Lefigaro.fr passe devant lemonde.fr (et ne se prive pas de le faire savoir)

17 juillet 2008

Après tout c’est de bonne guerre, et on n’est jamais mieux servi que par soi-même : on apprenait donc dans le Figaro d’hier (papier et en ligne) que lefigaro.fr est désormais le premier site d’information généraliste sur le net, devant lemonde.fr mais aussi devant Yahoo Actualités et Google News.

Les chiffres de Nielsen pour juin 2008 sont en effet les suivants :

1. Lefigaro.fr - 3.17 millions de visiteurs uniques

2. Yahoo! News - 3.15 millions de visiteurs uniques

3. Google News - 3.14 millions de visiteurs uniques

4. Lemonde.fr - 2.98 millions de visiteurs uniques

Et puisque c’est la fête Boulevard Haussmann, trois papiers valent mieux qu’un : “le figaro.fr premier site d’information généraliste sur Internet” pour les faits ; “Pierre Conte : ‘Internet nous amène naturellement vers l’audiovisuel’” pour l’interview ; et “la mutation vers le numérique” pour l’analyse de fond.

Sans oublier les encadrés classement et progressions des sites dans la version papier, ainsi que la photo de l’équipe en charge du figaro.fr. Et on s’autorise une petite cerise sur le gâteau : la modification de la maquette du journal papier, qui reprend les codes du site ! Le tout, le jour même où lemonde.fr changeait de maquette…

Ce petit dossier du Figaro consacré à son développement en ligne appelle quelques commentaires. D’abord, on peut s’interroger sur le caractère définitif de cette “prise de pouvoir”.

Le premier des trois articles commence d’ailleurs par un triomphal “Mission accomplie.” - comme si la première place des sites d’information généraliste était une fin en soi. Pierre Conte, DGA du groupe, se fend d’un “le premier objectif était de faire du site lefigaro.fr le premier site d’information en France. C’est chose faite aujourd’hui“. Champagne.

On comprend bien la signification au moins symbolique de cette nouvelle hiérarchie pour Le Figaro, mais permettons-nous de dire que :

1. L’évolution rapide des chiffres n’indique en rien qu’elle soit durable. Lefigaro peut se retrouver quatrième le mois prochain, ou accroître son avance…

2. Lefigaro.fr passe devant en visiteurs uniques, mais quid de la durée des visites, devenue l’indicateur de référence pour… Nielsen, depuis le mois dernier ?

et surtout 3. aucun des 3 articles ne fait état de la profitabilité des activités web du Figaro, malgré des informations sur la croissance des activités du groupe, qui nous apprennent notamment que l’audience du figaro a progressé de 70% en un an (quand même).

Je ne cherche pas à être dubitatif ou à remettre en question la réussite du figaro.fr : par exemple, je ne suis pas sûr de partager la conclusion du billet de l’Editor’s Weblog, qui en commentaire de cette même actualité, estime que lemonde.fr comme lefigaro.fr ont un long chemin à faire en comparaison du site du New York Times ou du Guardian. Après tout, le NYTimes.com réalise 19 millions de V.U mensuels, donc à population “métropolitaine” équivalentes lefigaro.fr n’a pas tant à rougir que cela : le NYTimes touche environ un américain sur 16 alors que lefigaro.fr touche environ un français sur 20. Pas mal.

Il y a là une vraie réussite et une vraie stratégie, amplement racontée dans les 3 articles du Figaro : diversification thématique avec des sites en marque le Figaro et d’autres ; travail sur le référencement ; reconstruction du chiffre d’affaires des petites annonces avec l’activité Adenclassifieds ; lancement de services de proximité pour le lecteur, etc. — l’aspect le moins intéressant n’étant certainement pas l’appropriation des contenus vidéos (lancement des contenus vidéos “propres” Le Talk Orange - Le Figaro), qui montre bien comment Internet fait évoluer le traitement de l’information vers l’image et l’enjeu éditorial qui en découle.

Il s’agit plutôt de relativiser les conclusions qu’il faut tirer de cette annonce :

- d’abord, à périmètre comparable de “producteurs d’information”, lemonde.fr reste devant lefigaro.fr. Autrement dit, le site du Figaro fait la différence sur les services, là où celui du Monde est focalisé sur l’info, comme le relève l’Editor’s Weblog.

Et pour un sujet qui nous intéresse bigrement sur Internet et Opinion(s), l’influence, cela a son importance : lefigaro.fr n’est certainement pas devenu plus influent que lemonde.fr. De la même façon que si l’on compare l’audience des tirages papier, on voit que Le Figaro est passé devant le Monde en diffusion OJD France payée… Alors que le Monde a une audience près de deux fois supérieure à celle du Figaro. Car un exemplaire du Monde serait lu par près de 6 personnes tandis qu’un exemplaire du Figaro serait lu par 3.5 personnes. N’est-ce pas une preuve d’influence supérieure du Monde ? Il me semble donc que l’on a ici encore une preuve que l’influence n’est pas en connexion directe avec l’audience.

- ensuite, il paraît nécessaire de témpérer l’enthousiasme du Figaro à l’égard du numérique. “Longtemps considéré comme un concurrent des médias traditionnels, Internet en est, finalement, l’allié et le facteur de développement”, nous dit Enguérand Renault dans “la mutation vers le numérique“. Cela reste malheureusement très loin d’être évident !

L’incertitude sur l’avenir des médias en ligne est au contraire grande, très grande même et nous nous étions largement étendus sur la question. L’audience ne garantit pas les revenus qui ne garantissent pas la rentabilité, les modèles économiques sont incertains, la concurrence est énorme, des incertitudes planent sur la capacité des médias à produire de l’info, et tout cela a un impact sur la qualité rédactionnelle. L’incertitude est encore plus grande avec cette hypothèse géniale et vertigineuse évoquée chez Narvic, sur laquelle on espère pouvoir revenir bientôt.

Que le Figaro sable le champagne ne signifie en rien que sa bataille soit terminée, et encore moins que la guerre des médias d’information ait débouché sur une situation lisible, durable et profitable.

Mise à jour : le débat s’oriente sur la guerre des chiffres et le traficotage des audiences en vue de séduire les annonceurs, ce qui n’était pas exactement mon propos mais peut vous donner envie de lire Electron Libre, NetEco ou Novövision.


(retour sur) Eolas et l’affaire de la dénonciation

8 juillet 2008

Si vous suivez l’actualité blogosphèrique de pas trop loin, vous avez certainement su qu’il y a une dizaine de jours, un billet publié chez Maître Eolas (en fait la simple reproduction d’un procès-verbal de police), au sujet d’une assistante sociale dénonçant un sans-papier à Besançon, a fait le tour du web mais surtout des médias.

Initialement reprise par Le Monde, cette information (il s’agit d’une information) a ensuite été reprise par l’AFP puis par les sites Internet de Libération, Le Figaro, 20 MInutes, le Nouvel Obs, le Point et Europe 1. A l’exception du dernier cité, tous ces médias ont cité la source de l’information comme étant Maître Eolas.

Si l’information n’avait pas été émise par un blog, il s’agirait d’un fait médiatique presque ordinaire. Narvic, dont je m’excuse presque de le citer tant il est devenu banal, mais juste, de chanter ses louanges, produit l’analyse suivante de cette propagation médiatique (dans la foulée de Jules de Diner’s Room) :

“Ce vendredi 27 juin 2008 marquera le jour où pour la première fois un blog est reconnu par la presse française comme un média de référence, source d’informations valables et fiables, méritant d’être reprises et diffusées par les médias traditionnels (…)

Peu à peu, la presse commence ainsi à reconnaître que les blogs tiennent une place réelle dans « l’espace médiatique » de l’information. Les lecteurs ne l’avaient pas attendue pour s’en apercevoir.”

Tout juste.

Et quand on a un blog qui s’appelle Internet et Opinion(s) et dont l’objectif est de comprendre ce qu’Internet change à la façon dont nous nous faisons des opinions, donc notamment de comprendre ce qu’Internet change dans le système médiatique, on ne peut pas passer à côté de cet événement.

