Comparaison médiatique de deux leaders d’opinion : quand BHL et Régis Debray dissertent sur « La Gauche »

419c6k1vvl_aa240_.jpgComment faire émerger un débat public dans les médias ? Le cas du dernier livre de BHL nous offre un bon exemple d’exploration de la question. Avec la sortie de son ouvrage, de nombreux magazines se sont fait largement l’écho des positions de BHL et d’autres intellectuels. Le philosophe tant décrié par Deleuze déclanche toute une série de papiers, de prises de position, etc. Pour ou contre on en parle, on disserte, on dissèque… L’encre coule, les paroles se délient. Pour comprendre l’ampleur du phénomène, vous pouvez vous plonger dans le travail d’orfèvre d’Acrimed (dont on peut plus ou moins goûter le texte, à la tonalité bien épicée). Intéressant d’autant plus qu’on peut mettre cet essai en parallèle du libelle d’un autre intellectuel, Régis Debray.

41cz3jc5jxl_aa240_.jpgEn effet, certains termes du débat se retrouvaient déjà quelques mois auparavant dans son ouvrage Supplique aux nouveaux progressistes du XXIe siècle :

Alors que BHL use de la distinction « gauche lyrique » vs « gauche mélancolique » (cf Serge Moscovici par exemple), Debray un an auparavant avait employé la dichotomie « gauche divine » vs « gauche tragique » (tiens, ici). Le point commun être ces deux types de catégorisation réside dans l’opposition idéalisme/pragmatisme.

Or, ce livre a reçu un accueil poli voir indifférent, le débat se cantonnant presque à France Culture. Pas de une ou de couverture à propos des dernières réflexions sur la gauche du conseiller de Mitterand. Autour d’une même question, d’un même débat, deux traitements médiatiques bien distincts. A quoi cela tient-il ?
Cela s’explique par des éléments de contexte :

  • par leur position dans l’espace intellectuel ; Sans rentrer dans les détails, nos personnages ont peu de choses en commun dans leur trajectoire et leur prises de position.
  • par leur position dans l’espace médiatique (Régis Debray rechigne à s’exprimer à la télévision et prend le masque de vieux ronchon tandis que BHL écrit chaque semaine son bloc-notes) ;
  • par le moment de publication : Régis Debray écrit un avant les primaires du PS tandis que BHL publie bien après les résultats de l’élection présidentielle, au moment où les règlements de compte interne font rage.

Cela s’explique également par leur manière très différente d’intervenir dans l’espace éditorial :

  • Question de format : Debray privilégie depuis plusieurs années le texte court qui s’inscrit habilement dans des formes littéraires surannées. Les interventions sous forme d’essai ou de livre de BHL sont plus rares et donc plus attendues ( ?)
  • Question de style : Debray privilégie le beau style avant d’assurer son fond (il suffit de comparer les notes de fin ou de bas de pages des deux intellectuels pour s’en convaincre). BHL ne cherche pas autant l’effet de style et se révèle moins précieux à la lecture.

Par cette rapide comparaison, on voit bien que les potentiels d’agenda, c’est à dire les chances de faire émerger un débat ou une question dans l’espace public différent très largement en fonction des caractéristiques personnelles et sociologiques du leader d’opinion. Les facteurs d’efficacité sont à chercher à la fois dans la personnalité même du lanceur d’alerte (biographie, choix éditoriaux, style d’écriture, etc.) que dans des éléments plus exogènes (réseau, date de publication, réception des prises de position antérieures).

