La presse et le “syndrome Alain Duhamel”

23 avril 2008

Toujours lors de notre discussion avec Alain Joannès, je me suis rappelé plusieurs portraits ou entretiens donnés par Alain Duhamel, éditorialiste qui aime fanfaronner sur son aversion pour les nouvelles technologies dans son métier (ordinateur, Internet, etc.

Vous savez, pour moi, Internet, les blogs, c’est la génération de mes arrière-petits-enfants. J’ai 66 ans et jamais je n’ai allumé un ordinateur. Depuis quarante-six ans, j’écris mes papiers à la main (Libération du 17 février 2007).

La question d’âge mise de côté, il me semble que la manière dont Alain Duhamel a toujours assumé son archaïsme technique fait de lui un bon idéal-type pour comprendre le malaise d’une profession envers un nouveau média. Le « syndrome Alain Duhamel » nous rappelle les références culturelles et l’imaginaire de la profession de journalistes. Les choses et les personnes changent évidemment. Mais le « syndrome Alain Duhamel », par son côté caricatural, nous aide à penser la crise actuelle de la presse.


Parce que “gendarmes et citoyens” ils donnent de la voix sur Internet

22 avril 2008

La grande muette. Ce surnom de l’armée aurait-il du plomb dans l’aile ? Jusqu’ici, entrer dans les armes signifie rentrer dans le rang ; pas (ou si peu) de discussions collectives possibles et encore moins en version médiatique. Les libertés d’expression et d’association ne sont pas pour nos hommes en uniformes. Sinon, gare au renvoi d’ascenseur… disciplinaire. Ici, on lave son linge sale en famille c’est-à-dire avec la hiérarchie. La sécurité nationale vaut bien des proto-relations sociales.

Ponctuellement, les « grands médias » se faisaient l’écho de rapports hiérarchiques internes, de coordinations plus ou moins informelles et plus ou moins anonymes. Le malaise (régulier) des militaires était relayé mais sur la pointe des pieds. Il ne parvenait au « grand public » que des échos étouffés. La prise de parole façon syndicats (ex. porte-parole reconnus) étant structurellement impossible il en résulte que :

  • la cristallisation en interne des questions et des revendications est rendue difficile ; la hiérarchie militaire est plus en face de mouvements d’humeurs qu’en phase de mouvements organisés.
  • La médiatisation des questions sociales et organisationnelles de l’armée est très délicate ; les militaires doivent alors s’exposer à leurs risques et périls. Un passage par l’opinion publique pour accentuer la pression sur le pouvoir (un classique des mouvements sociaux contemporains) est une bombe à retardement.

Pour autant, dans un climat social fait d’inquiétudes et à un moment de profonde réorganisation de la gendarmerie (rapprochement de tutelle avec les policiers qui, eux, se syndiquent, revendiquent, communiquent), Internet vient troubler le jeu (ou éclaircir le tableau c’est selon). Depuis mars-avril 2007, les gendarmes (à l’initiative de quelques-uns) peuvent s’exprimer et échanger au sein d’un blog et surtout d’un forum :

Alors qu’ils ne peuvent s’exprimer et former d’associations professionnelles, la réalité de leur engagement étant impossible du fait de leur dispersion géographique et de leur incapacité statutaire, Internet leur permet de s’impliquer par un engagement indirect et un militantisme à distance tout en restant immédiat et concret (Libération du 18/04/08, rebond très instructif mais un peu trop béat de Jean-Yves Fontaine qui retrace également l’appropriation assez précoce du net par certains gendarmes, comme en témoigne le site gendnet)

Résultats : 7500 inscrits, plus de 1,4 millions de connexion et une reconnaissance médiatique qui monte ; et puis l’inconcevable – le dépôt des statuts d’une association (source : Sud Ouest du 13/04/08, c’est ça les vacances ;-). Tous les éléments sont réunis pour faire de ce récent et virtuel collectif un partenaire social selon le sociologue Jean-Yves Fontaine.

