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Pourquoi faire un journal ? Quand Le Monde vend du temps de cerveau disponible

Il y a quelques semaines je parlais du supplément M qui contenait presque 75% de contenu publicitaire. Manifestement je n’ai pas été le seul à être surpris.

La médiatrice du Monde, Véronique Maurus, a consacré sa chronique au supplément devant plusieurs critiques de lecteurs ou d’abonnés. La tonalité et le fond des critiques est dans le même esprit que mon billet : pourquoi tant de pub ?

Réponse de Véronique et, sous sa plume, de Laurent Greilsamer, directeur adjoint du journal  :

Depuis plus de vingt ans, Le Monde publie, sans périodicité régulière, des suppléments spéciaux consacrés à la mode, aux voyages, à l’art de vivre, etc. Leur objectif principal – ce n’est un secret pour personne – est d’accueillir des publicités luxueuses peu présentes dans les pages du quotidien. (je souligne)

Intéressant de voir clairement exprimé (ce n’est un secret pour personne… ah bon ?) la finalité de certaines publications. Avec ces suppléments, Le Monde vend donc avant tout du temps de cerveau disponible.

Un journal est bien évidemment une institution sous contraintes : contrainte du lectorat, contraire des annonceurs et contrainte de l’actualité, etc.. Cela n’a rien de nouveau. Mais généralement (ou plutôt dans l’imagerie professionnelle et les représentations collectives), un journal a des priorités et celles des annonceurs sont les dernières.

Avec M, avec les propos de la médiatrice comme de Greilsamer nous voyons sous nos yeux, explicité par la direction, le retournement de la logique journalistique du Monde :

  • L’enjeu n’est plus de traiter une information pour un public et trouver les financements et ressources qui permettront de le faire selon la ligne éditoriale du journal. (Priorité : Info majeur/pub mineur)
  • L’enjeu est de construire un type de support permettant d’accueillir la publicité la plus rentable et de construire le contenu et le public correspondant à cet univers publicitaire. (Priorité : Info mineur/Pub majeur)

C’est la mission même du journalisme qui me semble mise à mal. Sa mission d’information n’est plus prioritaire. Il apporte du contenu pour valoriser un espace publicitaire. (Attention, je ne critique pas du tout la présence de publicité. Je critique la place qu’elle prend dans le raisonnement de la construction du journal).

La vision de Greilsamer est proprement court-termiste : engranger coûte que coûte des recettes publicitaires ! Quitte à mettre à mal sa relation avec son lectorat.

Oui, la crise est là… Mais non elle ne doit pas se faire au détriment des lecteurs qui sont aussi la richesse d’un journal (et d’autant plus avec Internet qui fonctionne avant tout sur une économie de l’attention et de la captation des publics). La fuite en avant du Monde est particulièrement inquiétante.

Sur les enjeux du journalisme relationnel :

Rue 89 et bientôt deux ans

TF1 vous répond avec Mr Pillas

Le Figaro, le community management et la responsabilité sociale des médias

Le Monde réinvente le journalisme avec M

M #01, supplément au Monde n°19 940 et daté du jeudi 5 mars 2009 et qui ne peut être vendu séparément vient de paraître.

On l’attendait avec impatience. Et qui pourrait se dire déçu ?  Le Monde continue de bouleverser les codes du Journalisme. Avec « M », Le Monde réinvente le journalisme en 56 pages dont :

  • 24 pages de publicité
  • 3 pages de publi-rédactionnel
  • 15 pages de photos publicitaires de modes

Soit 75 % de contenu journalistique à très haute valeur ajoutée. C’est ça l’outsourcing journalistique ?

Signe des temps : un professeur au Collège de France, Antoine Compagnon, est devenu un support publicitaire.

Explication : « Alors que les ventes du quotidien le mercredi sont plus creuses que les autres jours de la semaine, Le Monde espère ainsi dynamiser sa diffusion » (source : UnionPresse, 25/02/2009).

CQFD.

Conclusion de morale ?  Celle de mon frère encore ado (et donc dans le trip Scarface, Kasso&Co) me rappelle quelques souvenirs :

« Le plus dur c’est pas la chute, c’est l’atterissage ».