Interview : les raisons d’un malaise français

41d3y1orawl_ss500_.jpgDe multiples formats de prises de parole existent pour faire circuler des idées, des opinions ou des analyses. Parmi ces formats d’intervention médiatique, l’interview a une place bien particulière. Claude Jaeglé, avec son essai L’interview, Artistes et intellectuels face aux journalistes (et pas de lien vers Amazon parce que 1) vous avez des doigts et vous connaissez le copier-coller et 2) rien de mieux que de se bouger un peu et faire une descente dans votre librairie la plus proche), propose plusieurs pistes de réflexion à propos d’une certaine spécificité des intellectuels et artistes français (pour les recensions journalistiques, cliquer sur 20 minutes, Le Monde, Libé… ici on vous offre du choix… Tiens même un blog et un bon).

derrida_bourdieu.jpgAu coeur de son analyse, des philosophes français comme Derrida et Deleuze qui ont longuement disserté sur la question de l’interview mais surtout une plongée parmi quelques grandes figures du jazz américain. Evidemment, ce livre est un essai – pas une enquête sociologique ni même journalistique (donc, aux orties les subtilités du réel, aux orties la déconstruction de l’interview : comme s’il n’existait qu’une forme d’interview, comme s’il n’existait qu’une manière d’interviewer, comme si l’histoire ne jouait pas sur la manière de mener une interview, quelle différence entre 1950, 1990 et les années 2000 etc.; chez Jaeglé il n’existe que l’interview et pas des interviews – constat qui relève du baba de n’importe quelle analyse; donc méfiance sans pour autant remettre en cause la pertinence de son travail).

Quoiqu’il en soit, à partir des matériaux philosophiques et musicaux qui alimentent sa démonstration, l’auteur dresse des hypothèses très séduisantes. L’interview cumule deux caractéristiques qui le rendent particulièrement exécrable pour de nombreux intellectuels français : parler et marchander.

Jaeglé montre comment notre système scolaire et plus largement notre culture, dévalorise en permanence la parole. De l’Eglise à la salle de classe, prendre la parole relève quasiment du tabou.

staugustin.jpgDixit Saint-Augustin, repris par Jaeglé : « Prendre la parole, si ce n’est en réponse à Dieu par la prédication et la prière, revient à prendre la place de Dieu. Si un orateur a le sentiment d’agir sur son auditoire, il ne doit jamais s’en attribuer l’effet. C’est se prendre pour le Maître de la parole alors que l’homme en est le serviteur ».

a_07_la_pendule_de_doisneau.jpgA tout point de vue, l’individu est sommé de désinvestir le champ oratoire de toute qualité attrayante et de toute dignité. Encore aujourd’hui, à l’école et au collège, l’exercice de la récitation évalue l’exactitude de restitution du texte par l’élève, sa performance de mémoire, non sa qualité d’appropriation. Encore moins l’intensité de l’action de l’élève sur le public de sa classe : où irait-on? »

Les intellectuels se révèlent alors dans la position de l’élève :

« Le respect intangible de la question montre que les intellectuels vivent l’interview comme un examen, y projetant les conditions, le climat et les règles de l’interrogation, de la colle, de la soutenance. Le journaliste, identifié à un jury, éveille, une défiance d’autant plus grande qu’il n’a pas les titres requis pour faire passer cet examen »

De Barthes à Deleuze en passant par Genette, tous tiennent l’interview pour « impur » (à la différence de l’entretien) et ne font que rejouer le mépris occidental pour la marchandise :

« la défiance à l’égard de l’interview de promotion d’un livre, d’un disque ou d’un spectacle reflète encore un principe intangible de la tradition européenne : la culture n’est pas une marchandise ».

Le négatif de ces philosophes français se révèle être les jazzmen américain d’après guerre. Jaeglé évoque avec bonheur et érudition des grands interviews de Jazzmen pour insister sur la facilité que ces derniers ont à parler de leur vie, de leur travail – à l’inverse du malaise ou du maniérisme franchouillard. Et de montrer l’importance de la culture orale chez ses descendants d’esclaves ainsi qu’un tout autre rapport à l’argent dans leur approche de leur culture.

« L’interview est une lisière entre le monde médiatique et les mondes artistique et savant. Le tour de force du jazz est d’échapper au laminage de l’identité, non dans les formes de l’écart, mais dans la confusion des critères ».

« Ce qui frappe chez le musicien de jazz, c’est l’usage intensif qu’il fait de l’interview. Au lieu des formes de désengagement qui caractérise l’artiste occidental, le jazzman investit pleinement le dispositif et en déborde le cadre par sa prolifération narrative. Au lieu d’opposer un usage défensif de l’interview, les artistes de jazz en font un usage offensif ».

Un peu trop beau pour être si simple et donc si vrai. Il n’en reste pas moins des postulats forts et séduisants (si on les recoupe avec d’autres recherches, comme celle, par exemple, de l’anthropologue Jack Goody sur les usages de la recette et l’apparition de la « grande cuisine ») qui questionnent à juste titre la circulation des idées en France.

P.S. : pour ceux qui s’intéressent (allez… si si ils existent) à la question de notre rapport à la parole et au langage et qui souhaitent passer une bonne, agréable et intelligente soirée (un peu trop touffue et finalement trop longuette quand même), l’Acte Inconnu de Valère Novarina aborde ces questions et se joue jusqu’au dix octobre au théâtre de la Colline.

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