Être ou ne pas être du « monde réel » (à propos d’un décryptage de Judith Bernard)

Savant décryptage d’un débat télévisé chez Christine Ockrent par Judith Bernard. Elle décrit un prémisse argumentatif très récurrent dans la formation des opinions, celui du « monde réel »: certains d’entre nous vivraint dans le « vrai monde » tandis que d’autres ne feraient pas face à ce « monde réel ». La place de celui qui est dans le monde réel et de celui qui ne l’est pas s’inversant selon les a priori de l’orateur. On retrouve un même type d’argument quand on entend que les hommes politiques ne connaissent pas la vraie vie (on peut alors se demander ce qu’ils connaissent, parce que sommes tous dans la vraie vie).

Pour éviter ce genre de raisonnement fallacieux il existe un vaccin (quant à savoir s’il est efficace, ça…) celui de réfléchir en terme de « mondes sociaux » (terme avancé notamment par le sociologue américain Anselm Strauss) : le monde de l’enseignement n’est pas plus ou moins réel que le monde politique qui n’est pas plus ni moins réel que le monde des agences de communication qui n’est pas plus ni moins réel que le monde des restaurants japonais… Par contre, ces mondes sociaux ont des modes de fonctionnements, de développements, de stabilisation plus ou moins différents.

10 réponses à “Être ou ne pas être du « monde réel » (à propos d’un décryptage de Judith Bernard)

  1. Des mondes sociaux aux communautés, la frontière est fine ? Le premier concept a l’avantage, en langue française pour le moins, de ne pas renvoyer de ces ensembles une image de repli sur soi. On imagine sans mal que les mondes sociaux politiques, éducatifs ou des professionnels de la communication sont ouverts aux autres, ce qui est d’ailleurs le cas sur Internet. Les mondes sociaux tissent en effet des liens les uns vers les autres. Pour autant, en nature et en intensité, les liens tissés au sein d’un monde social sont beaucoup plus denses que les liens tissés par ce monde avec d’autres. Où l’on reparle donc de communautés…
    PS : je parlais du biais introduit par la langue française eu égard au terme « communauté ». En anglais en effet, « community » est bien plus positivement connoté, merci Tocqueville !

  2. Emmanuel Bruant

    Effectivement, je suis d’accord avec votre remarque. Communauté cumule deux connotations désavantageuses : la connotation « communautariste », expression marquée au fer rouge chez nous. Plus sens commun, communauté connote un monde clos, replié (en gros délimité). Or, nous n’appartenons pas à une seule communauté : tout au long d’une même journée nous avons des rôles (identités) multiples et des appartenances multiples; et nous avons aussi des appartenances stables à des mondes très structurés (l’enseignement, le milieu professionnel, la famille, etc.). Le terme de communauté me semble une mauvaise clé d’entrée en générale, parce que dans la langue française il est déjà chargé d’a priori. Il est amusant de voir le nombre de fois où ce terme est utilisé mais avec précaution, mise entre guillemet genre « je sais mais j’ai pas trouvé autre chose ». Alors peut-être que « monde social » peut-être une bonne alternative.

  3. Bonjour,
    je vais peut-être me mêler de ce qui ne me regarde pas… et je m’en excuse par avance.
    Je n’ai pas vu le débat auquel il est fait allusion mais il me semble que l’expression « vivre dans le monde réel » est d’un ressort polémique et lorsque la formule s’applique à un homme politique qui ne « vit pas dans le monde réel » il est clairement ait allusion au fait que la connaissance de ses administrés et de la réalité dans laquelle ils vivent sera d’autant plus faible qu’elle ne sera pas assortie d’une expérience concrète mais d’une approche livresque et parfois statistique des faits et des personnes. Autrement dit au fait que le gars se goure totalement. C’est ce qui a conduit, par exemple, une certaine gauche à parler de « sentiment d’insécurité  » dans certaines couches de la population, alors qu’il s’agissait pour elles d’insécurité vécue assortie de menaces bien réelles. On pourra dire euphémiquement dans ce cas que la façon de voir n’est pas adaptée à la réalité et qu’elle est faussée par une interprétation littéraire des choses ou par une interprétation tout court dont les raisons sont inconnues. Dans le même ordre d’idées, certains généraux de la guerre de 14 refusaient de se rendre sur le champ de bataille et constater l’atrocité des combats, pour ne pas, disaient-ils, se laisser influencer… « par le monde réel », pourrait-on ajouter.

