Qu’est-ce qu’un cadrage débordement médiatique ?

Leçon de la coupe du monde de rugby 2007. Et plus précisément, en ce jour de petite finale, leçon issue de la lecture d’un quotidien, a priori sportif, l’Equipe, lors des deux derniers matchs de l’Equipe de France.
(on peut résumer le billet qui va suivre ainsi : comment l’analyse rétrospective d’un match peut se déplacer vers des considérations d’ordre nationaliste et ou comment, en général, un événement prend toute son épaisseur sociale grâce aux discours qui l’accompagnent.)

Avertissement
Avant d’aller plus loin, ceux qui veulent être au clair avec le cadrage débordement rugbalystique pourront consulter la jolie image ou lire la définition d’un cad’deb’ :

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Action qui consiste à fixer un adversaire direct en courant dans sa direction (le défenseur est « fixé » ou « cadré » puisqu’il doit rester dans la trajectoire de l’attaquant) puis par un changement d’appuis brusque (un crochet) à le déborder par l’exterieur (coté touche).

Le cadrage médiatique
id_tlacroix.jpgIl circule parmi les observateurs et commentateurs mobilisés par les médias qu’il existe des modèles de type de jeu. Si on fait simple, on trouve des oppositions techniques : jeu ouvert vs jeu fermé, jeu au pieds vs jeu à la main, … Ces styles correspondraient à des équipes nationales et à l’histoire du jeu dans le pays : les Anglais jouent comme ceci, les Français comme cela et les All Blacks ainsi.
(Que cela soit vrai ou non n’est pas la question, notons juste que ce genre de considérations circulent et qu’elles sont mobilisées pour analyser l’avant match, les phases de jeu et les résultats finaux).

Débordement médiatique n°1 : le match France-Nouvelle Zélande

Au lendemain de la victoire, l’Equipe, quotidien sportif, titre son cahier spécial d’un « Tellement français ». On y apprenait que l’équipe de France avait gagné parce que ces joueurs ont joué comme des Français : avec de l’âme, de l’esprit avant d’être fort techniquement. Dans mon souvenir, Beauxis est quasiment traité de All Blacks parce que trop rationnel en comparaison de Michalak l’inspiré. Je n’ai plus sous les yeux le cahier rugby mais y on trouve quelques traces médiatiques sur Internet (même s’il faut bien chercher à vrai dire ; la stratégie off/on line de L’Equipe est très bien rôdée), comme ce commentaire de Benjamin Danet, journaliste sportif bien connu :

benjamin.jpgIl n’est sans doute pas de qualificatif, ou de juste sentiment, pour décrire ce qui s’est produit samedi soir. Un exploit hors du commun, assez joliment défini par nos confrères de L’Équipe dans leur titre : Tellement français. Ce pays latin capable de douter et de chanter, de renoncer et d’y croire. De décrocher la lune après avoir été mis sous terre.

Autre élément rien que pour toi internaute (et histoire de vous prouver que je raconte pas des cracks), cette dépêche de l’Associated Press qui proposait une revue de presse de l’après match :

« Tellement français », résume L’Equipe dans son supplément rugby, rappelant à sa manière le dicton « Impossible n’est pas français » remis au goût du jour par les coéquipiers de Raphaël Ibanez sur la pelouse de Cardiff.

On passe ainsi d’un style de jeu à un style de vie, d’un esprit de jeu à un esprit identitaire. En gros les Français seraient tous des poètes maudits, des Cyrano de Bergerac en puissance, des beautiful losers etc. Exaltation d’un état d’esprit qui serait propre aux Français et d’une certaine identité française. Et l’on peut continuer l’exercice avec le match suivant dont on connaît l’issue catastrophique.

