Quelles influences d’une doctrine sur nos comportements ? à propos du « rendez-vous des civilisations » de Todd et Courbage

31vyzu5b6xl_aa240_.jpgLe rendez-vous des civilisations. C’est sous ce titre optimiste que deux démographes cherchent à démontrer l’inanité de certaines thèses en vogue qui, à renfort de caricature et d’approximation, tendent à diaboliser une partie du globe.

Mais que vient donc faire i&o dans cette galère intellectuelle, nous petits observateurs de la vie des médias, pauvres commentateurs des pratiques de quelques « early adopters » ? Dans ce livre, on y cause un tout petit peu média mais surtout influence, effet… Les mots-clés préférés du secteur de la com’, non ? Alors pourquoi s’en priver ?

Courbage et Todd, les deux auteurs du livre développent dans leur argumentation une posture très particulière du rapport entre une idéologie, un corps de doctrines et des comportements ou des pratiques quotidiennes. Un de leurs derniers paragraphes de conclusion en est une bonne illustration :

« Il faut imaginer à quel point [la variable démographique] touche l’intimité des hommes et des sociétés. Nous demandons ici peut-être au lecteur un étrange acte de foi à l’égard d’une dimension qu’il n’a peut-être jamais vraiment prise au sérieux. Mais en acceptant le postulat d’une importance décisive du contrôle des naissances comme moteur de modernité et révélateur d’une évolution des mentalités, nous pouvons échapper à la représentation sinistre d’une planète segmentée en civilisations fermées les unes aux autres, constituée d’hommes rendus différents par leur religion ».

Si on peut suivre une partie du livre et de l’argumentation des auteurs (en particulier leur regard comparatif et synthétique sur de nombreux indicateurs démographiques), le travail d’explication semble parfois flou et paradoxal (ce qu’a bien relevé Jean Birnbaum dans Le Monde des Livres – hélas sa critique est en accès payant). Pour les deux auteurs, la doctrine religieuse (l’islam en l’occurence) n’a qu’un faible impact sur la marche de l’histoire et les pratiques de ceux qui habitent le monde musulman. Les « événements » actuels ne sont que des poussées de fièvre que l’on explique assez bien par la déstabilisation de toute communauté en phase de transition. Une argumentation qu’on retrouve dans cet extrait :

« Il n’est donc nullement nécessaire, pour expliquer les violences qui agitent aujourd’hui le monde musulman, de spéculer sur une essence particulière de l’islam. Cet univers est désorienté parce qu’il subit le choc de la révolution des mentalités associée à la montée de l’alphabétisation et à la généralisation du contrôle des naissances. Dans un certain nombre de pays non musulmans qui ont connu une telle révolution des mentalités, des perturbations politiques massives peuvent être observées, qui dépassent parfois en intensité tout ce qui peut l’être en terre d’islam » (p. 38).

Dont acte. Plus loin, les auteurs font jouer un rôle à l’idéologie égyptienne développée sous Nasser :

« Du roi Farouk à Nasser, l’Egypte fut le modèle arabe par excellence. Elle faisait les modes. La langue « égyptienne » s’était imposée partout. A telle enseigne que les bonnes, même dans des pays lointains comme le Maroc, s’étaient mises à parler égyptien, au grand dam de leurs maîtresses qui ne s’exprimaient qu’en français. Par ses médias (la « voix des Arabes »), ses feuilletons télévisés, son cinéma, l’Egypte avait diffusé une certaine image de la femme moderne (elle n’était pas lestée d’une ribambelle d’enfants). L’islamisme, rarissime, restait alors cantonné à quelques sectes » (p. 69).

L’analyse s’arrête là, ou pas loin, pour repartir sur d’autres considérations. Le rendez-vous des civilisations perpétue à plusieurs reprises ce grand écart : affirmation haut et fort d’un déterminisme démographique dans lequel la religion n’est rien ou pas grand chose à voir et de l’autre appui sur quelques observations (bien peu scientifiques au regard de certains autres passages du livre) de la manière dont des images, des discours peuvent modifier des comportements.

En dehors du débat principal sur le monde musulman, on pourra retenir, en ce qui nous concerne, que Le rendez-vous des civilisations illustre, sur un des sujets les plus chauds du moment, les tergiversations classiques des sciences sociales et des professionnels de la communication :
1) quels effets pour quels causes ?
2) quelle importance du symbolique sur nos pratiques quotidiennes ?
Quoiqu’il en soit, il paraît difficile de se satisfaire d’une hypothèse globale qui en appelle à un étrange acte de foi (oui, étrange argumentation pour tenir et défendre des propos scientifiques) pour refuser à la religion (espace doctrinaire de référence, plus fort selon les époques et les endroits que la propagande ou la publicité) tout effet sur les personnes. Débat à suivre… (depuis plus de 50 ans)

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