  4. Emmanuel Bruant

    a tatepupupa : vous êtes le bienvenu et vous n’êtes pas obligé de vous en excuser (on a le droit de pas être d’accord).
    Nous vivons tous dans un monde réel. A vous lire, il faut être pauvre pour dire le problème des pauvres; il faut être cheminot pour dire le problème des cheminots.
    1) Je ne crois pas à l’idée (très présente chez bon nombre de mes connaissances) que pour parler d’un problème il faut l’avoir vécu.
    2) Je crois que tout le monde peut se tromper: que la gauche ait tort sur l’insécurité ne veut pas dire qu’elle n’était pas dans le monde réel. Il suffit de regarder la droite et les catégories socio-prof de ces députés. S’ils avaient raison, ils ne sont pas plus dans le réel.
    3) vivre pour le bien commun (principe du métier d’homme politique) cela signifie être capable de prendre de la distance. La politique ne se résume pas au cas par cas.
    4) Sur la guerre de 14, la bêtise est partout mais là encore quel est le mieux placé? celui qui a une vue d’ensemble du terrain d’opération ou celui qui sur le champ de bataille ne voit plus rien tellement les combats sont intenses.
    Après tout dépend des compétences des personnes à être sensibles à la réalité qui les entourent. Mais cela n’a rien à voir avec être dans le monde réel. Enfin, il me semble…

  5. François Guillot

    J’ajouterais, pour parler plutôt de mon expérience de management, qu’il est parfois utile de ne pas être dans la même réalité que l’autre. Ca permet de ne pas s’embourber dans les mêmes problèmes et de prendre de la hauteur (en tout cas on essaie).

  6. Sur la première branche des discussions, l’utilisation du terme « communauté » – les guillemets ne servent aucunement à me mettre à bonne distance des évocations peu flatteuses du terme, au contraire – mon propos n’était pas tant de dire que le terme était impropre à désigner l’existence de différents réalités, mais plutôt de montrer que l’on s’ingéniait trop souvent à trouver des expressions différentes pour désigner le même phénomène. Le terme « communauté » est défini comme renvoyant à un groupe de personnes qui ont quelque chose en commun. L’existence de communautés n’implique pas en tant que tel l’existence de réalités différentes, mais plutôt de perceptions différentes des événements publics selon sa langue, ses valeurs, son histoire, etc. D’ailleurs, il n’y a pas de réalité unique, il n’y a que des perceptions, la somme des perceptions au sein d’une communauté, de la plus large (internationale) à la plus réduite (la famille nucléaire), donnant une idée de leur réalité.

    Sur la deuxième branche, la question de savoir s’il faut avoir vécu un événement pour pouvoir le jauger, voire le juger, je suis du même avis qu’Emmanuel et François, c’est tout sauf nécessaire. Prenons le seul exemple de la justice. J’attends d’un juge que sa décision s’approche le plus possible de l’impalpable Justice. Le juge qui souhaiterait faire appel aux mêmes perceptions qu’une victime ne risquerait-il pas de rendre une décision de vengeance par procuation plutôt que de justice ?

  7. Francois Le Yondre

    Il me semble que le monde réel recouvre plusieurs dimensions dans l’usage que vous releviez.
    D’une part, il y a réel comme concret par opposition au caractère abstrait des prises de distance théoriques (mais néanmoins nécéssaire chez les politiques). Le monde est de ce point de vue l’objet ou la matière du discours comme de la réforme. Comme si l’abstraction intelectuelle partait du vécu des individus, de ceux qui ont les pieds sur terre, pour s’envoler dans de hautes sphères théoriques, comprendre ce vécu, l’objectiver, le reformuler puis statuer pour qu’enfin la décision ait l’impaque souhaitée sur ce monde réel en lui retombant dessus. Dans cette envolée, chacun est enjoint à ne pas perdre de vue ce monde réel, aussi grande soit la distance entre celui-ci et la distance prise.
    Puis il y a réel comme ayant véritablement du sens pour soi. Car en réalité, il n’ya effetivement pas un monde réel et un fictif, mais des mondes que certains reconnaissent comme réels et d’autres comme fictifs (ou dénué de sens à leurs yeux). Lorsque cette journaliste (que je ne’ai pas entendu par ailleurs) parle d’un monde réel, elle propose d’adopter pour un temps le point de vue des individus dont ils sont entrain de parler. Se mettre à leur place, c’est à dire considérer leurs valeurs et normes qui font sens, devrait permettre de penser comme dans un monde réel et non pas comme si on appréhendait un monde étranger.

    C’est pourquoi enfin le concept de monde social selon Strauss devient effectivement heuristique de ce point de vue. Tous les mondes sociaux se définissent d’après cet auteur selon une activité primaire (plus largement un point commun), des sites et des technologies. Ainsi, il existe de grands mondes sociaux et très petits. Le monde social de l’homosexualité, du sport, du journalisme etc. Mais surtout, ces mondes se divisent en sous mondes sociaux selon les discours divergents qui font apparaitre des divergences de normes et de valeurs. Ainsi, ils évoluent au gré d’une négociation chargée de rapports de force qui conduisent à la prévalence d’un discours sur l’autre etc.. Les mondes réels émergent ainsi. Mais ils ne le sont que pour certains qui y adhèrent alors qu’ils ne sont pas reconnus par d’autres. Puis les mondes sociaux s’entrecroisent également, permettant alors une porosité laissant chacun graviter à l’entrée des mondes, y participer par intermittence, en sortir, en être une entité très représentative etc… Ce qui les éloigne d’un fonctionnement communautariste, je veux dire fermé.