Quelle que soit l’issue de ce rassemblement et de ce partage d’expériences on line, un des bastions du contrôle de la parole (l’armée et sa force hiérarchique) s’effrite : par exemple, d’autres militaires viennent d’ouvrir un forum, militaires et citoyens, qui s’inspire de cette initiative. Reste qu’il faudra encore du temps pour saisir l’ampleur de cette libération de la parole : épiphénomène lié aux enjeux et inquiétudes du moment ou glissement du paradigme social de l’armée.

[edit du 21 mai 2008 : interview de Jean-Hugues Matelly du site gendarmes et citoyens par David Dufresne pour Mediapart]


Mediapart et l’effet diligence

21 avril 2008

L’idée m’est revenue lors de notre conversation avec Alain Joannès à propos du richmedia et des tentatives journalistiques françaises les plus généralistes (Mediapart, rue89, backchich…).
Mediapart est une bonne illustration de ce que Jacques Perriault appelle « l’effet diligence » :

Le nouveau commence par mimer l’ancien. Les premiers wagons de chemin de fer avaient un profil de diligence. Les premiers incunables ont forme de manuscrits ; les premières photos, de tableaux ; les premiers films, de pièces de théâtre ; la première télé, de radio à image, etc. (Cahiers de Médiologie n°6)

En conservant les références d’un média existant et reconnu culturellement (la Une, le rythme mis en scène de conférences de rédaction, etc.) Mediapart peut rassurer un public encore novice du net, c’est-à-dire qui utilise de manière très limitée les possibilités offertes (cf. l’attention de l’équipe d’@si aux internautes novices et parfois perdus dans le site) :

Le journal de Mediapart a été volontairement conçu, dans ses fonctionnalités comme dans son graphisme, de façon analogique : il évoque l’univers culturel de la presse dite de qualité, avec un certain classicisme, mélange d’élégance, d’austérité et de distance.

Il suffit d’avoir consulté une seule fois un article de Mediapart pour s’en rendre compte : vous n’avez pas accès à son intégralité sur la même page. L’article est toujours scindé ce qui rappelle le système de l’organisation papier d’un article en colonnes ou par parties et où le regard naviguait de l’un à l’autre. Et c’est là, peut-être, la limite de l’analogie recherchée par Edwy Plenel. En calquant les codes les plus emblématiques du papier, la rédaction se contraint à certains formats qui :

  • ne sont pas forcément appropriés pour une lecture à l’écran (il est plus facile de parcourir le journal Le Monde ou un de ses articles que Mediapart). En cherchant à rompre avec les logiques de flux (intention des plus louables), les concepteurs de l’interface semble avoir oublié certains principes classiques de lectures.
  • Rendent plus difficile l’expérimentation (et limite tout effet d’apprentissage) de nouvelles formes telles que les décrit Alain Joannès (même si sur ce point je suis assez prudent, cf. la stabilisation du web).

Des artistes consuméristes (vidéo de la semaine)

18 avril 2008

Nouvelle initiative dans le registre consumériste.

Un collectif allemand, pundo3000, a mis en ligne plusieurs de ses projets, dont celui qui cherche à comparer la publicité et le packaging des produits avec ce que le consommateur trouve dans sa barquette.

Une critique en image du registre de la photographie publicitaire (la version photos est par là). C’est ce que l’on appelle une épreuve de réalité, non ?


Retour vers le futur : Quand IP France évangélisait sur ce qui n’était pas encore le web

17 avril 2008

J’étais donc dans un trou, d’après le co-tenancier de ce blog. Pour fêter (dignement) ce retour, je me permets de vous faire part d’une vieillerie issue de mon travail de thèse. L’auteur des extraits qui suivent est un certain Jacques de Panafieu, directeur de “l’atelier de création” d’IP France. Petit exercice d’évangélisation du net avant l’heure :

“l’ère des mass media est liée à l’essor industriel et à la production de masse, instruments indispensables pour véhiculer le plus économiquement possible à une masse de gens indifférenciée, des informations contraignantes sur les productions, le dernier étant le public, mû par les forces mécaniques de la réclame ou de la publicité, aux termes d’un raisonnement de contacts ou de pressions, etc.

Nous entrons dans ère de communication individuelle où les mass-media vont être remplacés par l’auto-éducation et la publicité par l’animation socio-culturelle.

Dans un tableau récapitulatif que je vous épargne, il expliquait, entre autres, que chacun allait avoir “l’initiative d’aller chercher l’information”, et que la distraction principale serait la “participation” en opposition aux jeux, au spectacle ou encore au Show Business.

