Le pouvoir du « journalisme citoyen » ?

Difficile de s’appeler « Internet et Opinion » sans réagir sur le billet de Thierry « le journalisme citoyen, c’est de la foutaise« .

Thierry formalise une idée simple et qu’en fait, plus personne ne conteste : l’expression des individus sur Internet relève de l’éditorial (commentaire, opinion) et non du journalisme (information, faits).

Carlo dans les commentaires rappelle qu’il avait fait le même constat fin 2006, après un an et demi d’expérience Agoravox : « Sur AgoraVox, on commente beaucoup l’actualité, avec des éclairages souvent originaux, mais on observe plus rarement un véritable travail d’enquête« . Quand Loïc Le Meur dit que les blogs sont les nouveaux cafés du commerce, il ne dit pas autre chose. Et on peut citer de nombreux exemples.

Internet est un lieu d’opinion avant tout. C’est à dire un lieu où des opinions s’expriment (beaucoup) et se font (probablement moins, et l’objectif de ce blog est de comprendre comment et dans quelle mesure). Que déduire de ce constat ?

– le terme de journalisme citoyen est effectivement inapproprié, comme le dit Thierry. A défaut de pouvoir le changer (« expression citoyenne » ?) ou le faire disparaître, il serait plus prudent de l’utiliser avec des guillemets

– le journalisme est un métier. C’est ce qu’on voit très bien avec rue89 : rue89 a pour ambition de réunir des contributions de journalistes, d’experts et de citoyens, mais quand on visite le site, on voit beaucoup d’articles de journalistes, un peu d’articles d’experts, et très peu de contributions de citoyens. Pourquoi ? Parce que l’équipe de rue89 se fixe des exigences élevées en matière de validation des articles. Des exigences de professionnels. Je ne pense pas que cela contredise l’approche d’Agoravox, Carlo ayant toujours dit que le « journalisme citoyen » (entre guillemets, donc) était une menace pour les mauvais journalistes, pas pour les bons.

– « l’éditorialisme » est en revanche à la portée de tous. Mais il recouvre des réalités très différentes, allant de l’éditorial intellectuel ou expert, au coup de gueule et à l’a priori. L’opinion est partout et elles est plus ou moins réfléchie et élaborée. Ce en quoi Internet ne change pas fondamentalement les choses : la conversation a toujours existé. Avec Internet, une diversité d’opinions est plus largement accessible, mais prendre la parole ne signifie ni avoir un public, ni être écouté : bref, prendre la parole n’est pas prendre le pouvoir.

Ce qui nous amène à la question essentielle : à quoi servent ces opinions ? Thierry, qui milite pour une existence et une intelligence du Cinquième Pouvoir, s’inquiète :

« il nous faut des outils de promotion pour amener de l’audience et attirer l’attention des citoyens, en tous cas si nous croyons que le cinquième pouvoir peut influencer la société.

Aujourd’hui, hors des sites des médias officiels et des portails des grands acteurs comme Google, il n’existe aucun service capable de générer une audience conséquente instantanément. Nous sommes condamnés à parier sur le buzz, à grappiller les lecteurs péniblement.

Le cinquième pouvoir agit aujourd’hui sur ce mode. Malheureusement, si nous ne trouvons pas vite une façon d’augmenter son audience par rapport à celles des médias officiels, l’enthousiasme qui anime le web 2.0 risque de se tarir. »

Pour ma part, il me semble que l’expression citoyenne est condamnée à exister sur ce mode « longue traîne ». Avec Internet, on voit l’émergence d’une longue traîne médiatique : aux « blockbusters » (les médias traditionnels), en nombre limité et qui touchent un large public mais perdent de leur audience, viennent s’ajouter une multitude de micro-médias, média libres ou médias personnels – appelons-les comme on veut -, notamment les blogs, aux audiences limitées.

C’est exactement le principe de la longue traîne, théorisée par Chris Anderson pour décrire le marché des produits culturels. L’expression citoyenne EST la longue traîne médiatique.

Quelle influence a-t-elle ? C’est un sujet de thèse : elle a une influence diffuse, éparse, de niche, imprévisible. Cela dépend des sujets, des moments, des émetteurs, des circonstances. Et pour répondre à Thierry, je pense que son pouvoir potentiel dépend de sa qualité plus que d’outils pour réunir une audience massive instantanément.

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18 réponses à “Le pouvoir du « journalisme citoyen » ?

  1. Sa qualité oui… mais avant tout la qualité du réseau que tracent les auteurs et leurs lecteurs… et c’est à ce niveau que nous avons besoin d’outils, pour que les idées et les citoyens se rencontrent.