    Proposer de considérer le monde réel comme cette journaliste l’a fait revient à accepter la relativité des vécus et des points de vue d’une part et à suggérer une démarche intelectuelle visant à dépasser l’obstacle. Elle suppose aussi d’accepter que l’acteur qui se poste un temps en observateur, sociologue ou journaliste ou autre, fait partie de mondes sociaux, qu’il a un vécu à déconstruire comme face à un obstacle épistémologique, pour que sa démarche soit bonne.

  8. Emmanuel Bruant

    A François et Anthony : pas grand chose à ajouter. Je pense être plutôt d’accord avec vous. Après sur certains points de la discussion (mais qui nous emmène bien loin, c’est le propre de la discussion), je reste attaché à un postulat intellectuel important : le réalisme. Si de nombreux points de vue peuvent cohabiter, il n’en reste pas moins la matérialité du monde, des éléments concrets qui peuvent rendre difficiles, voir intenables certains propos ou opinions.

  9. Bonjour,
    je reprends le fil de discussion sur le « monde réel » et répond, partiellement…
    Le fait même de se poser la question en des termes aussi complexes que ceux que je vois utilisés plus haut, revient à repenser comme l’avait fait Descartes pour la connaissance, la notion simple de réalité. Mais je ne vais pas faire le tour d’horizon de ce qui se dit là-dessus depuis quelques siècles. Bon. Les médias véhiculent à longueur de temps les opinions des uns et des autres et tout finalement pourrait graviter autour de ces notions de « réalité » si les protagonistes des débats auxquels nous assistons étaient honnêtes et, disons plutôt, ne mentaient pas. Mais nous repartons alors dans une redéfinition de l’honnêteté ou du mensonge. Bref, ça n’en finit plus.
    Il y a un moment où il faut trancher, au risque de se tromper.
    Car ce qu’on appelle le réalisme peut s’appliquer à pratiquement tout. La foi aveugle en un Dieu vengeur est réaliste considérée d’un point de vue musulman. La supériorité de la race l’est tout autant du point de vue de l’allemand des années 30 à 40. on peut démultiplier les exemples.
    Et c’est bien pour cela qu’il me semble utile de trancher, face à un problème donné. Le général de la guerre de 14 qui veut rester aveugle, choisit de le rester, estimant que c’est de son devoir et il s’agit bien là d’une attitude réaliste. Le « riche » responsable peut superbement ignorer le « pauvre » ignorant des enjeux économiques. La « réalité » des « émeutes » de ses jours derniers (et l’opportunité de l’emploi de ce mot en conséquence) ne sera démontrée que s’il est avéré que les policiers sont « responsables » de l’accident de la circulation qui a tué les deux mineurs. Dans le cas contraire on pourra sans conteste parler de banditisme d’opportunité. (ce qui n’empêchera pas de penser qu’il n’y a pas de fumée sans feu et que la misère peut conduire à certaines extrémités). Le phénomène changera en tous cas de couleur… La prise de distance des hommes politiques dont parle M. Le Yondre répond dans le meilleur des cas au niveau des responsabilités que leurs fonctions leur confèrent. Ils ont à répondre de l’utilisation de leurs budgets, de l’augmentation nécessaire de ceux-ci en fonction de telle ou telle urgence, et à prendre en compte la globalité des intérêts à court, moyen et long terme, du pays. Mais il y a des exceptions à la rigidité idéologique, politique, économique… Par analogie, Jules Ferry n’a pas attendu Bourdieu pour tenter la scolarisation massive et obligatoire des enfants, s’appuyant plus sur un idéal de société à bâtir que sur la certitude du succès à venir de la dite-société, plutôt hypothétique ! La notion de réalité dans ce cas répond à un besoin d’idéal, au sens commun ou républicain (mais platonicien un peu tout de même…), du quasi-registre de la foi et de l’espérance aveugle… Et lorsque Sartre dit que l’homme est un « projet », ça résume quand-même plutôt bien la situation. Alors monde réel ou pas, il faut bien que l’existence précède l’essence de temps à autres…

  10. Ah oui, j’oubliais…
    « Deux intellectuels assis vont moins loin qu’une brute qui marche. »😉
    Un Taxi pour Tobrouk. Michel Audiard