Les médias et les blogueurs : l’exemple de CNN.com

2 juin 2008

Il y a un truc assez paradoxal dans la communication avec les blogueurs : alors que certaines entreprises et industries qui seraient potentiellement intéressées ont un champ d’action très limité - tout simplement parce qu’il n’y a pas véritablement de public pour elles dans la blogosphère-, d’autres entreprises et industries qui ont un gros potentiel de “buzz” y vont à reculons.

C’est particulièrement le cas de l’industrie des médias, dont la “technophobie” a été évoquée ici à plusieurs reprises. Pourtant, il existe de nombreux moyens pour les médias de rechercher l’interaction avec la blogosphère et de trouver des solutions “gagnant-gagnant” au lieu de voir les blogueurs comme une seule menace.

Heureusement certains médias donnent l’exemple inverse et jouent la carte de l’ouverture.

Par exemple, on a évoqué plusieurs fois les démarches entreprises par l’Express, avec la livraison de contenus en avant-première à des blogueurs. Dernier épisode en date : la livraison en avant-première à une sélection de blogueurs d’extraits de l’entretien avec Charles Villeneuve, nouveau Président du PSG. La démarche de l’Express semble de mieux en mieux ciblée, le principal problème me semble résider dans le fait que les blogueurs sont prévenus 30mn avant la mise en ligne, ce qui élimine du jeu tous ceux qui ne sont pas devant leur écran à ce moment-là. (En aparté, mon point de vue, déjà exprimé ici, est qu’il faut aussi partager des enquêtes froides et approfondies et pas seulement des infos chaudes et à durée de vie limitée.)

Pour l’Express, c’est même une démarche d’ouverture plus générale impulsée par Eric Mettout, avec depuis peu le blog de la nouvelle formule, très intéressant pour suivre les coulisses d’une rédaction (par exemple, la “gaffe” qui a failli coûter un scoop, ou le “jeu des sept erreurs” où l’on compare une interview avant et après le travail d’editing).

Mais on a aujourd’hui un nouvel exemple de démarche d’ouverture d’un média en ligne vis-à-vis des blogueurs, avec une initiative de CNN.com.

Dans le cadre d’une semaine dédiée à la France et qui commence ce 2 juin (”Eye on France”), CNN.com invite des blogueurs à répondre à 5 questions autour de la France : son image, son rôle sur la scène internationale, sa culture, son influence, son identité. La mécanique est simple : les blogueurs postent leurs réponses chez eux (ils ne manqueront pas de linker CNN.com), et CNN.com les linke depuis la page dédiée du site, dans une rubrique “from the blogs”.

De l’échange de lien intelligent : CNN se pose en animateur du débat, débat que les blogueurs enrichissent. On sollicite les blogueurs pour ce pour quoi ils sont les meilleurs : le débat. Ils reçoivent des liens et du trafic, et renvoient des liens et peut-être un peu de trafic en retour.

Les premiers résultats sont en ligne avec les billets de Pierre Bilger, Luc Mandret, Quitterie Delmas, Aster ou encore Econoclaste. (Disclosure : Internet et Opinion(s) qui a été sollicité pour cette opération ne va pas tarder à apporter sa pierre à l’édifice… à sa façon.)

Les médias sont les entités les plus légitimes à animer le débat. Les blogueurs sont des contributeurs actifs au débat. Ce type de formule est donc certainement une des voies de réconciliation entre médias et blogs.


De la légitimité web des RP

29 avril 2008

L’article de Rita Mazzoli dans La Tribune d’hier, “Les agences de relations publiques investissent les blogs”, est payant mais mérite lecture. Non que les professionnels des relations publiques y découvriront des choses qu’ils ne connaissent pas, mais parce qu’il témoigne d’une forme de reconnaissance publique pour l’intérêt des RP dans le web 2.0.

En substance, l’IREP constate que les dépenses de relations publiques des annonceurs ont cru de 3.4% alors que les dépenses globales de communication n’augmentaient que de 0.6%. L’interprétation faite par l’article de cette reconnaissance pour les RP réside notamment dans l’explosion des besoins liés au développement du web communautaire.