Nous étions à l’IREP (Institut de Recherches et d’Etudes Publicitaires) en novembre 1975, d’où un vocabulaire quelque peu daté. Quelque temps après,le bonhomme changera complètement de branche mais gardera son statut d’évangéliste. A méditer !


Carquefou, garde-fou social ?

16 avril 2008

Le jeux de mot est un peu trop facile et peut-être trompeur. Mais l’intérêt médiatique et l’engouement manifestement public ne peuvent qu’attirer l’attention.
Il révèle encore une fois comment le cadrage médiatique puise dans nos référents culturels et anthropologiques pour y trouver un écho social contemporain. Car l’équipe de Carquefou est, en quelque sorte, un rappel de charge psycho-social : la hiérarchie formelle peut être remise en question. Intéressant dans un espace public où, ces dernières années, la panne de l’ascenseur social est devenue un constat qui fait consensus.
L’ascension d’un petit (surtout dans l’espace du sport qui laisse a priori la politique et l’idéologie)) est toujours bien accueillie. À la surprise sportive s’ajoute aussi nos référents culturels. Il suffit de penser à l’Ancien Testament et au combat opposant David et Goliath ; le passage biblique étant devenu une expression courante et largement utilisée pour présenter Carquefou et ses adversaires de Ligue 1. Au-delà de la figure de rhétorique journalistique, le combat de David contre Goliath est au cœur de l’avenir d’Israël. Il aura suffi d’un match pour renverser l’histoire qui semblait écrite et fatale pour les protagonistes mis en scène. Nous sommes très loin de l’anecdote et au cœur de notre imaginaire « small is beautiful ».

Des contes plus récents comme ceux de Perrault (mais pensez plus proches de nous à Star Wars ou Le Seigneur des anneaux) mettent eux aussi en scène un suspens qui oppose le faible au fort ; vous en connaissez les morales populaires qui infusent nos sociétés depuis des décennies voir des siècles. (là aussi, le « petit poucet du foot » était une métaphore prisée par les journalistes).
En passant du résultat à l’événement sportif, le parcours de Carquefou - passé au tamis de l’espace médiatique est ainsi dopé de connotations culturelles et anthropologiques qu’il contribue, par là même, à alimenter et nourrir. (De même pour la victoire de l’Equipe de France en 1998, Yannick Noah à Roland Garros etc.)
De cette manière l’imaginaire du « tout est possible » continue à marquer les esprits et à se diffuser dans une société où l’ascension sociale est devenue plus difficile. Le sport reste un réservoir à modèles de toutes sortes.


Le net comme source d’enquête

15 avril 2008

Il y quelques semaines, Alain Joannès relevait à juste titre, dans un billet très instructif, les propos de Marie-Monique Robin sur l’usage d’Internet dans le travail d’investigation sur certains sujets comme les OGM :

C’est la première fois que je construis toute une enquête sur la seule base d’internet”, déclare-t-elle à Télérama, ‘”j’y ai consacré des journées et des nuits,hallucinée de voir à quel point toutes les informations sont là, à commencer par une masse de documents déclassifiés mis en ligne à l’issue des procès engagés contre Monsanto.”Au supplément “Radio-Télévision” du “Monde, elle ajoute: “J’ai téléchargé et analysé 2 gigas de documents écrits.”

Dans ce cas, la consultation d’Internet permet au journaliste d’être quasiment extra-lucide. Il gagne en omniscience. Simplement de son bureau il peut parcourir le monde à la recherche d’informations plus ou moins disséminées. C’est exactement le même constat qu’a fait Christian Salmon dans son livre Storytelling:

“nous bénéficions aujourd’hui, grâce à Internet, d’une information abondante, inaccessible dix ans plus tôt” (…) C’est d’abord grâce au Web que j’ai pu conduire mon enquête, en appliquant un regard critique à l’incroyable diversité de ses ressources documentaires” (p. 17 du livre)

La différence entre ces deux enquêtes réside dans la puissante articulation entre médias traditionnels et en ligne proposée par Marie-Monique Robin. Car, comme le remarque Alain Joannès toujours dans ce même billet : “le web confère au sujet une profondeur que même le livre ne peut lui apporter”. La question de la transparence ne joue pas uniquement sur des enjeux de court terme (affaires, crises, révélations, etc.), mais Internet, la nouvelle mémoire du monde, permet un travail d’investigation renouvellé pour les journalistes ou les essayistes.