Débordement médiatique n°2 : le match France-Angleterre

L’Equipe titre « le non de la rose » et Michel Dalloni signe un éditorial en une dont le titre est « tellement anglais ». Et cette fois, j’ai le journal entre les mains. On y lit notamment :

« Face à l’Angleterre, ce modèle non pas de jeu mais de rigueur, d’abnégation et de certitudes, dont elle cherche à s’inspirer, la France n’aura finalement pas pu rivaliser. Peut-être n’avait-elle pas besoin de puiser son inspiration ailleurs que dans ses propres racines. C’est finalement la grande leçon de la rencontre d’hier : les Anglais ont vaincu parce qu’ils n’ont jamais renoncé à être anglais. Tellement anglais ».

C’est ce que l’on appelle en bon français, une tautologie. Les Anglais parce qu’ils sont restés des Anglais. Et les Français, alors… ils ne sont plus Français? (ou non, ils voulaient être des Anglais à cause de Bernard Laporte apprendra-t-on les jours suivants).

Morale de l’histoire : le potentiel explicatif du cadrage débordement
Il me semble qu’avec ces quelques exemples rapides venant d’un quotidien sportif (imaginez les autres!), on voit bien comment se diffusent, circulent et se perpétuent des représentations sociales (en l’occurrence des représentations sociales qui touchent aux caractéristiques nationales). De quoi rappeler l’importance des discours d’accompagnement d’un événement. Un événement se construit autant sur le moment que dans sa relecture, son explication rétrospective. Et le rugby de nous offrir un petit outil analytique utile pour bien d’autres cas : le cadrage-débordement médiatique. On y aura au moins gagné quelque chose. Et si vous avez en tête des exemples de cadrage débordement médiatique, ça nous intéresse…

9 réponses à “Qu’est-ce qu’un cadrage débordement médiatique ?

  1. François Guillot

    Je sais que ce n’est pas ton propos, mais ce qui m’intéresse c’est de sonder la « réalité » du « tellement français » :
    – réalité historique, dans le sport ou ailleurs ? Qu’est-ce qui fait que renverser des montagnes, c’est Français ? (la coupe du monde 2006 après un premier tour calamiteux, la coupe du monde 98 après des matchs de préparation soporifiques ? La coupe Davis 91 ? Le « impossible n’est pas Français ? »)
    – qu’est-ce qui fait que c’est plus français qu’autre chose ? Y’a pas d’autres équipes nationales dans ce sport ou dans d’autres qui ont fait des comebacks inattendus ?

  2. François Guillot

    edit : tellement argentin ? Tellement sudaf ?

  3. D’accord, sauf que là c’est plutôt un plaquage un peu haut, plutôt qu’un plaquage débordement. (Enfin, je me comprends)😉

  4. François Guillot

    Une cravate, quoi 🙂

  5. Emmanuel Bruant

    désolé, moi j’ai pas vu le match. J’étais débordé.

  6. François Guillot

    Toi tu as besoin d’être recadré.

  7. Emmanuel Bruant

    Alors là… c’est la goutte d’eau qui fait déborder le vase

  8. meme plus d’un an apres, cette victoire face aux all black reste magique.
    personnellement je pense que la defaite des français face au anglais ( et je vais sans doute expliquer le fameux « les Anglais ont vaincu parce qu’ils n’ont jamais renoncé à être anglais. » et aussi le  » ils voulaient être des Anglais à cause de Bernard Laporte apprendra-t-on les jours suivants). ») et sans doute lie que les francais n’ont pas jouer de la façon dont ils jouaient d’habitude (le french flair qu’il n’avait pas produit contre les all black non plus), et les anglais ont réussi a nous imposer « leur jeu », leur rythme et l’equipe de france s’est laissé endormir par le jeu proposé par « le perfide albion »…. maintenant je suis assez d’accord avec ton analyse.. encore que… ;0°
    en tout cas merci pour les souvenirs…

  9. Emmanuel Bruant

    @ Jayce : c’est fait pour ça aussi internet… se souvenir (et oublier) La récente victoire des Français contre Le Pays de Galle a, elle aussi, été très intéressante à analyser….