Ce que nous nous efforçons de faire dans ce billet, c’est de remettre cet événement en contexte pour bien le comprendre.

Si on considère que l’espace médiatique a commencé à avoir une conscience des blogs en 2004, il aura donc fallu 4 ans pour qu’un blog soit repris comme source d’information fiable par un “grand média”.

En plus, il ne s’agit pas de n’importe quel blog : “Journal d’un Avocat”, en ligne depuis avril 2004, blog jouissant d’une réputation de premier ordre auprès des blogueurs, troisième du classement Wikio, un auteur qui a même une page de “fans” et un groupe qui lui est consacré sur Facebook.

Autrement dit, un blog doit montrer une patte sacrément blanche pour être considéré comme une source d’information fiable par les médias traditionnels.

Mais pour être considéré comme une source d’information, encore faut-il être un producteur d’informations…

Et c’est en cela que le cas Eolas reste exceptionnel : parce qu’Anatole (le contributeur de Journal d’un Avocat, ce n’est en effet pas Eolas qui a publié lui-même l’information) a publié une véritable information, alors que les blogs restent un domaine privilégié d’expression d’opinions et d’analyses.

A n’en pas douter, il ne se serait pas écoulé 4 ans avant qu’un grand média reprenne un blog, fût-il de référence, si les blogs étaient de vrais producteurs d’information.

Mais ils ne le sont pas, ils sont producteurs d’opinions et d’analyses et sont considérés comme tels. A ce titre, la reconnaissance des médias est, fort heureusement, arrivée plus tôt : Versac tient une tribune dans Les Echos, Eolas himself a été invité à débattre sur France Info, Jaï de Duo and Co a été sollicité par des journalistes pour ses éclairages sur l’affaire de la Société Générale (1)… Quelques exemples existent donc d’utilisation de blogueurs, non pas en tant que blogueurs, mais en tant qu’experts, analystes ou éditorialistes.

Exemples certainement trop pauvres, me direz-vous, et vous aurez raison. Les médias en ligne restent très avares de citations de blogs — relire cette petite étude statistique que nous avions conduite, sur l’utilisation des liens externes par les principaux médias en ligne français : dans le cadre de notre expérience, aucun blog n’était linké s’il n’appartenait pas à la plate-forme de blogs du média en question.

De plus, la figure du blogueur dans les médias est à 99% celle du blogueur et pas celle de l’expert ou de l’analyste : ce sont les papiers sur les leaders d’opinion sur la toile, les revues de web anglés “les blogueurs disent que“…

Avec la reconnaissance d’Eolas comme source d’information médiatique, les exemples sus-cités de blogueurs qui ont réussi à être autre chose que des blogueurs aux yeux des médias, et quelques autres signaux faibles de reconnaissance et d’ouverture (je citerai à ce titre les différentes initiatives d’Eric Mettout pour le compte de l’Express.fr), on peut espérer comme Narvic que le 27 juin 2008 marque effectivement un changement d’attitude des journalistes vis-à-vis des blogs.

Le Monde aura au moins démontré, à cette occasion, que les blogs pouvaient être source d’opportunités rédactionnelles. Et pas seulement une source de concurrence.

(1) et encore Alain Joannès faisait-il remarquer que cela s’était fait tardivement dans la chronologie de l’affaire Kerviel.


10 considérations sur les blogueurs

5 juin 2008

Issues de quelques années d’observation de la blogosphère, de saines lectures (un exemple), de nombreuses discussions avec d’autres blogueurs, etc. : voici 10 considérations sur les blogueurs, qui vont plus ou moins à contre-courant des perceptions générales.

1. “Les blogueurs”, ça n’existe pas.

Le problème de l’utilisation du terme “les blogueurs”, c’est qu’il induit qu’on parle d’une population qui, à défaut d’être totalement homogène, recèlerait au moins quelques caractéristiques communes. Mais à part le fait de tenir un blog, on a bien du mal à définir ces caractéristiques universelles du blogueurs.

Les profils des auteurs ? Je reprends de temps en temps cette phrase de José Ferré :

“Les auteurs des blogs sont pêle-mêle adolescents, ex-premier ministre, chefs d’entreprises petites ou grandes, élus locaux, artistes, candidats au suicide, anciens ministres, membres d’associations citoyennes, poètes, hôteliers, journalistes, militants de toutes les causes, amoureux de musique, de littérature, de photographie, amoureux tout court… (…) Tel est le nouveau monde des blogs, inventif, créatif, anarchique, naïf, détestable ou généreux. Parfois talentueux.”

Leur approche rédactionnelle ? Certains blogs décrivent le quotidien, d’autres sont des blogs d’experts ; certains blogs sont analytiques, d’autres reprennent de l’information brute ; certains blogs sont des lieux de destination, d’autres sont des lieux de passage ; certains blogs valent par la plume de leur auteur, d’autres par les conversations qui y ont cours ; certains blogs produisent peu, d’autres énormément ; certains blogs valent tout court, d’autres ne valent rien…

Leurs motivations ? Oui, on a là sûrement un point commun : le blogueur est motivé par un désir de reconnaissance. Reconnaissance qui peut prendre de multiples formes. Mais cela suffit-il à parler des “blogueurs” comme d’un ensemble ?

Au contraire, on est toujours autre chose avant d’être blogueur. Les blogueurs français à plein temps sont une poignée. On est salarié et blogueur, patron et blogueur, journaliste et blogueur, étudiant et blogueur, militant et blogueur, etc. l’attribut “blogueur” ne peut venir qu’en deuxième position.

Bien sûr, on peut dire “les blogueurs”, comme on dit “les automobilistes” : mais cela comporte une énorme limite : on en sait pas exactement de quoi on parle. Les blogueurs ne sont pas un ensemble défini comme peuvent l’être les journalistes, qui bien qu’étant un ensemble très hétérogène, sont une profession régie par une charte de déontologie, des études, des pratiques professionnelles, des habitudes, etc.

Rien de tel avec les blogueurs. On n’apprend pas à être blogueur, on pratique le blogging comme on l’entend. C’est d’ailleurs une des raisons qui me font penser que le statut de blogueur est plus enviable que celui de journaliste : la liberté de choisir ses sujets, la liberté de la fréquence de publication, la liberté du contenu sur le fond et sur la forme… Les blogs sont des médias, mais les blogueurs ne sont pas des journalistes.

2. Les blogs forment une longue traîne médiatique.

Le principe de la longue traîne telle que Chris Anderson l’a défini est en gros le suivant : si on classe les biens culturels par ordre de popularité, on s’aperçoit que la distribution traditionnelle se concentre sur un nombre limité de références vendues au-dessus d’un certain seuil ; et que l’e-commerce a permis l’accessibilité à un nombre quasi-illimité de références vendues en très petit nombre.

L’idée est assez facilement transposable au système médiatique : des médias professionnels on et off à gauche (nombre limité + audiences les plus importantes) ; les blogs à droite (nombre illimité et audiences de niche).

L’idée reste schématique puisque des médias professionnels se situeraient dans la partie jaune du schéma et des blogs dans la partie verte, et elle doit être investiguée avec la notion d’audience relative (un certain nombre de blogs ont une audience par article plus que comparable à celle de médias professionnels).

Pour autant, cette idée de longue traîne est une idée clé pour comprendre la blogosphère : nous sommes dans un monde horizontal, éclaté, peu différencié, difficile à lire, peuplé de micro-médias. La blogosphère, c’est d’ailleurs un peu Microcosmos.

3. La blogosphère est média-dépendante (et pas l’inverse)

On a eu beau vanter la possibilité pour tout un chacun de devenir le témoin d’un scoop et le premier sur l’information, l’immense majorité des contenus UGC sur le web, dont les blogs, relèvent du commentaire, du point de vue, de l’analyse, du copier-coller ou de l’expérience personnelle. Pas de l’information. (Carlo Revelli, par exemple, a lancé les enquêtes participatives d’Agoravox pour favoriser l’emergence d’informations plutôt que d’opinions).