Le web au service de la croissance du marché des RP ? L’article est même plus précis puisqu’il évoque le rôle des RP pour conseiller face à “l’effet boomerang”, autrement dit liés les bruits négatifs que le web produit sur les marques, entreprises ou organisations. Les RP tireraient donc leur principale légitimité web de leur savoir-faire traditionnel en matière de gestion de crise.

Il ne faudrait pas pour autant négliger le volet “opportunités” du web communautaire pour les RP. Dans un marché des stratégies Internet toujours très confus, où les annonceurs n’ont ni une vision claire des besoins et du marché, où les conseils empiètent sur les savoir-faire les uns des autres (relire cette discussion à propos du marché pour mémoire), il est juste que les RP fassent valoir leur savoir-faire. Stanislas ne disait-il pas y a quelques semaines sur PR2Peer :

“dans le grand chambardement actuel de l’ensemble des métiers de la communication, les PR ont sans doute le plus à gagner. Dans un environnement où la communication relationnelle redevient la base de la communication, (…) les professionnels des PR devraient se sentir comme des poissons dans l’eau.”

Je pense que nous sommes donc assez nombreux sur le marché à rejoindre Patricia Ott (Lewis PR France) quand elle dit à la Tribune que “nous sommes les mieux placés pour identifier les internautes les plus influents, pour analyser les demandes, mettre en oeuvre des stratégies personnalisées et délivrer des contenus utiles”. Il y a de nombreuses raisons à cela, on n’y reviendra pas, et il est agréable de voir la profession revendiquer sa légitimité sur le marché des stratégies web.


L’Express et les blogueurs : dans la gueule du loup ?

13 avril 2008

Intéressant de suivre l’initiative du groupe Roularta vis-à-vis des blogueurs. Pour rappel (et on en avait déjà parlé), il y a 3 semaines, Christophe Barbier (Directeur de la rédaction de l’Express) et Alain Louyot (Directeur de la rédaction de l’Expansion) invitaient un certain nombre de blogueurs (et de journalistes) à rejoindre une liste de diffusion de contenus en exclusivité. Une cinquantaine de blogueurs se seraient inscrits d’après les commentaires que les représentants de Roularta avaient déposé sur Internet e Opinion(s).

C’est une idée de communication que j’aime beaucoup (permet de faire parler de soi en allant à la rencontre des “infuenceurs”), mais qui n’était pas forcément très bien ciblée (des blogueurs pas forcément friands de “scoops”, de classements de restaurants, des salaires des patrons ou de franc-maçonnerie avaient reçu l’info).

Voici donc que la liste de diffusion a livré son premier scoop. Je le découvre via Stan : la réaction d’Authueil, abonné à la liste “pour voir”, est intéressante et pleine d’enseignements. Le titre de son billet, “les approximations en exclusivité“, dit tout. On n’ira pas dans le fond ici (un avis du conseil d’Etat), mais je retiendrai une partie de la conclusion d’Authueil qui me semble fondamentale :

“Ignorance ou tentative de faire de l’esbroufe avec un truc bien banal et sans grand intérêt. Dans les deux cas, ce n’est pas à l’honneur de l’Express.”

Ignorance, je ne sais pas, mais “tentative de faire de l’esbroufe avec un truc bien banal et sans grand intérêt”, voilà qui est bien possible et c’est justement ce que beaucoup reprochent à la presse en général.

Ne voit-on pas en fait s’affronter deux philosophies de l’information ? Une philosophie marchande, qui est celle de celui qui doit vendre et qui est amené à enjoliver l’information, ou autrement dit à “faire de l’esbrouffe”… Et une philosophie “non marchande”, celle du blogueur expert, qui n’a rien d’autre vendre que son exigence intellectuelle et sa vision des faits. Car la défiance envers les médias est aussi la défiance envers l’info “marchande” qui distord la réalité.