  2. Bien vu pour la longue traîne des médias citoyens. C’est exactement ça.

  3. Je ne sais si c’est ce Bordeau un peu tardif qui me met dans de mauvaises dispositions, mais cette lecture tant à m’agacer. Aurait-il fallu tant de temps pour s’en rendre compte ? Autant de temps pour constater qu’à part un chômeur motivé ou un étudiant, on n’a guère le temps d’être de vrais journalistes ? Autant de temps pour constater que si journaliste, c’est un métier, c’est pas pour des prunes ? A chacun son domaine. Et si l’on veut être vraiment novateur, alors, il faut mettre de côté le rapport au journalisme. Un media vraiment nouveau n’a pas à se définir par rapport. Ni pour, ni contre les journalistes. Ni en admiration, ni en opposition. Simplement autre.

    Et je ne suis pas inquiet quant à l’audience du « cinquième pouvoir » : c’est dans la nature des choses, le sens de l’histoire. Les journaux papiers sont une survivance, il ne leur reste pas beaucoup de temps. Au grand maximum, le temps d’une 1/2 génération. Lorsque l’habitude de recourir au Net sera généralisée, alors, que le blogueur ou le cinquième puissant fasse éclore des faits ou des idées, le public y viendra.

    Quant au « pouvoir », il ne peut appartenir à une agrégation d’individualités si diverses, de qualités si inégales. Il adviendra, probablement, mais avec le temps, et l’épuration (brrr, sale terme).

  4. ps : la lecture, elle « tend », elle « tant » pas.

  5. François Guillot

    Tend pis.

  6. François Guillot

    Koz, rassure-toi, c’est le Bordeau un peu tardif :D. Plus sérieusement, désolé de t’agacer avec un constat qui ne se voulait pas nouveau (« waouh, on vient de se rendre compte que ») mais formalisé (« cette fois, c’est vraiment officiel, on ne peut plus dire le contraire »). Et puis si c’est évident pour toi, ça ne l’est pas encore forcément pour « l’opinion » en général. Ce qui est intéressant avec ce constat, c’est qu’Internet revalorise le débat d’opinion.

    Par ailleurs, en ce qui concerne les audiences du « cinquième pouvoir » : je ferais plutôt un distingo entre les médias professionnels et les médias personnels qu’entre les médias papier et Internet. Si le papier est une survivance, ça ne veut pas dire pour autant que l’expression citoyenne va dépasser le journalisme professionnel en audience. Si tous les journaux papier disparaissent, les sites Internet les plus lus seront encore ceux des médias « historiques ». Donc je ne te suis pas complètement. « L’expression citoyenne » forme une longue traîne, que l’on soit dans un système où le papier et le numérique coexistent comme aujourd’hui, où dans un système « sans papier » (elle est bonne non ?).

    Tous : Il y a beaucoup de choses à ajouter sur le « pouvoir » citoyen. Mais il ne faut pas oublier une chose : c’est Google qui fait l’essentiel du trafic sur Internet et les blogs (si on peut dire « les blogs »…) sont bien référencés sur Google. En ce sens, Thierry, la qualité du « réseau citoyen » est très élevée.

    Pour moi leur pouvoir est davantage dans leur capacité à sortir haut sur des résultats de recherche (et pas que les blogs d’ailleurs, Wikipedia aussi par ex) plus que dans une logique d’audience de média traditionnel. Leur influence, c’est « comment je vais toucher des gens qui cherchent de l’info sur un sujet donné, donc qui sont dans une démarche active et d’écoute » plutôt que « combien de personnes me lisent ? », sachant que cette lecture peut être distraite, récréative, pas engagée etc. Et cette influence n’est pas nécessairement quantité négligeable.

  7. Je sais que nous sommes d’accord, François, pour avoir eu l’occasion de l’évoquer depuis quelque temps avec toi. Le terme « agaçante » est malvenu parce que trop virulent. Mais bon, tant pis, je dois le dire : je parlais du billet de Thierry. Si on le prend comme une formalisation du constat, je suis d’accord. Si on le prend comme une découverte, en revanche…

    Mais je crains que l’heure tardive (plus que le Bordeaux, tout de même) n’ait un peu impacté ma façon de réagir.

    Je le vois notamment sur mon paragraphe relatif au « cinquième pouvoir » qui n’est pas très clair. Ce que je voulais dire, c’est que le passage du papier au (quasi) tout Net, qui se produira très certainement dans les toutes prochaines années, développera probablement aussi le réflexe consistant à aller chercher non seulement de l’info mais aussi de l’opinion sur le Net. Aujourd’hui, de nombreux lecteurs citoyens (c’est nouveau ça, ou pas, le « lecteur citoyen » ? Que je protège l’expression) se contentent du papier.