Au contraire, les des blogueurs reprennent et commentent les informations… produites par les journalistes. Les médias continuent très largement à faire l’agenda des centres d’intérêt et des conversations des Français. A fortiori ceux de la plupart des réseaux de blogueurs, qui reprennent et commentent l’actualité telle que définie par les médias, avec des préférences pour certains sujets, des absences pour d’autres sujets, mais finalement assez peu de sujets qui leur sont propres (en dehors du sujet… “blogosphère”).

4. Les blogueurs fonctionnent en réseaux affinitaires, pas en communautés

On comprend assez facilement que les blogueurs, comme les internautes, s’organisent et se retrouvent par logiques affinitaires.

On emploie généralement le mot communauté pour décrire ces phénomènes relationnels, mais ce terme est-il le mieux choisi ? En tout cas, les communautés de blogueurs ne sont pas des communautés fermées. On peut être membre de plusieurs groupes affinitaires simultanément, et la légitimité à intégrer un de ces groupes est une affaire de contenu (ce que je raconte) plus que d’identité (ce que je suis). La logique de fonctionnement est une logique de réseau.

A l’arrivée, on a les blogueuses cuisine, les blogueurs buzzmarketing, les geeks, etc. Des groupes (des grappes, d’ailleurs) de plus ou moins grande taille, avec des référents plus ou moins autoritaires, une porosité plus ou moins grande d’un groupe à l’autre… Ces réseaux affinitaires peuvent finalement être représentés comme ceci (image prise chez David Armano) :

5. Les blogs démarrent (éventuellement) des conversations (qui n’en sont pas vraiment)

“Les médias traditionnels envoient des messages, les blogs démarrent des conversations”. Cette maxime qui orne encore aujourd’hui le blog de Loïc Le Meur a marqué les esprits dans la blogosphère et a largement contribué à “faire” l’image des blogs.

On peut admirer le français (”les médias envoient des messages” plutôt que “les médias diffusent des messages”…) ou réfléchir un instant à la fameuse “conversation” sur les blogs (on en avait déjà parlé, à une époque où nous ne comptions qu’une poignée de lecteurs).

De la même façon qu’il faut remettre en question les termes “les blogueurs“, “blogueurs influents“, “communautés“, il faut remettre en question l’idée de “conversation” généralisée. La conversation est un bien rare sur les blogs. Pour plusieurs raisons :

- d’abord, pour qu’il y ait conversation, il faut qu’il y ait un minimum de public participatif. Tous les blogs sont loin de réunir un public participatif minimal et l’idée “je vais faire un blog, je vais avoir des commentaires” est un énorme leurre dans lequel sont tombés beaucoup d’apprentis blogueurs croyant que par la grâce de la magie des blogs, ouvrir un blog signifiait instantanément avoir un public.

- ensuite, et à l’inverse, parce qu’il faut choisir entre audience et conversation. On ne peut pas discuter à 50. Sur les gros blogs, les médias en ligne, etc., la conversation est impossible. On assiste à une somme de commentaires sans fin qui pose d’innombrables problèmes de modération aux éditeurs. Un fil de commentaires n’est pas une conversation.

- Aussi, parce qu’une conversation suppose un esprit constructif qui manque en de nombreux lieux. On a plus souvent de la controverse et de la polémique (stérile de préférence) que de la conversation. Et il suffit parfois d’un seul troller pour gâcher l’équilibre précaire de la conversation.

Enfin, si les conversations existent, ils est tout à fait exact de dire comme Loïc Le Meur que les blogs les démarrent. En revanche il est bien rare qu’elles aillent à leur terme.

Pour deux raisons : 1. chaque nouveau billet vient recouvrir le précédent et interrompt alors largement la conversation en cours. Et 2. les lecteurs qui viennent déposer un commentaire et ne reviennent pas lire le reste du fil ensuite sont souvent plus nombreux que ceux qui reviennent régulièrement voir les réponses à leurs commentaires et répondre aux réponses…

Bref, comme en général les blogueurs ET leurs commentateurs sont finalement plus dans une logique de publication que de discussion, et qu’ils ont rarement la patience de ne faire qu’attendre et participer à la discussion sans republier… on voit beaucoup de conversations avortées.

6. Bloguer n’est pas chronophage, c’est animer un réseau qui l’est

“Bloguer c’est chronophage”, “bloguer rend addictif”… Si on veut, oui. Mais il ne faut pas oublier que le blogueur est totalement libre de la façon dont il anime son blog. Tout dépend de ses objectifs. S’il s’agit d’écrire quotidiennement, oui le blog sera chronophage. Mais on peut choisir d’écrire une fois par mois si l’on veut. On peut bloguer pour soi sans vouloir réunir un public.

C’est lorsque l’on souhaite réunir véritablement un public que les choses se compliquent. Ce qui prend du temps, c’est finalement toute la participation à la vie du réseau et pas seulement le fait d’écrire des billets. Bloguer est une activité chronophage, mais au sens où elle suppose de lire les autres, de les commenter, de répondre aux commentaires chez soi, et pas seulement de rédiger des billets.

C’est pour cela que le blog n’est pas juste un outil : faire vivre un blog est un engagement, voire une stratégie.

7. Bloguer est un apprentissage de la modestie

L’idée première du blogueur est, souvent, de diffuser sa science aux autres. Un peu comme lui :

Pourtant, le mécanisme des commentaires fonctionne généralement très vite et permet de constater qu’il y a toujours plus expert que soi, ce qui a vite fait de nous calmer.

Et l’apprentissage de son public, même s’il n’est pas plus expert que soi, fait que l’on se retrouve rapidement à anticiper des réactions, ce qui influence l’écriture. Combien de blogueurs n’ont-ils pas constaté que leur ligne éditoriale avait évolué sous l’influence des commentaires ?

L’apprentissage de la modestie, c’est donc à la fois la découverte que d’autres existent, qu’ils sont plus experts, et qu’il est extrêmement difficile de s’en tenir à son projet initial dans la durée.

8. La propagation des opinions est imprévisible et anarchique

Cette allégation est un des dadas de nombreux webologues (comme par exemple Duncan Watts) : on passe du modèle pyramidal et organisé au modèle… bordélique. Où l’information est passée par ici, où elle repassera peut-être par là… sans que l’on comprenne bien pourquoi et sans qu’on sache véritablement l’anticiper. Beaucoup de “gros” blogueurs se disent d’ailleurs surpris des billets “qui marchent” et de ceux qui “ne marchent pas”…

Alors, que sait-on à propos de la propagation des opinions ?

- que la viralité se propage plus facilement des gros vers les petits que des petits vers les gros. Le problème étant que dans l’univers de la longue traîne, petits et gros sont peu différenciés. La difficulté à modéliser l’information est donc une conséquence de l’horizontalité de la blogosphère, comme nous l’avons évoqué dans le point 2.

- que la viralité dépend des “radars du web”. Les radars du web, ce sont les amplificateurs d’informations, par exemple des blogueurs populaires qui, par le hasard de leurs lectures, vont attirer l’attention sur le billet d’un autre. On a un très bon exemple de ce phénomène avec le billet “De la corruption de la presse” de Novovision, le plus vu de l’histoire de ce blog, qui avait végété avec quelques dizaines de pages vues pendant des semaines, avant de tomber sous des radars et d’être vus 3000 fois en quelques jours. Un phénomène de buzz décrypté par l’auteur, Narvic.

- qu’elle est d’autant plus anarchique dans la blogosphère que les blogueurs n’étant pas des professionnels de l’information, ils n’ont aucune vocation à systématiser ou à “scanner” tout ce qui se dit sur un sujet donné. Le hasard y est donc d’autant plus important que ce sont des “amateurs” qui font et défont les informations qui circulent. A notre niveau sur Internet et Opinion(s), on voit très bien que quelques “gros” blogueurs nous lisent par périodes, puis plus du tout (sinon ils nous reprendraient quotidiennement, c’est sûr ;-) )

- à l’arrivée, et c’était notre réaction à l’étude de Duncan Watts, le succès d’un billet, d’une idée, d’une opinion, dépend peut-être moins (si ce n’est autant) de l’identité de son auteur, que de sa résonance avec la société à un moment donné. Choisir le bon sujet, les bons mots, au bon endroit, au bon moment : les succès dans la blogosphère sont autant affaire de contenu que de canal.