Dans un genre très différent mais pour illustrer cette idée, pourquoi moi, François Guillot, je lis Les Cahiers du Football et pas l’Equipe ? (Notamment) parce que les Cahiers ne tentent pas de faire de l’information avec du vent. Les cahiers ne racontent rien quand il n’y a rien à raconter. L’Equipe, parce qu’il paraît quotidiennement et est une entreprise de presse, est amené à créer l’actualité, même quand il n’y a rien à raconter. C’est la vision non-marchande de l’information footballistique qui me correspond.

Dans cette société de défiance, les blogueurs experts se posent en vigie du monde des médias. A défaut d’être équipé pour produire l’information, le blogueur expert commente, et commente ce qu’il voit ou lit dans les médias. Sans se gêner pour tirer à vue.

C’est donc ce qui se passe avec cette première livraison des “scoops” de l’Express. On a un peu l’impression que Roularta oublie de s’interroger sur la perception de son “produit” (les “scoops”) par son public (les blogueurs). Ce n’est pas parce qu’un lecteur lit une info qu’il adhère à la façon dont celle-ci est mise en perspective.

[Digression : cette façon d'oublier de s'interroger sur la perception de son produit est d'ailleurs assez typique du monde de l'entreprise : partant du principe qu'on fait le meilleur produit du monde, on en oublie un peu ce que les gens en pensent, pour de vrai...]

On a aussi un peu l’impression que Roularta néglige que le journalisme et le blogging n’obéissent pas aux mêmes logiques : tous les blogueurs ne sont pas de simples boîtes à republication ; il n’y a pas une blogosphère “news magazine” ou une blogosphère “business” comme il y a une presse magazine et une presse business…

A ce titre, ce qui se dit dans la blogosphère a d’ailleurs valeur de confrontation avec la réalité pour les entreprises. La réalité dans ce cas-ci, c’est qu’un lecteur, Authueil, met sa capacité de décryptage au service de la remise en perspective d’une info “arrangée” par l’Express. (Info d’ailleurs pas corrigée par l’Express pour autant). A l’échelle des 500 à 600 000 exemplaires diffusés de l’Express, ce n’est rien ; mais à l’échelle de l’initiative “blogueurs”, c’est contre-productif (d’autant plus que je ne vois personne d’autre qu’Authueil ayant commenté le “scoop” de l’avis du Conseil d’Etat).

Si chez Roularta on n’a pas compris la différence entre l’info marchande et l’info non-marchande, aller proposer de l’info “marchande” à des blogueurs comme Authueil revient à se jeter dans la gueule du loup. Plutôt que de vouloir livrer de l’exclu bâtie sur pas grand-chose, il serait plus judicieux de livrer de l’enquête ou du papier de fond même s’il n’y a pas de révélation. C’est au prix d’un haut niveau d’exigence intellectuelle que l’idée de livrer des contenus en avant-première dans la blogosphère peut porter ses fruits.

Edit : en me relisant je me trouve assez dur, disons donc aussi que :

- il est important d’expérimenter, comme le fait Roularta, d’une part

- tout le monde a le droit de se tromper ;-)


Sur la fabrique de l’influence en ligne

4 avril 2008

Samuel sur son nouveau (et très recommandable) blog revient sur la fabrique de l’influence en ligne, en évoquant deux méthodes :

- celle des agences qui créent des réseaux de blogs (on est plus ou moins dans des contrats de régie)

- les méthodes curieuses et contestables, tant du point de vue éthique que du point de vue de l’efficacité, d’un “acteur” du marché sorti de nulle part. Pour ceux qui sont interpellés par ces pratiques ou qui découvrent, le post de Samuel (après celui de Palpitt) constituera un bon résumé.

Deux remarques par rapport à ce que Samuel écrit :

- je me demande si cet “acteur” mérite autant d’attention… si les méthodes contestables doivent être dénoncées ou ignorées… (Raison pour laquelle je reste vague ici : touche moi pas tu vas m’salir). Mais il y a certainement une piste à explorer de ce côté-ci pour montrer comment se construit l’influence en ligne.