Le progrès technologique en images (vidéo et vieillerie de la semaine)

12 avril 2008

André Gunthert, directeur du LHIVIC (Laboratoire d’histoire visuelle contemporaine), a partagé sur son blog une vidéo troublante qui nous fait mesurer à quel point les technologies ont évolué depuis ces dix dernières années. A travers l’exemple de l’appareil photo numérique. Comme l’historien le remarque :

La lenteur de la mise en route, de la prise de vue ou de l’enregistrement sur le support, signalés chacun par une manifestation sonore des plus bruyantes, semble issue d’une époque déjà lointaine.

Amateurs de vieillerie vous voilà servis ! (si vous souhaitez en savoir plus sur l’appareil et ses caractéristiques techniques vous trouverez toutes les précisions dans le billet d’André Gunthert)

La séquence a été réalisée par le musée suisse de l’appareil photographique dont vous pouvez effectuer une visite virtuelle par là.


Mass violence, un nouveau site tout en douceur

11 avril 2008

Le paysage intellectuel français est en train de se transformer en raison de l’appropriation par certains chercheurs des outils du net. La vie des idées, jusqu’ici think tank éditeur au seuil et d’une revue papier a organisé son passage on line. Nonfiction.fr a adopté un modèle assez proche où l’actualisation quotidienne du site est nourrie à partir de notes critiques des récentes parutions.

A ces modèles d’animation de la vie universitaire et intellectuelle, on peut désormais ajouter une nouvelle initiative internationale pilotée par des Français : www.massviolence.org (dans un autre style et sur un sujet différent on peut aussi citer criminocorpus).

Mass violence est à prendre comme un “site encyclopédique” sur les violences de masse et ceci sur l’ensemble du globe et de notre histoire. Nous sommes très loin de Wikipédia. Le site reprend en effet les normes et les modes de validation de la connaissance propre au milieu universitaire.

Une nouvelle preuve qu’il ne faut pas penser Internet toutes choses égales par ailleurs. Mass violence est un bon exemple d’initiatives au cœur du monde “classique” universitaire qui peuvent trouver refuge et audience sur Internet. Il montre qu’entre le succès de Wikipedia et le relatif anonymat des revues universitaires, il existe d’autres modalités de stabilisation et de diffusion du savoir. Faut-il rappeler que l’idée de travail collaboratif n’est pas née avec Wikipédia (il trouve une nouvelle dimension, mais les chercheurs n’ont pas attendu cela pour travailler ensemble) ?

Ainsi, voir dans Wikipédia ou ses avatars wiki la clé de voûte du paysage intellectuel à venir me semble être très aventureux (c’est la thèse conclusive d’un récent article de Philippe Lacour pour… La vie des idées justement) . Voir l’intellectuel comme un DJ relève du slogan assez creux si l’on ne prête aucune attention à des enjeux bien plus importants : les conditions même de production de la recherche et du savoir (dont les dernières réformes du gouvernement questionnent le monde de la recherche, c’est le moins que l’on puisse dire).

Quoi qu’il en soit, massviolence.org démontre une nouvelle fois qu’Internet peut acceuillir des informations fiables, validées et stabilisées sur le modèle universitaire classique. Et encore une fois, il ne faut pas oublier que nous vivons dans une période de “destruction créatrice”, très instable et où des acteurs traditionnels mettent toujours du temps à se déplacer.

[edit du 23 mai 2008 : le point de Christian Delange sur son blog]


Bienvenue chez les Ch’tis : le paradis perdu des relations sociales

10 avril 2008

Au bout de quelques minutes, un constat s’impose. Bienvenue chez les ch’tis est un conte humoristique, assez loin par exemple des Bronzés qui se rapprochaient eux de la satire sociale. L’humour dénonciateur des travers et maux de la société laisse place à un humour qui privilégie des situations irréalistes et idéalisées – si bien, qu’en creux, le film en dit plus long que la lecture du synopsis ne le laisse supposer.