Autant de raisons qui expliquent l’anarchie de la circulation de l’information, mais ne permettent pas de la modéliser.

9. Un blogueur n’EST PAS influent : il PEUT l’être…

Les habitués de ce lieu connaissent ma détestation de l’expression “blogueur influent”. Sans vouloir paraphraser ce que j’ai déjà écrit à ce sujet, être influent c’est avoir la capacité à modifier des représentations ou des opinions d’un public donné. Plusieurs réserves donc à propos de l’expression “blogueur influent” :

- Influent à quelle échelle ? Dire de quelqu’un qu’il est “influent” tout court suppose dans mon esprit qu’il / elle draîne des milliers de fidèles, ce qui n’est généralement pas le cas des blogueurs…

- Etre influent, c’est avoir un public influençable, avoir un ascendant sur son public. Pourquoi pas : si le public est là, c’est qu’il s’intéresse à ce que raconte le blogueur, c’est qu’il est en demande. Mais l’influence est bien un jeu entre un individu et son public, et tous les publics ne se valent pas… D’ailleurs la réaction de beaucoup à ce débat est de dire “ce sont mes lecteurs qui m’influencent“. (mais bon, comme les lecteurs sont souvent des blogueurs… non j’arrête, il ne faut pas compliquer).

- On ne peut être écouté que sur 3 ou 4 grandes thématiques, pas davantage. L’influence quand elle existe est donc toujours une influence thématique (untel sera de con conseil pour l’achat de mon prochain plasma) et pas l’espèce d’omnipotence sur laquelle nous fantasmons…

- Enfin et cela rejoint le point 8, l’influence est souvent une affaire de circonstances. Elle ne se décrète pas, elle se constate plus souvent a posteriori (à l’exemple du blogueur Jaï, devenu en quelques jours référent sur les questions de trading au moment de l’affaire Kerviel)

Bref, des blogueurs populaires, oui. Des blogueurs influents, moins. Un blogueur peut être influent, mais selon les sujets, les circonstances, le public. Cela rétrécit la notion de “blogueurs influents” avec laquelle on nous rebat les oreilles.

La popularité du blogueur, elle, est corrélée à plusieurs facteurs. Nous en avions listé 4 :

- Contenu (qualité - expression d’un regard et/ou apport d’informations nouvelles, “potentiel” du sujet traité auprès des lecteurs, différenciation, qualité de la plume)

- Forme (graphisme, mise en page, taille des billets plutôt courte, utilisation d’image et de son)

- Posture (réactivité sur l’information, fréquence d’actualisation, dialogue ou controverse, durée dans le temps)

- Réputation (statut / légitimité de l’auteur dans la vraie vie, réseautage au sein de la blogosphère, RP du blog, effet “winner takes all”)

Avec comme constat global que l’on peut être un blogueur populaire en faisant exception sur un des critères, mais que les blog du haut du classement de Wikio sont généralement performants sur au moins 3 de ces 4 items.

Autrement pour être un blogueur populaire il y a toujours cette solution là :

10. Connaître les blogueurs, c’est conduire à la fois un travail de géographe et d’ethnologue

La connaissance de la blogosphère dans son ensemble suppose plusieurs approches : celle du géographe, qui cartographie cette jungle ; et celle de l’ethnologue, qui connaît les peuples, leurs us et coutumes. Voir notre billet complet à ce sujet.

Il est donc difficile de parler de la blogosphère sans y passer une partie de son temps. Difficile aussi de parler de toute la blogosphère étant donnée la diversité qu’on y trouve. C’est pourquoi je n’exclus pas que certains des points évoqués dans ce billet soient invalidés par des commentateurs avisés.

D’ailleurs, est-ce que ces 10 points suffisent à avoir une compréhension globale de la blogosphère ?


Contribution au débat de CNN.com sur l’image et l’influence de la France

3 juin 2008

Comme annoncé dans le post précédent, nous avons été sollicités par CNN.com dans le cadre de sa semaine consacrée à la France. Le jeu consiste à participer au débat sur l’image de la France en répondant à plusieurs questions, qui comme vous allez le voir sont aussi vastes qu’elles sont simples.

(Miracle de la question journalistique : plus elle est simple ou évidente, plus la réponse est difficile et complexe).

Nous nous prêtons donc au jeu avec plaisir mais dans la mesure de nos compétences… Ce qui nous amène à répondre à deux des cinq questions.

Question 1. Pensez-vous que la France ait changé d’image ? Comment définiriez-vous ce nouveau visage ? S’agit-il pour vous d’un concept médiatique ou d’une réalité ?

Pour apporter une réponse à cette question, nous nous basons sur un petit test sur l’image de la France que nous avons réalisé à partir de Yahoo ! Questions : nous avons demandé sur Yahoo.fr puis sur Yahoo.com ce qui passe par la tête des gens quand on leur dit « La France ».

Ce test n’a bien sûr aucun caractère représentatif, mais on voit que les quelques réponses obtenues sur yahoo.com touchent à la culture et aux modes de vie : les coupes de cheveux des femmes, la Tour Eiffel, l’amour, la bouffe, les cafés, les croissants, le fromage, les bérets. Bref les images d’Epinal.

Sur Yahoo.fr ressortent également des images d’Epinal, mais aussi des images historiques et politiques : liberté, égalité, fraternité, les droits de l’homme, « pays pourri », « racisme », etc.

Ce petit sondage vient confirmer plusieurs considérations que l’on peut faire intuitivement sur l’image de la France :

- D’abord, l’image d’un pays à l’étranger repose peut-être sur les facteurs culturels et les modes de vie avant de reposer sur l’actualité politique. Et ce socle culturel ne bouge pas facilement. Nous serions donc assez prudents avec l’idée de dire que l’image de la France a changé. Une image, surtout, pour une institution aussi énorme, ça ne bouge pas facilement. Même quand ça bouge de partout.

- Ensuite, il faut bien avoir en tête que la question de l’image de la France intéresse… les Français. C’est une question qu’on se pose en France et qui ne se pose pas de la même façon à l’étranger. Au niveau individuel, notre prisme est nous inquiéter de notre image et de croire que les autres pensent à nous autant que nous pensons à nous mêmes. Ce qui est bien entendu faux puisque les autres ont autre chose à faire que de penser à et de parler de nous.

Au niveau collectif le phénomène est identique, on peut appeler ça de l’ethnocentrisme : les Français (ou des Français) s’interrogent sur leur image à l’étranger, alors qu’à l’étranger, on s’intéresse beaucoup moins à la France que ce que les Français croient… Le petit sondage Yahoo ! Questions nous semble aller dans le sens de cette idée.

- Enfin, ayons en tête que les médias ne sont qu’un facteur parmi d’autres dans la formation de nos images et de nos opinions. Et en particulier pour ce qui concerne un pays, les images se font à travers une expérience personnelle (« j’y ai été, j’ai trouvé que la France était un pays où les gens sont sales et malpolis »), au travers des relations interpersonnelles (« j’ai un copain qui connaît, il a vraiment trouvé que Sarkozy avait mis de l’ordre… »), des images collectives (« les Français sont toujours en retard… »), etc.

A l’arrivée et pour reprendre la question posée (« concept médiatique ou réalité »), si certains pensent que la France a changé d’image, on aura effectivement envie de leur demander s’ils ne sont pas biaisés par les représentations médiatiques.

Question 4. Quels sont à vos yeux les Français les plus influents ?

Nous avons très envie de répondre à cette question, mais sans vraiment livrer de noms ;-). Et ce pour deux raisons.

D’abord, parce que l’influence, quand elle existe, est toujours une influence thématique. On a certainement des « Français les plus influents » dans la cuisine, dans les médias, dans la politique, dans la mode… Mais il est difficile de parler d’influence en général. Les Français les plus influents, oui, mais influents sur quoi ? Sur notre image à l’étranger ? Sur les opinions en France ? Et sur quelles opinions ?

Savez-vous par exemple qui est la seule personnalité française à faire partie du top 50 des personnalités les plus influentes dans le monde selon le magazine Time ?