-  n’oublions pas dans la “fabrique de l’influence” la bonne vieille méthode “naturelle” (garantie 100% sans colorants ni conservateur) : sans acheter des blogueurs ou les mettre sous régie, il s’agit de proposer de l’info, des événements, des produits, des projets… bref, n’oublions pas les PR online.


L’affaiblissement de la presse écrite et la question de la production de l’information brute

31 mars 2008

Moyenne d’âge des clients : 55 ans ; une confiance dans le produit tombée à 20% ; une valeur boursière en baisse de 42% depuis 3 ans ; un quart des jobs supprimés en moins de 20 ans : c’est le bilan de la presse écrite américaine tel que le dresse le New Yorker dans un long article intitulé “Out of Print : The Death and Life of the American Newspaper”, dont Benoît Raphaël a fait un excellent résumé.

La situation s’explique comme on le sait, pour une partie importante, par une fuite du lectorat vers Internet, qui n’est pas à ce jour compensée par les revenus publicitaires du web. D’où un grave problème de modèle économique : que se passe-t-il si le point de rupture est atteint ?

Une des questions qui se pose est celle de la production d’information. On voit bien les audiences se déplacer progressivement vers le web (la situation n’est évidemment pas qu’américaine, même si en 2007 la presse écrite française fait de la résistance), mais le problème est qu’Internet duplique beaucoup l’information produite par les médias papiers, et la commente. Autrement dit, la production d’information brute par les médias en ligne (citoyens ou professionnels) est relativement marginale.

Emmanuel Parody le fait remarquer dans les commentaires du billet de Benoît Raphaël : la réussite d’un média comme le Huffington Post (LA référence du média participatif, 11 millions de visiteurs uniques par mois) repose sur l’agrégation et le commentaire d’infos produites par d’autres.

Question, donc : dans un environnement économique précaire, qui va produire l’information brute ? Celle que les autres médias vont reprendre, celle qu’Internet va dupliquer et commenter ?

On avait eu un début de réponse avec l’enquête de l’Université de Cardiff sur le contenu de la presse quotidienne britannique “sérieuse” : déjà aujourd’hui, près de 50% du contenu est fabriqué principalement avec d’autres sources journalistiques, les agences de presse ; et près de 20% du contenu est fabriqué principalement avec des relations publiques, c’est à dire à partir d’informations fournies par des émetteurs d’information comme les pouvoirs publics, les institutions, les entreprises et les marques.

La menace économique qui pèse sur la presse écrite peut avoir comme conséquence d’accroître le rôle des agences de presse et des autres émetteurs d’information.

Un boulevard pour les relations publiques ? Je n’en suis pas sûr : personne ne peut se réjouir de l’affaiblissement du rôle du journaliste dans la société.

Et par ailleurs, à cette analyse “favorable” aux émetteurs d’information, on peut opposer une analyse qui leur est “défavorable” : la prise de parole “citoyenne” dans la société de défiance, pose au contraire et de façon générale de sérieux problèmes aux pouvoirs publics, institutions, entreprises et marques.

Un rôle accru dans la production d’info d’un côté ; une défiance des individus exprimée sur le web de l’autre : on assiste à une situation de tension dont il est difficile de dire où elle mènera les émetteurs d’information. On est loin d’avoir fini de comprendre l’impact du web en général, et dans les relations publiques en particulier.


L’Express, l’Expansion et les blogueurs : une stratégie de communication à suivre

20 mars 2008

L’Express et L’Expansion (groupe Roularta) s’approchent de certains blogueurs et journalistes pour valoriser leur production éditoriale. Plusieurs blogueurs ont reçu ce message et l’ont republié en totalité ou en partie (Olivier Ertzcheid, Philippe Couve, Damien Van Achter) :

Bonjour,
Nous avons le plaisir de vous proposer de faire partie de la nouvelle liste de diffusion privée de L’Express et de L’Expansion, s’adressant ponctuellement à certains bloggeurs et journalistes sélectionnés.
Au programme, des contenus envoyés en exclusivité pour vous et votre blog xxx.com :
- des scoops en exclusivité
- certains éléments du magazine papier en avant première
- les endroits du web où L’Express et L’Expansion prennent la parole et créent l’évènement

