :
C’est la première fois que je construis toute une enquête sur la seule base d’internet”, déclare-t-elle à Télérama, ‘”j’y ai consacré des journées et des nuits,hallucinée de voir à quel point toutes les informations sont là, à commencer par une masse de documents déclassifiés mis en ligne à l’issue des procès engagés contre Monsanto.”Au supplément “Radio-Télévision” du “Monde, elle ajoute: “J’ai téléchargé et analysé 2 gigas de documents écrits.”
Dans ce cas, la consultation d’Internet permet au journaliste d’être quasiment extra-lucide. Il gagne en omniscience. Simplement de son bureau il peut parcourir le monde à la recherche d’informations plus ou moins disséminées. C’est exactement le même constat qu’a fait Christian Salmon dans son livre Storytelling:
“nous bénéficions aujourd’hui, grâce à Internet, d’une information abondante, inaccessible dix ans plus tôt” (…) C’est d’abord grâce au Web que j’ai pu conduire mon enquête, en appliquant un regard critique à l’incroyable diversité de ses ressources documentaires” (p. 17 du livre)
La différence entre ces deux enquêtes réside dans la puissante articulation entre médias traditionnels et en ligne proposée par Marie-Monique Robin. Car, comme le remarque Alain Joannès toujours dans ce même billet : “le web confère au sujet une profondeur que même le livre ne peut lui apporter”. La question de la transparence ne joue pas uniquement sur des enjeux de court terme (affaires, crises, révélations, etc.), mais Internet, la nouvelle mémoire du monde, permet un travail d’investigation renouvellé pour les journalistes ou les essayistes.
André Gunthert, directeur du LHIVIC (Laboratoire d’histoire visuelle contemporaine), a partagé sur son blog une vidéo troublante qui nous fait mesurer à quel point les technologies ont évolué depuis ces dix dernières années. A travers l’exemple de l’appareil photo numérique. Comme l’historien le remarque :
La lenteur de la mise en route, de la prise de vue ou de l’enregistrement sur le support, signalés chacun par une manifestation sonore des plus bruyantes, semble issue d’une époque déjà lointaine.
Le paysage intellectuel français est en train de se transformer en raison de l’appropriation par certains chercheurs des outils du net. La vie des idées, jusqu’ici think tank éditeur au seuil et d’une revue papier a organisé son passage on line. Nonfiction.fr a adopté un modèle assez proche où l’actualisation quotidienne du site est nourrie à partir de notes critiques des récentes parutions.
A ces modèles d’animation de la vie universitaire et intellectuelle, on peut désormais ajouter une nouvelle initiative internationale pilotée par des Français : www.massviolence.org (dans un autre style et sur un sujet différent on peut aussi citer criminocorpus).
Mass violence est à prendre comme un “site encyclopédique” sur les violences de masse et ceci sur l’ensemble du globe et de notre histoire. Nous sommes très loin de Wikipédia. Le site reprend en effet les normes et les modes de validation de la connaissance propre au milieu universitaire.
Une nouvelle preuve qu’il ne faut pas penser Internet toutes choses égales par ailleurs. Mass violence est un bon exemple d’initiatives au cœur du monde “classique” universitaire qui peuvent trouver refuge et audience sur Internet. Il montre qu’entre le succès de Wikipedia et le relatif anonymat des revues universitaires, il existe d’autres modalités de stabilisation et de diffusion du savoir. Faut-il rappeler que l’idée de travail collaboratif n’est pas née avec Wikipédia (il trouve une nouvelle dimension, mais les chercheurs n’ont pas attendu cela pour travailler ensemble) ?
Ainsi, voir dans Wikipédia ou ses avatars wiki la clé de voûte du paysage intellectuel à venir me semble être très aventureux (c’est la thèse conclusive d’un récent article de Philippe Lacour pour… La vie des idées justement) . Voir l’intellectuel comme un DJ relève du slogan assez creux si l’on ne prête aucune attention à des enjeux bien plus importants : les conditions même de production de la recherche et du savoir (dont les dernières réformes du gouvernement questionnent le monde de la recherche, c’est le moins que l’on puisse dire).
Quoi qu’il en soit, massviolence.org démontre une nouvelle fois qu’Internet peut acceuillir des informations fiables, validées et stabilisées sur le modèle universitaire classique. Et encore une fois, il ne faut pas oublier que nous vivons dans une période de “destruction créatrice”, très instable et où des acteurs traditionnels mettent toujours du temps à se déplacer.