Non, il ne s’agit pas de Nicolas Sarkozy, de Laurence Parisot, de Bernard Arnault, de Pascal Lamy, de DSK, de Yannick Noah, de Nonce Paolini ou des auteurs des Guignols de l’info… mais de Carine Roitfeld, la rédactrice en chef de Vogue. Une personnalité influente mondialement… dans le domaine de la mode.

De plus, dire : « les Français les plus influents sont… » revient à cautionner l’idée que l’influence est le fait d’une petite élite qui une a une forte emprise sur le reste de la population. Une poignée fait l’opinion, le reste suit.

Les choses sont en réalité beaucoup plus complexes, et l’image de l’influence est certainement plus proche de celle d’une longue traîne que de celle d’une pyramide ou d’une cascade.

Alors même dans la longue traîne, il y a un haut avec peu de monde et un bas avec beaucoup de monde. Mais dans la longue traîne, la valeur est dans la partie basse. Dire « les plus influents sont », cela reviendrait à négliger que l’influence est une somme de micro-phénomènes complexes et non maîtrisables. Nous sommes tous influents, à différents niveaux, sur différents sujets.

Cette idée rejoint celle de Thierry Crouzet dans le chapitre de son livre Le Cinquième Pouvoir consacré à la Batille de Borodino (1). En s’appuyant sur le récit de Tolstoï, Thierry nous interroge : si l’influence n’était pas le fait des généraux trop en retrait du champ de bataille pour donner des ordres qui modifient le cours de choses, mais au contraire le résultat des décisions des soldats sur le terrain ?

Dans cet ordre d’idée, un des Français les plus influents de ces derniers mois a peut-être bien été un homme de terrain, influent sans le vouloir : Jérôme Kerviel.

Les questions 2, 3 et 5 dépassent la vocation et la compétence d’Internet et Opinion(s) et sont en débat chez CNN.

(1) Cf. cet extrait d’un chat de Thierry Crouzet avec l’Internaute :

“Thierry Crouzet utilise l’exemple de la bataille de Borodino, qui a eu lieu en 1812, entre les Français conduits par Napoléon et les Russes dirigés par le Général Koutouzov, pour illustrer l’idée selon laquelle un effet n’est pas le résultat d’une cause unique mais celui de plusieurs mécanismes imprévisibles. Tolstoï décrivait déjà cette bataille dans “Guerre et paix” et expliquait qu’elle n’avait pas été provoquée par la volonté des deux personnages historiques, mais par une multitude de facteurs.”


“L’audience relative” des blogs et des médias en ligne : une expérience statistique

17 mai 2008

Une réflexion sur les notions d’audience et d’influence, totalement expérimentale, que je vous livre.

La notion d’audience dans la presse écrite est relative : quand on dit que le journal Le Monde, par exemple, a une diffusion de 360 000 exemplaires, ou une audience de 2 millions, cela ne signifie pas que 360 000 personnes, ou 2 millions, lisent tous les articles tous les jours.

Les lecteurs font leur shopping, et le principe est que plus il y a de choses à lire, plus il y a de chances pour que la quantité d’information que l’on consomme par rapport à la quantité d’information proposée soit faible.

On peut donc imaginer un indice “d’audience relative” : un indicateur d’audience (diffusion, audience) ramené à la quantité éditoriale produite. Si le Monde produit 100 articles par édition, on a une audience de 2 millions pour 100 articles, soit un indice d’audience relative de de 20 000.

En soi, cela ne veut évidemment pas dire que chaque article du Monde est lu 20 000 fois, mais cela peut permettre d’effectuer des comparaisons entre des médias qui produisent beaucoup et des médias qui produisent peu.

Et ne serait-ce pas un indice, finalement, d’influence ? Ou un indice “d’écoute” ou “d’attention” du lectorat ? (car l’influence, c’est aussi se faire écouter…)

L’influence n’est pas l’audience, mais l’audience est un élément d’influence. On peut écrire peu, mais avoir un public relativement nombreux, fidèle, intéressé, à l’écoute : on sera plutôt influent. On peut écrire de façon stakhanoviste et générer une audience globale importante, mais chaque article sera lu peu de fois, et on sera plutôt pas très influent…

(NDR : ceux qui me connaissent savent à quel point je suis méfiant avec la notion d’influence. Voir ici par exemple. Je privilégie l’analyse qualitative de l’influence, mais sa quantification m’intéresse.)

Si on applique ce raisonnement au web, on peut effectuer des comparaisons entre blogs et sites médias en ligne. Les blogs n’ont en général pas des audiences comparables à celles des sites médias, mais ils écrivent beaucoup moins. Il serait donc très intéressant de pouvoir comparer l’audience relative des blogs et l’audience relative des médias en ligne…

Comment faire ? A partir de là, il faut faire des hypothèses et des choix :

- il faut d’abord récupérer des données d’audience pour les sites et les blogs. On sait que ça n’existe pas. Mais nous faut-il des données d’audience complètes ? Non car après tout, les données d’audience vont être ramenées par rapport à une quantité de production éditoriale et donc ne voudront rien dire en valeur absolue. Le tout est de pouvoir comparer des données, même partielles, pour tous les sites et blogs étudiés.

- C’est exactement ce que Google Reader fournit. En utilisant la fonction “ajouter un abonnement” dans Google Reader, apparaît le nombre d’abonnés au flux RSS en question. Il ne s’agit que des abonnés aux flux via Google Reader, cela ne donne donc qu’une idée très partielle de l’audience d’un site : il manque les abonnés Netvibes ou Bloglines, le trafic direct, le trafic via les moteurs de recherche, le trafic entrant via des clics sur des liens naturels ou publicitaires, etc. Mais encore une fois, on s’en fiche, puisqu’il s’agit juste de comparer des sites entre eux.

- Il manque alors un moyen d’estimer la quantité éditoriale produite par un site. Et là, magie de Google Reader, la même recherche sur “ajouter un abonnement” fait également apparaître le nombre de “publications par semaine”. Sur quelle durée ? Mystère, mais au moins dispose-t-on d’un chiffre.

Ainsi, Internet et Opinion (par exemple), a 36 abonnés Google Reader et publierait en moyenne 4.2 fois par semaine.

A partir de là, on peut s’amuser : comparer le nombre d’abonnés Google Reader entre blogs, entre médias, entre médias et blogs, voir quels médias et quels blogs postent le plus et le moins, etc.

Par exemple, quand on regarde les chiffres à partir des blogs du top 100 du classement Wikio, on voit que le n°16, Biologeek, n’a que 36 abonnés Google Reader. Juste au-dessus, le n°15, Standblog, en a… 2777. Par contre, le même Biologeek n’écrit que 1,6 fois par semaine, ce qui relativise son faible nombre d’abonnés. Le blog de Jean-Marc Morandini compte 841 abonnés… mais publie 183,4 fois par semaine, ce qui relativise son audience. Fred Cavazza, lui, publie 7.5 fois par semaine. Le Monde.fr compte plus de 500 000 abonnés RSS mais publie… 700 fois par semaine. Le blog qui a le plus grand nombre d’abonnés est TechCrunch (21 000), ce qui est autant que Rue89 ; etc.

Pour info, top 10 des blogs par nombre d’abonnés :

1 Techcrunch 21 430
2 KozToujours 18 040
3 Diner’s room 17 844
4 Presse Citron 3 629
5 Journal du geek 2 932
6 Standblog 2 777
7 Zorgloob 2 290
8 Fubiz 2 251
9 Fred Cavazza 1 659
10 Accessoweb2.0 1 489

Top 10 des médias en ligne (étudiés) par nombre d’abonnés au fil de une (seulement le fil de une, sinon je n’ai jamais le temps de faire cet article ;-) ) :

1 L’Equipe 733 194
2 Le Monde 536 681
3 Nouvelobs 141 689
4 Libération 128 491
5 01 Net 97 317
6 Les Inrocks 90 717
7 Clubic 88 070
8 Pcinpact 70 937
9 LCI 38 588
10 Rue89 21 136

Les 10 blogs (étudiés) qui publient le plus (billets par semaine) :

1 Gizmodo 209,1
2 Morandini 183,4
3 Beta politique 107,3
4 Chauffeur de buzz 84
5 TV News 82,4
6 Le blog auto 80,3
7 Journal du geek 74,4
8 The inquirer 58,6
9 Pingoo 55,3
10 GuiM 52,5

Les 10 médias (étudiés) qui publient le plus (par semaine) :

1 Le Figaro 861,2
2 Le Monde 716,6
3 L’Equipe 573,8
4 LCI 561,4
5 LePost 540,6
6 L’Express 513,1
7 Le Parisien 466,7
8 Métro 461,8
9 20 minutes 440,3
10 Nouvelobs 340,7

Bref, à partir de là je me suis amusé (tout à fait, cela m’amuse énormément) à relever le nombre d’abonnés et la fréquence de publication pour :

- les blogs du top 100 de Wikio

- une bonne trentaine de médias en ligne (les plus hauts dans les classements Nielsen et Médiamétrie ; les plus cités par la blogosphère ; les sites média de quelques “grands médias” traditionnels, des pure players emblématiques, etc.)