Les scoops de L’Express :
Le patrimoine des candidat (
sic) à la présidentielle, les tumultes du couple Cécilia-Nicolas Sarkozy, la première interview de Carla Bruni, Simone Veil s’indignant de la proposition de Nicolas Sarkozy pour la mémoire des enfants juifs, Xavier Bertrand reconnaissant son appartenance au Grand Orient de France, mais aussi des sondages, des interviews exclusives, des classements…

Les scoops de L’Expansion :
Au cours de ses quarante années d’existence, L’Expansion a souvent innové et créé l’actualité économique par la publication de classements originaux et d’informations exclusives : liste des restaurants les plus rentables, carte des suppressions d’emplois dans l’industrie automobile, liste des villes qui vont basculer lors des municipales etc…
L’Expansion est le premier magazine à avoir mis en place un classement des patrons les mieux servis en stock-options, révélant ainsi au public ce système de rémunération et ses excès. Récemment, il a fait l’actualité en révélant les risques de santé publique liés aux importations alimentaires chinoises.

La fréquence d’envoi sera maîtrisée, mais dépendra largement de l’actualité.
Si vous souhaitez devenir membre de cette liste de diffusion, merci de nous le faire savoir en répondant “OK” à cet e-mail.
Bien sûr, vous pourrez à chaque envoi décider de ne plus recevoir de mail de notre part.

Christophe Barbier, Directeur de la Rédaction de L’Express
Alain Louyot, Directeur de la Rédaction de L’Expansion

La méthode The Economist

La méthode est me semble-t-il inspirée de The Economist. On l’avait évoqué il y a quelques mois mais c’est Alain Joannès qui le raconte le mieux :

“Modèle de journalisme toutes catégories confondues, “The Economist” a identifié une centaine de blogueurs influents aux Etats-Unis.

La rédaction leur envoie les principaux articles de la prochaine livraison quelques jours avant la parution de la version imprimée.

Libre aux blogueurs privilégiés de commenter, ou non, les contenus qu’ils reçoivent en avant-première.

L’objectif est bien de susciter un “buzz” de qualité, dont la teneur et la propagation sont assurées par des prescripteurs reconnus et respectés dans les domaines politique, économique, technologique et culturel.”

Ces initiatives sont je pense de vrais bons exemples de recherche d’interaction on-off. On aurait tort d’y voir quelque chose d’anecdotique ou un enième principe de newsletter. On est au contraire dans de l’innovation qui montre un infléchissement de la vision qu’ont les médias de la blogosphère et qui est mis au service de la stratégie du titre.

Une innovation : à vrai dire on aurait même dû voir cela plus tôt en France. Le fait de délivrer de l’info en exclusivité et en avant-première à certaines personnes signifie que l’Express et l’Expansion eux-mêmes n’ont pas encore publié l’info : c’est donc “cadeau” pour les blogueurs.

Infléchissement de la vision qu’ont les médias de la blogosphère : oui c’est un retournement important pour un média dans la façon de voir les “influenceurs” en ligne, non pas comme des concurrents (la vision classique et prédominante dans la profession journalistique) mais comme des relais d’image. Le fait de “lâcher” des infos dans la blogosphère témoigne pour le groupe Roularta d’une acceptation de perte de maîtrise, ce qui est généralement le “saut” culturel le plus difficile à franchir.

Au service de la stratégie du titre : évidemment le bénéfice attendu est celui d’être cité comme source, comme le souligne Damien. Double intérêt à cela : l’image, d’abord : faire parler de l’Express et de l’Expansion dans cet espace extraordinairement décentralisé qu’est le web. Les liens (que les blogueurs ne manqueront pas de mettre vers leurs sources) ensuite, qui pourront faire progresser le référencement.

Et quand on sait que 80% du trafic d’un média en ligne peut venir du moteur de recherche, et que c’est ce trafic qui permet de vendre de la pub, on voit bien l’enjeu que révèle cette initiative.

