A propos du sondage de Libé sur l’indépendance des médias

Libé

C’était la une de Libé hier : « les Français veulent des médias indépendants !« . La voix de l’opinion a parlé, au travers d’un sondage LH2 (à télécharger ici) qui montre (en vrac) que :

  1. 62% des Français estiment que les médias sont “plutôt dépendants” ou “totalement dépendants” du pouvoir politique
  2. 53% considèrent que les médias sont “ni plus ni moins” dépendants depuis le 6 mai (37% = plus dépendants)
  3. Les Français sont répartis à parts égales entre ceux qui préfèrent que les quotidiens ne prennent pas position dans les débats, et ceux qui préfèrent que les quotidiens donnent leur opinion
  4. Pour les Français, la première mission d’un média d’information devrait être de “faire comprendre le monde” (47%), loin devant “obtenir des informations exclusives” (10%)
  5. Les Français considèrent qu’Internet est complémentaire à la presse papier (65%) plutôt que concurrent (29%)

Difficile d’aborder ce sujet de façon strictement analytique, sans donner une opinion de lecteur sur un choix rédactionnel largement critiqué par ailleurs (voir Marianne, Claude Soula ou Sébastien Fontenelle). Chez i&o on retiendra les éléments qui, en tant que lecteurs, nous déçoivent (et puis, qui aime bien châtie bien) :

  • l’intérêt de la perception de l’indépendance médiatique par les Français (point 1) : une fois qu’on sait cela, what next? Que faut-il en conclure en termes d’attentes des Français ?
  • l’intérêt de poser la question 2 aux “Français” plutôt qu’aux journalistes, a priori plus experts sur cette question qui mériterait un traitement factuel (les médias sont-ils réellement plus dépendants depuis l’élection présidentielle ?) que d’opinion (“les Français pensent que”)
  • l’intérêt de traiter le sujet sur un mode déclaratif qui laisse l’interrogé affirmer qu’il veut le contraire de ce qu’il fait (point 4)
  • l’intérêt du traitement rédactionnel lui-même qui ramène toute la question de la dépendance au politique (Sarkozy est ami avec Lagardère et Bouygues, mais Rotschild, on ne sait pas), effleurant à peine la question des relations aux annonceurs et aux actionnaires
  • la conclusion “les Français veulent des médias indépendants” dont on peut au choix considérer qu’elle coule de source… ou qu’elle ne découle pas automatiquement de ce qu’on lit dans le sondage (ni, pour élargir le débat, d’une observation sociologique de leurs rapports aux médias : pourquoi dans ce cas les Français sont-ils devant TF1 ?)
  • l’absence d’éclairage sociologique, donc (mais pour compenser, en voici un, exactement sur le même sujet autour d’un autre sondage aux résultats similaires)

La une a pour fonction d’accrocher l’oeil et de faire vendre et on se souviendra que Libé, au-delà même de la créativité “historique” de ses unes, a régulièrement fait des choix de une courageux. Celle-ci ne fera pas partie des annales du quotidien et on le sent dès le journal ouvert : le sondage est en fait très peu commenté dans les lignes du journal : l’édito de Laurent Joffrin n’en fait pas mention, le papier des d’ordinaire très saignants Garrigos et Roberts passe vite sur les résultats. Le sujet d’accroche semble en fait assez mal assumé par la rédaction.

Il s’agissait donc pour Libé de remettre sur le tapis la question de l’indépendance des médias – largement débattue par ailleurs depuis les prémisses de la campagne présidentielle (les amitiés du Président, ses bourrelets disparus, l’auto-censure, l’affaire Genestar, la caviardage de la Tribune favorable à Ségolène Royal, les journalistes qui deviennent conseillers politiques et inversement, etc.). Le tout, dans un contexte d’actualité réelle mais qui à elle seule justifie difficilement la une du journal (la situation aux Echos, le départ annoncé d’Alain Minc au Monde).

Notre propos (qui tiendra en quelques lignes après cette longue intro) tient finalement autour de deux points d’analyse :

  • Ce sondage est un acte militant pour Libé. Mauvais sondage, mauvaise contribution au débat, peut-être, mais c’est un acte volontariste pour susciter / relancer un débat. Pour cela, le sondage reste une arme d’un classicisme absolu.
  • Du point de vue du communiquant, ce sondage vient nous rappeler que pour apporter une véritable contribution à un débat, un sondage doit être pensé POUR le débat et non pas POUR justifier une communication, quelle qu’elle soit. C’est une des difficultés que rencontre le communiquant – qu’il soit patron de presse ou agence de com. On sent ici la conf de rédac où on décide de “faire un sondage pour montrer que les français veulent des médias indépendants”

Pour en revenir au fond, le point le plus intéressant du sondage nous semble être la question 3 mentionnée ci-dessus : 49% des français ne veulent pas que leur quotidien prenne position dans les débats, 48% oui. Vu comme ça, on comprend la schizophrénie de la presse dont on dit tour à tour que ses problèmes viennent de son manque d’engagement… et de son manque d’objectivité.

L’éclairage est sans doute fourni par les résultats triés par sympathie politique : on y voit clairement qu’à gauche, on veut plutôt de l’opinion, tandis qu’au centre et à droite, on veut plutôt de la neutralité. A bon entendeur…

Les commentaires sont fermés.