    Or, après un certain délai, des figures auront émergé, se seront installées et ne viendront probablement à faire une relative concurrence aux éditorialistes. Il leur restera toutefois une faille à combler : l’éditorialiste professionnel peut généralement appuyer son analyse sur la fréquentation effective des acteurs du domaine qu’ils commentent (politiques, chefs d’entreprise) , affiner son propos, et sécuriser leur commentaire de la sorte. Cela restera peut-être encore malaisé pour les « éditorialistes citoyens ».

  8. François Guillot

    C’est mieux :-). Et je pense qu’on peut dire que le constat fait ici ne sera plus une découverte pour personne ! Pour compléter ce que tu dis, si l’éditorialiste professionnel nourrit sa connaissance d’une fréquentation de « gens de pouvoir », cela crée aussi le désavantage de le « tenir » dans certaines circonstances. Nobody’s perfect.

  9. Pingback: Au secours, je vois des longues traînes partout « INTERNET & OPINION

  10. « C’est mieux »

    Ouf. J’ai failli perdre un ami, sur ce coup-là, moi…

  11. Ceci dit, pour apporter une contradiction, je ferai une remarque, née d’un commentaire sur mon blog cet après-midi.
    A propos d’un article du Monde (http://crisedanslesmedias.hautetfort.com/archive/2007/08/15/le-monde-immigres-clandestins-hortefeux.html)

    Lancelot résumait: « Le problème, une fois de plus, c’est que nous avons des journalistes qui jugent normal d’écrire un article après une enquête qui se limite à consulter des dépêches AFP tombant dans leur fax. Et après avoir joint au téléphone deux personnes : un responsable d’assoc et un flic. Alors forcément, demander de la rigueur à ce genre de journaliste … »

    Ceci pour souligner, de façon peut-être un peu caricaturale, que la valeur ajoutée du Monde (dans cet article précis) par rapport à une dépêche AFP, est plutôt faible.

    Et c’est justement ce laxisme de certains journalistes qui saute aux yeux de beaucoup de lecteurs (qui, d’ailleurs cessent d’acheter les journaux en questions)

    Un autre exemple: tapons dans google le titre de cette dépêche AFP: « Les Américains jugent leurs médias partiaux et inexacts » (pas choisi au hasard)
    http://www.google.fr/search?hl=fr&safe=off&client=firefox-a&rls=org.mozilla%3Afr%3Aofficial&q=%22Les+Am%C3%A9ricains+jugent+leurs+m%C3%A9dias+partiaux+et+inexacts%22&btnG=Rechercher&meta=

    On obtient ainsi 30 000 résultats, ce qui prouvent que la plupart des grands médias ont reproduit cette dépêche sans la modifier.

    ———
    Enfin, il y a un autre point sur lequel je ne suis pas trop d’accord, et là ce serait plutôt en faveur des journalistes, contre les blogueurs.
    J’estime qu’un éditorialiste professionnel (un Alain-Gérard Slama au meilleur de sa forme ou mieux un Jean-François Kahn bien énervé) enfonce largement n’importe quel blogueur réputé. Parce que le problème de ces blogueurs c’est bien souvent qu’ils sont complaisants, ils se regardent écrire et donc ils ne savent pas faire court.

  12. François Guillot

    Eric, je suis plutôt d’accord avec ce que tu dis. Quand tu dis que tu apportes de la contradiction, je suppose que c’est par rapport à l’affirmation « le journalisme est un métier » ? Si c’est le cas, je répondrais que ce que tu décris n’est pas du journalisme mais de la reproduction d’informations, désormais à la portée de tous. C’est aussi un job mais un job sans autre valeur ajoutée que le temps consacré à la personne pour reproduire ces infos (quantité et réactivité). Donc, dire que le journalisme est un métier, c’est définir le journalisme comme l’apport « original » d’une information.

    Par rapport aux éditorialistes que tu cites, je ne suis pas non plus en désaccord. L’éditorial recouvre des réalités extremement variées.

  13. Oui, et je préfère souligner que je caricature, comme je le disais dans mon commentaire. Il n’est bien sûr pas question de dire que le journal Le Monde n’est pas un journal de très haut niveau, avec des information presque toujours excellentes… d’où l’intérêt de le critiquer pour qu’il soit encore meilleur.

  14. Comment ça les blogueurs se regardent écrire et ne savent pas faire court ?

  15. Un article long peut être très bien. Mais tout le monde n’a pas 15 à 20 minutes à consacrer à un article de blog. C’est dommage mais c’est comme ça!

  16. N’oubliez pas Come4News qui met la barre moins haut pour la publication d’articles populaires et en plus ils rémunèrent les rédacteurs !

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