Ainsi, c’est avec le cœur léger (et, chez certaines dames, avec quelques larmes devant la scène de déclaration d’amour au pied du Beffroi) que l’on découvre une comédie sociale à l’eau de rose. Un film sans aspérité et plein de « positive attitude » qui “retourne” plusieurs éléments du malaise de la société française.

Le film idéalise ainsi plusieurs situations d’empathie et de confiance mutuelle entre un chef et ses subordonnés – devant un public français qui, d’après certaines enquêtes internationales, se caractérise par sa défiance (moins d’un quart des Français déclarent faire confiance aux autres en général). Une caractéristique qui semble avant tout culturelle et qui transcende les clivages sociologiques habituels, d’après Algan et Cahuc (La société de défiance, pp. 19-23).

La posture du cadre jouée par Kad Merad est elle aussi très instructive. Elle reflète le malaise de nombreux salariés qui ont du mal à se reconnaître dans leur entreprise et flirtent avec l’indifférence envers leur travail. Selon de nombreux sociologues, la figure du cadre est en profonde crise depuis plus d’une dizaine d’années. Le personnage de Kad Merad fait écho, dans plusieurs scènes, à certaines réponses d’enquêtes ; par exemple 61% des cadres interrogés par l’APEC considèrent que l’autonomie au travail s’accompagne d’un isolement (cf. Les cadres à l’épreuve d’Alain Pichon, Puf, 2008).

La ville de Bergues ressemble donc à un paradis perdu, un âge d’or où les éléments du folklore sont valorisés et subsument tout autre clivage. Ici, pas de lutte des classes ni de positions (ou seulement l’espace d’un instant, le temps de la première rencontre), mais un choc des micro civilisations et des styles de vie qui se résoudra (évidemment) sans problème par l’intersubjectivité - les personnages n’ont en fait qu’une seule barrière, celle de la langue (tout est réglé une fois que le “sudiste” a compris que “Baraque à frites” ne signifiait pas “restaurant” mais bien “baraque à frite”).

Cette cohésion entre groupes sociaux comme on n’en connaît nulle part ailleurs, ce petit paradis des relations sociales sont, là encore, à rapprocher d’une inquiétude généralisée envers l’avenir des générations futures (cf. carte).

Pour conclure, je vous conseille l’excellent billet de Christian Laval sur ce film. L’extrait qui suit résume un point de vue complémentaire à celui que je viens d’esquisser :

Le petit miracle du film tient à l’opposition entre deux mondes. Non pas tant l’opposition du Nord contre le Sud, encore une fois, que celle du bas contre le haut. Ce qui rend heureux dans ce film, c’est la revanche imaginaire du subordonné sur le manager, du vélo sur la moto, de la vie simple sur l’obsession de la carrière, de la solidarité sur la solitude. C’est la revanche imaginaire de ceux dont on ne parle jamais, que l’on n’entend pas, que l’on ne connaît pas, que l’on ne voit pas. Chacun a son secret, son excellence. Chacun surtout donne quelque chose de lui : le carillonneur ne se montre pas, mais il offre du bonheur aux autres. Ce film est une fable sociologique dans un pays imaginaire, certes. Mais il nous dit quelque chose de nous, il nous parle de ce que nous devenons, comme à notre corps défendant. Nous sommes tous un peu ce cadre arriviste qui cherche à passer devant les autres par tous les moyens, même les plus cyniques. Tout nous y pousse en tout cas. C’est la Loi et les Prophètes de l’époque. Mais il est en nous une autre part, une autre humanité, un autre goût pour la vie, un autre sens de l’existence. Et il y a partout des Ch’tis qui peuvent le réveiller. L’esprit d’entreprise, le rendement à tout prix, l’évaluation perpétuelle n’ont pas tué, du moins l’espère-t-on, le lien humain fait de réciprocité, d’amitié et d’amour qui nous relient les uns aux autres et qui est la vraie richesse. Cet « esprit du don », ce grand secret du lien social, est le vrai sujet du film.

[edit du 20 mai 2008 : Olivier Mongin a consacré un article au film dans la revue Esprit. Profitez-en il est en consultation gratuite]