On soulignera aussi au passage que pour beaucoup, le support web doit donner envie d’aller à la rencontre du support papier et permettre au final à la marque de gagner des lecteurs. C’était d’ailleurs un des points de Christophe Barbier dans son intervention sur la question des médias en 2028 et c’est aussi ce que montrerait la dernière étude U.S. publiée à ce sujet (allez, je choisis l’article de… l’Expansion comme source sur cette étude de Pew Research).

On notera également que le mail associe des “blogueurs et journalistes sélectionnés”. Là aussi on est dans une stratégie d’image intelligente car les influenceurs en ligne sont loin d’être les seuls blogueurs. Beaucoup d’opérations de PR online que je vois passer oublient la dimension journalistique…

En résumé, du point de vue stratégie j’applaudis les principes de la démarche : il y a une part de prise de risque (laisser les infos aux autres) mais qui révèle un bon niveau de compréhension des enjeux d’image et de trafic sur le web, et du fonctionnement de l’influence en ligne : le web est un espace décentralisé, plutôt que de rester seul dans mon coin avec mon site à attendre que l’on parle de moi, je vais à la rencontre des publics, à la fois blogueurs et journalistes, avec une info à valeur ajoutée pour eux.

Bref, et je suis lourd avec ça mais ça me paraît essentiel : ce sont des principes de relations publiques appliqués à la stratégie de deux “grands médias”.

Un problème de ciblage

Reste à savoir quels seront les résultats effectifs de cette opération. Car en revanche, on ne sait pas bien à qui le fait de faire partie de cette liste a été proposé et le fait que le blog Affordance ait été destinataire de l’info montre qu’elle n’est pas bien ciblée.

Cela sent malheureusement la liste de blogueurs vite constituée, sans doute à partir du classement Wikio comme le dit Olivier Ertzcheid, mais sans véritablement prendre le temps de regarder la ligne éditoriale des blogueurs. Car qui lit un minimum Olivier n’aurait jamais idée de s’adresser à lui pour lui vendre des “scoops en exclusivité”, surtout ceux décrits dans le mail (Cécilia, Nicolas, Carla… Xavier Bertrand franc-mac… les meilleurs restaurants… les patrons les mieux payés…).

C’est pourtant un des principes de base de la communication avec les blogueurs : passer du temps à les lire avant de leur proposer quelque chose. C’est bête mais essentiel et beaucoup de “bad buzz” viennent de cette erreur.

L’information exclusive de l’Express et l’Expansion, telle qu’elle est présentée, intéressera plutôt les blogueurs people et les buzzers que les spécialistes des médias cités plus haut…

Enfin, un point à envisager pour l’Express et l’Expansion : retourner la logique et pointer vers des blogueurs dans leurs articles. On l’a déjà vu ici, ils font partie des médias en ligne qui utilisent un minimum le lien hypertexte, mais pour aller a bout de la logique d’ouverture, il faut pointer vers des blogs… qui ne sont pas seulement ceux du groupe Roularta.

Edit : opération définitivement mal ciblée.


Le Medef, l’UIMM et les blogueurs

7 mars 2008

Dans les relations publiques, on est tous amené à répondre à la question qui tue : “ça sert à quoi ce que vous faites ?”. Parmi les (bonnes) réponses possibles, j’insiste souvent sur un point : tisser des liens c’est aussi faire de la prévention de crise. Le jour où on a un problème, il vaut mieux que les commentateurs nous connaissent plutôt qu’ils n’aient jamais entendu parler de nous.

Illustration dans l’actualité avec Versac qui note sur les Echos.fr qu’entre le Medef et l’UIMM, c’est le Medef qui recueille les opinions favorables des blogueurs y compris à gauche. Gilles Klein se souvient avec raison que le Medef a multiplié les initiatives à destination de la blogosphère, alors que l’UIMM est au choix invisible ou opaque… Ceci expliquant cela ?