Un magnifique fichier excel, une formule de calcul, et hop, on a, pour environ 130 blogs et médias en ligne, un “indice d’audience relative”. Qui ne signifie rien en soi mais permet des comparaisons, donc de faire un classement.

Les médias en ligne dominent-ils les blogs ? Voilà ce que ça donne (désolé pour la mise en page, c’est un copié-collé du fichier excel), avec les médias professionnels en gras :

1 KozToujours 3537,3
2 Diner’s room 2317,4
3 01 Net 2306,1
4 Les Inrocks 1727,9
5 L’Equipe 1277,8
6 Le Monde 748,9
7 Clubic 727,3

8 Techcrunch 695,8
9 Pcinpact 562,1
10 Standblog 514,3
11 Nouvelobs 415,9
12 Rue89 408,0
13 Libération 403,7
14 Fubiz 331,0
15 Zorgloob 289,9
16 Doctissimo 283,5
17 Transnets 249,8
18 Révolution web 2.0 en live ! 236,9
19 Fred Cavazza 221,2
20 Technologies du langage 163,3
21 Netvibes.com blog 155,0
22 Agoravox 139,4
23 Presse Citron 122,6
24 Le blog d’abondance 105,5
25 L’internaute 93,5
26 Arrêt sur images 93,2

27 2803 by Henri Labarre 87,2
28 Journal d’un avocat 84,9
29 Emob 81,7
30 Fran6art 74,5
31 Jean-Michel Billaut 69,4
32 LCI 68,7
33 Blogeee.net 65,5
34 Bienbienbien 63,9
35 Intruders TV 63,1
36 Les Echos 58,5
37 Beau à la louche 55,4
38 La République des Livres 49,1
39 Accessoweb2.0 49,1
40 Le journal du net 44,9
41 Trends Now 43,4
42 Papygeek 42,9
43 Futura Sciences 39,5
44 Journal du geek 39,4
45 Jacques Froissant 38,2
46 Iphon 38,0
47 Mashable 37,6
48 WordPress Francophone 36,7
49 Bakchich 35,9
50 Génération NT 35,8
51 Kelblog 34,6
52 Jarodxxx 33,3
53 Mais pourquoi est-ce que je vous raconte ça 33,0
54 Coulisses de Bruxelles 32,2
55 Bleebot blog 31,7
56 Versac 30,1
57 Vinvin entertainment 29,6
58 Le monde du blog 28,5
59 Gonzague Dambricourt 28,3
60 Kick and blog 26,9
61 Embruns 26,9
62 Tapahont 26,5
63 Neteco 25,9
64 Marianne2 25,5
65 3 couleurs 25,0
66 Affordance 23,2
67 Biologeek 22,5
68 Plume de presse 22,4
69 Le Figaro 22,2
70 L’Express 21,8
71 France Football 21,2
72 Contre Journal 20,7
73 Ecrans 20,0
74 L’observatoire des médias 18,6
75 MrBoo.fr 17,6
76 ZDNet 16,3
77 La vie des idées 16,0
78 Veille2com 15,6
79 Cuisine plurielle 15,4
80 Webilus 14,8
81 Actualités de la Recherche en Histoire Visuelle 14,7
82 Adscriptor 14,7
83 Et si c’était bon 14,7
84 Benoît Descary 12,8
85 La Tribune 12,3
86 De source sûre 11,5
87 Loïc Le Meur 11,2
88 Bagatelles 10,8
89 Wikio blog 10,4
90 Papilles et pupilles 10,1
91 Le tiers livre 10,1
92 Le blog auto 9,9
93 Chauffeur de buzz 9,8
94 NTIC 8,7
95 Nowhere else 2.0 8,6
96 Ma vie en Narcisse 8,4
97 Eryn et sa folle cuisine 8,1
98 Choses vues 7,9
99 Chez Clarabel 7,7
100 Crise dans les médias 7,7
101 Ligne et papilles 7,5
102 Contre info 7,4
103 GuiM 7,1
104 Korben 6,3
105 20 minutes 5,1
106 Morandini 4,6
107 Le Point 4,5
108 L’Expansion 4,3
109 Intox2007 4,2
110 Psychologies 4,2
111 Le Parisien 3,5
112 Bozarblog 3,3
113 Pingoo 3,1
114 France2 3,1
115 TV News 2,3
116 Gizmodo 2,0
117 The inquirer 1,9
118 Le vinZ de blog 1,8
119 Partageons mon avis 1,7
120 Beta politique 1,4
121 Marc Vasseur 1,4
122 Peuples.net 1,2
123 Bizet’s blog 1,1
124 Caledosphere 1,0
125 Sarkofrance 1,0
126 Homo Sapiens Internetus 0,7
127 iSubway 0,7
128 MesOpinions.com 0,6
129 LePost 0,6
130 Métro 0,4
131 Investir 0,1
132 Challenges 0,1

Des résultats très très étonnants à mon sens :

- dans le classement très mélangé entre blogs et médias en ligne. Beaucoup de médias en ligne sont assez haut dans le classement ce qui est finalement rassurant pour eux… mais beaucoup sont aussi très, très bas dans le classement…

- dans les chiffres qui montrent des disparités énormes. Pour prendre des concurrents directs, le Figaro a 22 quand le Monde a 748…

- Classement assez moyen de beaucoup de blogueurs “historiques”…

Que faut-il en penser ? Mon ami Koz, 88ème du classement Wikio, est-il en réalité le site le plus influent du web français ? Ne nous emballons pas, il y a de nombreux et sérieux problèmes :

- Fiabilité des données Google Reader ? Il y a forcément un problème, justement, avec Koz : Google Reader indique 18 000 abonnés. Pourquoi pas. mais le Feedburner de Koz mesure 18600 abonnés au total. Or il est rigoureusement impossible qu’il n’y ait pas au moins 3 abonnés Netvibes pour un abonné Google Reader, étant donné l’utilisation faite de ces deux services en France. Google Reader ne peut pas réaliser 97% des abonnements de Koz. Il peut y avoir le même problème pour le deuxième du classement, Diner’s Room.

- Le nombre d’abonnés est biaisé pour les sites proposés par défaut par Google Reader, comme, je crois… TechCrunch

- Quand il y a plusieurs flux pour un même site, faut-il additionner les abonnés à chaque flux, y compris quand le flux est un flux Feedburner ? C’est ce que j’ai fait pour les blogs. Pour les médias en ligne, je me suis arrêté au flux principal, celui des dernières infos, qui est en général le plus important.

- Sur-représentation des sites dans les thématiques High-tech et Internet, dont les lecteurs sont plus facilement utilisateurs de flux RSS

- Enfin un classement thématique serait plus juste : on mélange des torchons et des serviettes. Il faudrait faire le même exercice pour sites et blogs high-tech ; sites et blogs actu générale ; etc.

Quelle est votre analyse ? Voyez-vous des moyens d’améliorer cette méthodologie ?