6 réponses à “Comparaison médiatique de deux leaders d’opinion : quand BHL et Régis Debray dissertent sur « La Gauche »

  1. Et d’ailleurs je crois de Régis Debray a publié un livre qui s’appelait IM (intellectuel médiatique). BHL en est un, il n’est pas certain que RD en soit un.
    Tiens, une anecdote: récemment j’ai vu Régis Debray dans le métro. Mais comme je ne savais pas qu’il s’était rasé la moustache, je ne savais pas si c’était lui ou un type qui lui ressemblait. Mais, au fond, j’en était sûr. Un type qui lit un que sais-je en ayant l’air pas cin, ça risquait d’être lui. Eh bien, j’ai aussitôt pensé à BHL. Je me suis dit: « jamais je n’aurais vu BHL dans le métro ».
    (C’était sur la ligne 4, vers Chatelet, en direction de porte de Clignancourt _ je dis ça pour les gens du blog Alerte People).

  2. Emmanuel Bruant

    Ou Régis Debray n’a plus de moustache. Il se déplace généralement à vélo mais effectivement le temps aidant il a peut-être renoncé (pour cet hiver) à l’exercice de la bicyclette.
    Quand à savoir si RD est un intellectuel médiatique… Je pense que oui. Il est très loin du potentiel d’agenda de BHL mais il est bien plus médiatique que de nombreux intellectuels. D’ailleurs intellectuel médiatique, n’est-ce pas un pléonasme ? Comment échanger son point de vue à un large nombre sans passer par un média… Bon moi j’dis ça, hein

  3. Heum heum, là je vais me faire des amis mais franchement, Debray et BHL, deux leaders d’opinions ? Et philosophes tous les deux ? Pour l’un, oui mais… pour l’autre posséder une certaine culture philosophique ne fait en rien le philosophe. Et pourquoi ne pas y avoir associé Luc Ferry ?! Les leaders d’opinions sont à mon avis bien loin des cercles philosophiques et de mémoire les philosophes n’ont jamais influé de leur vivant sur la politique. Même Heidegger contrairement à l’idée reçue de nous Français !
    La philosophie se trouve bien plus aujourd’hui dans : « Le Rire de Résistance »

  4. Jamais vu BHL dans lemétro mais j’étais assis à côté de lui au cinéma, avec Madame.

    Soit dit en passant son dernier livre est tout à fait excellent.

  5. Emmanuel Bruant

    A David : On peut se poser indéfiniment la question de savoir qui est philosophe et qui ne l’est pas, je suis totalement d’accord. Après, dénier le qualificatif de leader d’opinion à des gens comme Debray et BHL, je sais pas ce qu’il vous faut.
    Evidemment, il y a différent types de leaders d’opinion (l’expert reconnu, le spécialiste amateur, etc.). Mais enfin, BHL a cadré ces dernières semaines le débat sur l’avenir de la gauche. Il a un effet d’agenda sur ce quoi penser (il n’influence pas forcément les gens sur ce qu’il faut penser mais il pose et cadre le débat sur un thème donné ce qui est déjà une influence énorme). A ce sujet, Il faut lire l’enquête d’Acrimed que je cite dans le billet.
    BHL a, dernièrement , aidé Royal durant sa campagne et Debray a été notamment conseiller de Mitterand à l’Elysée. Dire qu’ils n’ont jamais influé de leur vivant sur la politique me paraît particulièrement inexact. Qu’on soint d’accord avec eux ou non, BHL et Debray y ont contribué directement et symboliquement à la politique française de ces 20 dernières années. Peut-être parce qu’ils ne sont pas des philosophes universitaires ?

  6. Pour conclure, j’ai également rencontré BHL. C’était au Mans, où il participait à une conférence (les « Le Monde-Le Mans », qui ont lieu tous les ans). Donc, sachant qu’il serait là, je suis arrivé une demi heure avant. Et, en fait, il n’y avait pas foule. Je me suis assis au deuxième rang. Et il est venu s’asseoir devant moi, avec ses notes, avant de prendre la parole. Ce qui m’a frappé c’est que c’était écrit en rouge. Ensuite, sa prise de parole m’a parue très bonne. Il a une idée et il la martèle…
    Question: peut-on faire confiance à un intellectuel de gauche caviar qui écrit en rouge?