Comme le remarque Versac (sur son blog cette fois), l’affaire de l’UIMM est commentée bien au-delà du cercle de blogueurs avec qui le Medef a tisssé des liens : il ne faudrait donc pas en conclure que les seules RP du Medef lui garantissent “l’advocacy” des “leaders d’opinion” de la blogosphère. C’est loin d’être juste une question de communication, c’est aussi une question d’attitude et de fond : on préfère celui qui est engagé dans une démarche d’ouverture que celui qui est replié sur lui-même.

Mais les relations tissées depuis plus ou moins deux ans par le Medef avec des blogueurs apportent une pierre à cet édifice : on entend plus facilement l’argument de celui qu’on connaît que de celui qu’on ne connaît pas. La communication ne fait pas tout, elle traduit une attitude d’ouverture. Si on a de quoi justifier une attitude d’ouverture, on a beaucoup de cartes en mains. Si on n’a pas de quoi la justifier, mieux vaut éviter de communiquer pour communiquer. Il s’agit bel et bien de jouer le jeu.


A propos des webreportages de Géo

28 février 2008

geo

Mardi 19, je me suis prêté au jeu de l’événement blogueurs (en tant que blogueur, pas organisateur). Je voulais en faire l’expérience sur un sujet qui m’intéressait pour mieux approfondir la question du “mélange des genres” auquel sont confrontés les blogueurs qui travaillent dans la communication ET participent en tant que public à des événements pour les blogueurs qui peuvent être organisés par des concurrents.

Le sujet : les nouveaux webreportages du magazine Géo. Jean-Luc Marty, Directeur de la Rédaction de Géo (qui au passage ne se porte pas trop mal, avec une diffusion totale France 2007 de 330 000 exemplaires), a présenté le nouveau web reportage sur Johannesburg. Pas juste le film, mais le dispositif web (le site, la navigation, le format des reportages, etc.).

Ce qui est frappant dans les événements blogueurs, en particulier par rapport aux événements journalistes, c’est le côté “focus group” (ou “groupe conso”). Finalement l’essentiel de la discussion a porté sur la pertinence du site Géo et non sur le webreportage en lui-même. Toutes les personnes présentes donnaient un peu leur avis sur la façon dont le site était conçu. Une population de journalistes se serait sans doute beaucoup plus attardée sur ce que le reportage montre : les conditions de vie à Johannesburg, la délinquance, la situation immobilière, les conditions du reportage qui n’ont pas dû être simples, etc. Peut-être aurait-elle aussi davantage insisté sur le modèle économique du webreportage, les objectifs économiques, de trafic etc.

Le point qui a suscité les discussions les plus vives avec les blogueurs était celui de la durée des séquences vidéo. Géo a monté ses reportages par séquences d’environ 4mn, ce qui est finalement très court pour bien traiter des sujets comme les siens. L’internaute est zappeur, mais jusqu’où faut-il s’adapter ? La plupart des blogueurs présents arguaient que les films mériteraient d’être rallongés : parce que Géo table sur le haut de gamme avec son site assez design ; parce que le sujet le mérite ; parce que l’internaute-cible de Géo est sans doute moins zappeur que le dailymotioner moyen ; et peut-être aussi parce que les pratiques de consommation de vidéo en ligne sont en train d’évoluer.

Un focus group, c’est en principe une réunion où un annonceur rencontre (par la médiation d’un cabinet ou d’un institut d’études) des consommateurs pour les faire réagir sur son produit, sa pub, etc. Il bénéficie de conseils gratuits (enfin, sauf le coût de l’organisation du focus group) pour améliorer son produit. C’était vraiment le profil de cette réunion de mardi. Ceci dit et malgré une certaine forme d’unanimité de la population présente, les séquences du webreportage n’ont pas (encore ?) été rallongées. En tout cas, plus généralement, il ne faut pas négliger le bénéfice “focus group” dans la panoplie de ce que peut apporter une opération de relations blogueurs.

L’autre point qui m’a intéressé est celui de voir de l’investigation produite pour Internet. On a déjà dit ici qu’Internet que l’enquête devait rester la grande spécificité du journalisme professionnel. Les webreportages de Géo montrent une façon intéressante de mettre les moyens dont le journalisme professionnel peut disposer (et pas les blogueurs) pour faire de l’enquête et utiliser les possibilités du web pour varier les formats (la vidéo complète le papier) et approfondir les sujets. Internet doit pouvoir servir à approfondir les choses malgré la consommation instantanée qu’on en fait. J’espère donc que Géo va proposer plus de contenus, dans des formats plus longs, et qui rencontreront un large public.