De mon côté, je ne prends rien de tout ça au pied de la lettre, mais les résultats me semblent intéressants. Je ne sais pas si les explications méthodologiques sont très claires mais la pédagogie de l’évaluation et des chiffres est difficile. Il me semble que la signification d’un indicateur d’audience relative est à chercher du côté de l’influence. Même si l’influence, quand on veut la quantifier, est aussi une affaire :

- d’audience absolue (si, quand même)

- de reconnaissance (le lien entrant étant le signe de reconnaissance sur le web, d’où les méthodes basées sur cette notion : PageRank, Autorité, classement Wikio…)

Sans compter ce qu’on ne peut pas quantifier (l’influence dépend des circonstances, du hasard, des sujets abordés, etc.)

Là où je suis assez sûr de moi, c’est qu’il y a une piste à creuser dans l’analyse de l’audience relative pour mesurer les rapports de force entre médias et blogs.


A qui faites-vous confiance ?

4 mai 2008

Une nouvelle étude de Forrester apporte des éléments en réponse à la question (qui tue) : « à qui les gens font-ils confiance ? » ?

Les gens en question sont les nord-américains, on se gardera donc de trop généraliser les conclusions à la France dont on connaît les spécificités (comme par exemple, le niveau de confiance relativement faible accordée aux autres sources, d’une manière générale). Mais l’étude est très intéressante et notamment parce que les questions sont posées de façon assez précise :

Jeremiah Owyang de Forrester, sur son blog Web Strategy, insiste sur les deux extrémités du tableau : les gens font confiance à leurs connaissances et ne font pas confiance aux blogueurs. Résultats corrélés par deux autres études nord-américaines présentées dans son billet.

Owyang conclut :

« Que devriez-vous faire ? Transmettez ce billet à votre équipe marketing. Encouragez-la à avoir un dialogue actif et ouvert. Devriez-vous vous concentrer sur les influenceurs de votre marché ? Ou devriez-vous aussi vous concentrer sur les sites d’avis et de notation, où les consommateurs critiquent, lisent, et se font leurs opinions sur la base des avis les uns des autres ? »

Tout cela appelle de nombreux commentaires.

Sur le niveau de confiance accordé aux blogueurs

Un éclairage apparaît très vite dans les commentaires du blog Web Strategy : « les gens font et feront de moins en moins confiance aux blogueurs car les marques sont en train de corrompre le sens naturel des blogs. Les gens voient bien si derrière un blog il y a une marque qui influence le contenu. », écrit une commentatrice.

C’est un vrai sujet et on peut se poser la même question pour la blogosphère française.

Néanmoins, cette dernière place occupée par les blogueurs appelle un autre commentaire : le fait de parler des « blogueurs » en général.

Visiblement Forrester pose la question « faites vous confiance à un avis (”review”) en ligne émis par un blogueur ? ». Mais la blogosphère est vaste et peut comprendre ce qu’on veut par « blogueur » : blogueur expert ? blogueur consommateur ? blogueur enquêteur ? blogueur analyste ? blogueur copieur-colleur ? blogueur farouchement indépendant ? blogueur buzzeur ?…

« Les blogueurs », ça n’existe pas et c’est justement le problème : la blogosphère recouvre des réalités trop différentes pour être considérées comme homogène.

Et du coup, quand on vous demande « faites-vous confiance à un avis blogueur ? » et qu’il faut répondre « oui » ou « non » et pas « ça dépend desquels », vous êtes tenté de répondre non car vous viennent en tête tous les exemples de blogs en qui vous n’auriez pas confiance.

La question posée ne devrait-elle pas être « faites vous confiance à un avis de blogueur que vous connaissez ? A un avis de blogueur expert ? A un avis de blogueur journaliste ? A un avis de blogueur conso ? »… de la même façon que Forrester demande, sur les autres items, si l’on fait confiance à ses connaissances, aux médias, aux experts et aux consommateurs.

Les blogs ne sont pas une catégorie supplémentaire : ils sont un outil qui permet à des connaissances, des médias, des experts et des consommateurs de s’exprimer. Le blog est un accessoire ; être blogueur est un attribut secondaire d’un individu qui est avant tout… autre chose (professionnel, consommateur, salarié, passionné, etc.)

Revenons maintenant à notre étude et autres résultats qui montrent beaucoup de choses intéressantes.

Sur les différents résultats mis en évidence par l’étude de Forrester

Commentaires :

1. Le fait de faire confiance à ses connaissances avant toute chose ne doit pas être une surprise. Mais comment influence-t-on les « connaissances » d’une personne, qui ne sont autres que “les gens” eux-même ?

Cette question relance le débat lancé par Duncan Watts et dont nous avions parlé il y a quelques semaines : le marketing de masse n’est-il finalement pas plus efficace que le marketing de niche

2. Mais qui donc arrive en deuxième place ? Les bons vieux médias traditionnels, pas si morts et enterrés qu’on voudrait bien le croire. Avec un score de confiance de 75%, ils ne sont pas loin de la confiance qu’on accorde aux connaissances (83%). Bon, il s’agit du marché nord-américain… Mais voilà qui renforce l’intérêt stratégique des relations presse.

3. A noter, l’énorme gap qui sépare la confiance accordée aux médias traditionnels (75%, donc) et aux éditeurs de sites de contenu (49%). Même problème ici que pour « les blogueurs », sans doute : les sites de contenu recouvrent des réalités trop hétérogènes pour obtenir des scores de confiance élevés.

4. Mais qui donc arrive en troisième place ? Le site du fabricant ! Devant les avis d’experts, devant les avis consommateurs… Les sites de marques sont loin d’être hors jeu (au niveau réputation), une étude française de TNS Sofres l’avait également montré.

5. Viennent ensuite les avis d’experts et de consommateurs (pairs). Pour Josh Bernoff de Forrester,

“un des points les plus intéressants est de voir combien de personnes font confiance aux avis de consommateurs qu’ils n’ont jamais rencontré”.

Et de poursuivre : “Pourquoi faire confiance à des inconnus ? Les gens ne font pas confiance à des inconnus. Pas en tant qu’individus. Mais en tant que groupes, oui. (…) Si 100 personnes disent qu’une sacoche à ordinateur est de mauvaise qualité, alors elle est de mauvaise qualité”

(Ajoutons à cette “loi du nombre” que l’influence des avis consommateurs dépend aussi de la force persuasive de l’argumentation utilisée.)

La conclusion pour Josh Bernoff est que, si les consommateurs apprécient votre produit, il faut les encourager à s’exprimer (systèmes de notation en ligne, espaces de commentaires…) ; et s’ils ne l’apprécient pas, il faut… améliorer le produit.

6. Les connaissances en première place, les médias en deuxième place, les marques en troisième place… Ce qui me semble vraiment frappant ici, c’est de voir que les « institutions » médias et marques, pourtant mises à mal, occupent deux places sur le podium.

N’est-ce pas parce que dans le monde horizontal de la longue traîne, on a besoin de repères, de référents bien identifiés ?

Alors, pour paraphraser Jeremiah Owyang et répondre à la question » après avoir vu cette étude, que devriez-vous faire ? » : transmettez ce billet à vos équipes marketing et communication, ayez un dialogue actif et ouvert. Evaluez votre stratégie influenceurs et posez-vous la question de savoir à quels médias et blogs vous devriez vraiment parler. Evaluez votre crédibilité en tant qu’émetteur d’information (site de marque ou autres). Et oui, posez-vous la question de savoir si vous ne devriez pas vous concentrer vers les sites où les consommateurs s’expriment et se font leurs opinions et encouragez-les à s’exprimer. Aucune de ces questions n’a moins d’importance que les autres.


Les personnalités les plus “influentes” d’après Time Magazine

2 mai 2008

Le classement des “100 personnalités les plus influentes du monde” du magazine Time, paru hier, met à l’honneur une dizaine de personnalités œuvrant dans le domaine de l’Internet et des technologies.

On y retrouve en effet des purs symboles du web 2.0 comme Mark Zuckerberg de Facebook, Jay Adelson de Digg et Michael Arrington de TechCrunch ; et peut-être plus classiquement des patrons d’entreprise comme Steve Jobs (Apple), Jeff Bezos (Amazon), Steve Ballmer (Microsoft) ou John Chambers (Cisco) ainsi que le M. Philantropie de Google, Larry Brilliant.

