« Grenelle de l’environnement » : la sémantique au service de la conviction médiatique

grenelle-envt.pngRapide discussion avec une chercheuse qui enquête sur la circulation sociale des statistiques et un éminent professeur du CELSA. Nous en sommes venus à parler de la manière dont l’Etat ou le gouvernement mettent en mots leur dispositifs d’actions (emplois tremplins, Contrat Première Embauche, Contrat Nouvelle Embauche et bien d’autres) ou encore leurs dispositifs de concertation comme le fameux et désormais inévitable « Grenelle de l’environnement ».

jcpomgd.jpgSi l’expression « Grenelle de… » peut ne pas parler aux plus jeunes et à ceux qui ont séché leurs cours d’histoire de Terminale, elle semble avoir très bien fonctionné du côté des rédactions et des journalistes. Les médias se sont saisis très rapidement de cette expression. Expression qui puise dans notre histoire (1968, les accords de Grenelle) et nos fantasmes (la concertation) pour tenter de réactiver un état d’esprit collectif bien particulier : celui du consensus et de la mobilisation.

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D’une certaine manière, avant même de connaître sur le fond ce qui se jouerait dans ces réunions, l’expression « Grenelle de… » avait fait son travail : faire comprendre (ou faire croire, c’est selon) que cet événement se voudrait rassembleur. Pas question ici, ce serait bien trop long, de refaire l’histoire des usages et de la circulation de cette expression (notons juste le passage, que je ne peux expliquer en l’état, de « accords de Grenelle » à « Grenelle de »). Disons simplement qu’elle a participé d’une forme médiatique et sociale bien particulière, qu’elle a cadré le débat de ces derniers mois sur l’environnement de même qu’elle a cadré une partie de l’action symbolique du gouvernement (n’oublions pas que Martin Hirsch prépare un « Grenelle de l’insertion », un « Grenelle de l’audiovisuel » est lui aussi annoncé).

371px-juan_de_juanes_002.jpgLa réutilisation de cette expression peut être comprise avec les outils analytiques d’un Pierre Bourdieu qui au début de sa carrière proposait avec Yvette Delsaut un mot bien compliqué mais fructueux en terme d’analyse : la transsubtantiation symbolique… ouf ! (pour la V.O. du sociologue c’est par là et bienvenue en 1975; pour la culture g. et comprendre d’où vient ce terme et ses enjeux, heureusement que Wikipedia est là). Les deux sociologues se posaient une question simple en apparence : comment une marque qui porte le nom de son fondateur peut-elle lui survivre ? (ou comment Chanel peut exister sans Coco Chanel, etc.)

Il me semble qu’on trouve un processus analogue dans ce grand rendez-vous. Que penserait-on aujourd’hui d’un Saint-Germain de l’environnement ou des accords de Saint-Germain (adresse du cabinet du ministre) ? Trop Rive gauche ? Trop café de Flore ? Qu’aurait-on pensé des accords de La Défense (autre adresse du Ministère) ? Trop militaire ? Ou des accords de la Grande Arche ? Trop biblique ?

L’événement organisé par le gouvernement puise dans les symboles de l’histoire qui active ainsi une image bien précise de ce qu’il veut faire (il ne s’agit d’ailleurs pas de savoir comment furent perçus à l’époque les accords de Grenelle, mais plutôt de savoir comment, le temps aidant, on a refait vivre ce moment et ses significations). Comme un vampire, il récupère un peu du sang abstrait de cette date pour se permettre d’exister : un Grenelle est forcément important, un Grenelle est forcément multipartiste, un Grenelle est forcément inévitable, il mobilise forcément toute la société. Comme quoi, il est toujours mauvais de penser la communication sur un seul plan, celui du temps présent… On récupère toujours quelque chose du passé. Pour le meilleur comme pour le pire.

P.S. : alors que je terminais ce billet, un lecteur de Télérama (Daniel Truck d’Orléans) s’amuse de la même expression :

Hier soir, ne sachant pas quoi regarder à la télévision, nous avons eu recours au Grenelle de la télécommande. Juste avant, le Grenelle de la pizza nous avait finalement conduits à choisir une Reine. Nous sommes vraiment dans le coup. (Télérama, n°3014)

PS 2 : je viens de tomber sur le post, dans le même esprit, de Joël Ronez qui nous amène sur le blog de Je hais le printemps.  Les signaux faibles d’un ras-le bol collectif ?

2 réponses à “« Grenelle de l’environnement » : la sémantique au service de la conviction médiatique

  1. François Guillot

    Et quand c’est au G8 qu’on en parle, il faudrait appeler ça le Waterloo de l’environnement alors.

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