TV Nomics vs. Photoservice.com : un bon cas d’école

27 février 2008

Les deux récents billets de Jérôme Perani sur TV Nomics à propos de Photoservice.com sont assez révélateurs des relations entre les blogueurs et les marques / entreprises.

Dans un premier billet du 12 février, Jérôme Perani n’y va pas par quatre chemins et pose la question : “quel est l’abruti qui a piloté la nouvelle version de Photoservice.com ?”. Un copier-coller de la présentation officielle du nouveau service est suivi du commentaire “Et maintenant la réalité”, où le blogueur partage son expérience personnelle, pointant les lacunes de la nouvelle version de Photoservice par rapport à l’ancienne, et le tour est joué. Et fait très mal à Photoservice.

Le 25 février, un autre Jérôme, Jérôme D, intervient dans les commentaires :

“Bonjour Jerome. Je suis l’abruti en question. La nouvelle version du partage va être optimisée dans les jours à venir et vous permettre à nouveau de partager vos albums de manière plus simple.”

Et sans attendre de voir la nouvelle version du service, Jérôme Perani met à jour son billet du 12 février et publie un nouveau billet en date du 25 février, qui pointe vers le commentaire du responsable de Photoservice.com. C’est bref et sans fioritures : “toutes mes excuses publiques au directeur marketing de Photoservice dont la réponse en commentaire ci-dessous prouve qu’il n’est pas un abruti.”

Ce petit cas concentre plein de choses :

- l’agressivité ou l’ironie que l’on peut trouver sur les blogs (”abruti”)

- l’expérience personnelle d’un produit ou d’un service… en l’occurrence comme souvent, une expérience malheureuse

- la mise en lumière des contradictions de la communication officielle (copier-coller de la présentation officielle du service)

- la société qui ose venir commenter le fait sans fioriture ou justification, pour aller directement au fond du sujet : le service va être amélioré

- la reconnaissance du blogueur vis-à-vis de la société mise en question et le mea culpa

Les blogs, nouveaux territoires, nouveaux risques mais aussi nouvelles opportunités… Là où les sociétés osent peu aller commenter les blogs qui les mettent en question, on voit aussi qu’elles non pas tout à perdre.


Le problème de la publicité dans les vidéos en ligne

25 février 2008

Lu dans CB News aujourd’hui (papier intitulé : “Vidéo en ligne : un succès qui ne rapporte pas gros”) :

“La vidéo est la star incontestable d’Internet (…) Pourtant, ce succès d’audience ne se traduit pas en termes de revenus publicitaires. Le problème est ardu, les internautes allant sur ces sites pour regarder de la vidéo et non de la pub. Selon une étude menée par Burst Média, 77.5% des internautes considèrent intrusive l’insertion de publicités dans les vidéos. Du coup, quand ils y sont exposés, 40% stoppent le visionnage du document et 28% quittent le site sur lequel ils se trouvent (…)” (1)

CB News prend alors le point de vue du site qui doit monétiser son audience et part sur la question des modèles économiques pour les YouTube, DailyMotion et consorts.

L’autre question que pose cette problématique est celle du communicant qui cherche à faire entendre son message, et la conclusion est bien connue des lecteurs d’Internet et Opinion(s)… : la communication doit (aussi) être re-la-tio-nnelle. Le message doit être intégré dans le contenu éditorial. Bref il faut faire… des PR online. Ceci, que le format soit rédactionnel ou vidéo.

(1) Je ne lis pas les mêmes chiffres que CB News dans cette étude américaine (voir ci-dessous) : ceux-ci sont un peu moins épouvantables pour la publicité en ligne que les 40% d’internautes qui stoppent la vidéo et 28% qui quittent le site, mais l’idée est bien là…

burstmedia