On notera aussi la présence de Radiohead dont l’initiative de distribuer gratuitement In Rainbows en ligne sonne le glas du business model traditionnel de l’industrie de la musique.

Cette représentation des technologies et d’Internet dans le classement de Time me paraît assez logique : ni excessive, ni sous-évaluée.

Maintenant, qu’est-ce qui fait que ces personnalités sont “influentes”, selon Time Magazine ? La liste montre un savant mélange de pouvoir (économique, politique, médiatique), d’innovation (scientifique, économique, sociale) et d’exemplarité ou de représentativité de courants et tendances qui font le monde aujourd’hui.

On notera enfin que dans ce classement traditionnellement assez renouvelé d’une année sur l’autre, on ne trouve qu’une française (deux l’an dernier), et elle est patronne de rédaction : il s’agit de Carine Roitfeld, rédactrice en chef de Vogue. Tiens, elle me semble d’ailleurs être avec Rupert Murdoch l’une des rares personnalités représentant… l’industrie des médias traditionnels.


Parce que “gendarmes et citoyens” ils donnent de la voix sur Internet

22 avril 2008

La grande muette. Ce surnom de l’armée aurait-il du plomb dans l’aile ? Jusqu’ici, entrer dans les armes signifie rentrer dans le rang ; pas (ou si peu) de discussions collectives possibles et encore moins en version médiatique. Les libertés d’expression et d’association ne sont pas pour nos hommes en uniformes. Sinon, gare au renvoi d’ascenseur… disciplinaire. Ici, on lave son linge sale en famille c’est-à-dire avec la hiérarchie. La sécurité nationale vaut bien des proto-relations sociales.

Ponctuellement, les « grands médias » se faisaient l’écho de rapports hiérarchiques internes, de coordinations plus ou moins informelles et plus ou moins anonymes. Le malaise (régulier) des militaires était relayé mais sur la pointe des pieds. Il ne parvenait au « grand public » que des échos étouffés. La prise de parole façon syndicats (ex. porte-parole reconnus) étant structurellement impossible il en résulte que :

  • la cristallisation en interne des questions et des revendications est rendue difficile ; la hiérarchie militaire est plus en face de mouvements d’humeurs qu’en phase de mouvements organisés.
  • La médiatisation des questions sociales et organisationnelles de l’armée est très délicate ; les militaires doivent alors s’exposer à leurs risques et périls. Un passage par l’opinion publique pour accentuer la pression sur le pouvoir (un classique des mouvements sociaux contemporains) est une bombe à retardement.

Pour autant, dans un climat social fait d’inquiétudes et à un moment de profonde réorganisation de la gendarmerie (rapprochement de tutelle avec les policiers qui, eux, se syndiquent, revendiquent, communiquent), Internet vient troubler le jeu (ou éclaircir le tableau c’est selon). Depuis mars-avril 2007, les gendarmes (à l’initiative de quelques-uns) peuvent s’exprimer et échanger au sein d’un blog et surtout d’un forum :

Alors qu’ils ne peuvent s’exprimer et former d’associations professionnelles, la réalité de leur engagement étant impossible du fait de leur dispersion géographique et de leur incapacité statutaire, Internet leur permet de s’impliquer par un engagement indirect et un militantisme à distance tout en restant immédiat et concret (Libération du 18/04/08, rebond très instructif mais un peu trop béat de Jean-Yves Fontaine qui retrace également l’appropriation assez précoce du net par certains gendarmes, comme en témoigne le site gendnet)

Résultats : 7500 inscrits, plus de 1,4 millions de connexion et une reconnaissance médiatique qui monte ; et puis l’inconcevable – le dépôt des statuts d’une association (source : Sud Ouest du 13/04/08, c’est ça les vacances ;-). Tous les éléments sont réunis pour faire de ce récent et virtuel collectif un partenaire social selon le sociologue Jean-Yves Fontaine.

Quelle que soit l’issue de ce rassemblement et de ce partage d’expériences on line, un des bastions du contrôle de la parole (l’armée et sa force hiérarchique) s’effrite : par exemple, d’autres militaires viennent d’ouvrir un forum, militaires et citoyens, qui s’inspire de cette initiative. Reste qu’il faudra encore du temps pour saisir l’ampleur de cette libération de la parole : épiphénomène lié aux enjeux et inquiétudes du moment ou glissement du paradigme social de l’armée.

[edit du 21 mai 2008 : interview de Jean-Hugues Matelly du site gendarmes et citoyens par David Dufresne pour Mediapart]


On/off line : le grand écart d’une “e-maman” infanticide

7 avril 2008

Prendre un fait-divers pour un pense-bête n’est pas de très bon goût. Mais l’exemple est suffisamment marquant et frappant pour interpeler : un leader d’opinion en ligne n’est pas forcément un leader d’opinion dans sa vie quotidienne. L’homologie entre on et off line est à prendre avec précaution. Le grand écart peut être même de mise comme le révèle l’histoire de cette mère racontée par Mourad Guichard dans Libération : “Sophie, mère infanticide dans la vie, mère modèle sur Internet”.

Extraits :

Quand elle quitte le foyer maternel, quelques mois après la naissance de Julien, Sophie s’équipe de matériel informatique. Elle découvre sur le site web Doctissimo, un forum de discussion pour futures mamans. Elle tchatte avec les Loirettes, un groupe de filles, et devient la référente de ce forum. Celle qui a déjà une expérience, qui possède les codes pour comprendre les tout-petits. Disponible, reconnue, Sophie devient incontournable. Elle passe des heures devant son écran. La nuit, essentiellement. Pendant ce temps, Julien est alité. Il parle peu, ne se plaint pas. Sophie le soupçonne d’autisme. Aucun médecin ne confirme ce diagnostic.

(…) Après avoir sous-alimenté Julien au point de provoquer sa mort, Sophie reprend ses tchats sur le Net. Elle retrouve ses copines sur le forum, comme si de rien n’était, et poste des commentaires, des photos, des films. Pendant près d’un mois, Julien mort et enterré, elle se trouve une nouvelle vie. Virtuelle celle-ci.

Ce cas est indéniablement pathologique. Il ne faudrait pas pour autant en conclure qu’il est l’exception qui confirme la règle. Cette histoire extrême nous montre à quel point la virtualité d’Internet peut cacher des réalités individuelles et sociales bien différentes.

Certains d’entre vous connaissent ou se souviennent peut-être de Peter Harris. Cet homme de 56 ans est un membres d’Amazon parmi les plus influents. Mais son profil social le classe parmi les désafilliés : chômeur et vit de manière assez recluse. Et pour couronner le tout, selon le Telegraph, il n’aurait même pas de connexion internet chez lui (il va à la bibliothèque pour mettre en ligne ses critiques).

Alors même que la notion d’”influenceurs” en ligne est abondamment discutée jusqu’à en devenir un marronnier, il faut être encore plus prudent sur l’influence de ces influenceurs on line dans leur vie quotidienne.


Sur la fabrique de l’influence en ligne

4 avril 2008

Samuel sur son nouveau (et très recommandable) blog revient sur la fabrique de l’influence en ligne, en évoquant deux méthodes :

- celle des agences qui créent des réseaux de blogs (on est plus ou moins dans des contrats de régie)

- les méthodes curieuses et contestables, tant du point de vue éthique que du point de vue de l’efficacité, d’un “acteur” du marché sorti de nulle part. Pour ceux qui sont interpellés par ces pratiques ou qui découvrent, le post de Samuel (après celui de Palpitt) constituera un bon résumé.

Deux remarques par rapport à ce que Samuel écrit :

- je me demande si cet “acteur” mérite autant d’attention… si les méthodes contestables doivent être dénoncées ou ignorées… (Raison pour laquelle je reste vague ici : touche moi pas tu vas m’salir). Mais il y a certainement une piste à explorer de ce côté-ci pour montrer comment se construit l’influence en ligne.

-  n’oublions pas dans la “fabrique de l’influence” la bonne vieille méthode “naturelle” (garantie 100% sans colorants ni conservateur) : sans acheter des blogueurs ou les mettre sous régie, il s’agit de proposer de l’info, des événements, des produits, des projets… bref, n’oublions pas les PR online.