Christian Salmon dans le Monde 2 : une interrogation sur le storytelling

Préambule : sur ce blog nous nous efforçons de livrer de l’analyse et si nous parlons politique ce n’est surtout pas pour livrer des opinions. Ayons-le en tête avant d’attaquer ce qui suit :

Lu dans le Monde 2 de ce week-end (pages 33-34), sous la plume de Christian Salmon, l’auteur de « Storytelling, la machine à fabriquer des histoires et à formater des esprits« , dont nous avons déjà parlé sur ce blog et à qui le journal a demandé une analyse du discours présidentiel:

« On a parlé au moment de l’élection de Nicolas Sarkozy d’un 10 mai 1981 de la droite. Pourtant le différence de story saute aux yeux. L’investiture de François Mitterrand se déroula en présence de Pierre Mendes France, on évoqua 1936, Léon Blum, la Résistance, mai 68, tandis que la prise de fonction de Nicolas Sarkozy avait des airs de série B ou d’opérette lorsque l’orchestre de la garde républicaine a joué Asturias, une pièce d’Isaac Albéniz, aïeul de la première dame. Alors que l’un descendait à la crypte du Panthéon où reposent les grands hommes, abolissait la peine de mort, l’autre abolissait la politique. IL entamait son mandat par un jogging au bois de Boulogne, arborant comme une provocation le logo NYPD. L’installation à l’Elysée ressemblait plus à la mise en scène d’une success story qu’à une passation de pouvoir, davantage à l’entrée dans une fiction qu’à l’entrée dans une fonction. On eut dit que l’Elysée avait été loué pour le tournage d’une série télévisée – sans oublier la photo officielle par un photographe people (…) »

Je n’ai pas lu Storytelling et je serai preneur d’éclairages de personnes qui l’auront lu. J’avais cru comprendre que le Storytelling était une forme de communication politique consistant à occuper l’agenda médiatique en racontant des histoires (au sens premier du terme).

J’ignore quelles spécificités Christian Salmon met dans le storytelling par rapport à la communication politique en général, mais le passage extrait du Monde 2 m’interpelle énormément : la prise de fonction de Mitterrand ne relevait-elle pas elle-même du storytelling ? Y’a-t-il dans ce cas un bon storytelling et un mauvais storytelling ?

Je n’avais pas cru comprendre cela de ce que j’ai intercepté à propos de Christian Salmon. Il me semblait qu’il se plaçait d’un point de vue moral visant globalement à condamner le storytelling (par ailleurs, une fois qu’on a dit que quelque chose est mal, ne faut-il pas dire ce qui est bien? Autrement dit, que faudrait-il mettre à la place du storytelling ?)

Christian Salmon ne semble pas dire : « Sarkozy est un storyteller, chose que Mitterrand n’était pas », puisqu’il dit « la différence de story saute aux yeux« . Ce qui signifie plutôt qu’il faut comprendre qu’il y a un bon storytelling et un mauvais storytelling.

Ou le passage retranscrit ci-dessus ne constitue-t-il pas juste une leçon de storytelling par un storyteller qui cherche à influencer des perceptions ? Christian Salmon n’est-il pas ici finalement un arrosé arroseur ?

3 réponses à “Christian Salmon dans le Monde 2 : une interrogation sur le storytelling

  1. Vous posez la bonne question concernant ce livre : on a l’impression en le lisant que tout ce que l’auteur réprouve (Bush, Sarkozy, le management etc.) ressort du storytelling » et que le reste non.

    Le non-dit ou le non-pensé de cet ouvrage concerne la question de la représentation en démocratie : elle est inévitablement une incarnation. Or, qui dit incarnation dit personnalisation, histoire et mise en scène du personnage concerné… storytelling.

    L’usage du storytelling pour manipuler, camoufler, dissimuler une politique est certes répréhensible, mais pas forcément la technique de communication en elle-même.

    Salmon développe un autre aspect sans pourtant y engager à fond sa réflexion, c’est la question de la dé-réalisation du monde. Pour faire vite, on dira qu’avec CNN n’était réel que ce que CNN montrait. Salmon va plus loin et explique qu’avec Fox News les conservateurs américains ne montrent que ce qu’ils veulent montrer et créent leur propre réalité, leurs propres histoires (on peut lui objecter que c’est le propre de otute presse d’opinion…). Karle Rowe (« the Bush’s brain ») ne s’y trompe pas qui explique a un journaliste (cité par Salmon) que la vieille presse relève de ce qu’on peut désormais appeler « les tenants de la réalité » alors que cette dernière n’existe plus et que le gouvernement américain le crèe quotidiennement (« la story du jour »).

    Plus qu’une dénonciation du storytelling en lui-même et une réhabilitation de la vraie littérature, ce livre (qui se lit très vite rassurez-vous) est un plaidoyer pour le métier de journaliste. Un plaidoyer qui s’ignore…

  2. Emmanuel Bruant

    Je n’avais pas vu cet article dans Le Monde 2 et je vais m’y précipiter. Je suis d’accord avec le commentaire de Denis. j’ai ressenti une même ambiguïté dans le livre de C.Salmon. Par contre, je ne pense pas que ce livre soit un plaidoyer qui s’ignore, bien au contraire. Là-dessus C. Salmon est très clair et il en est tout à fait conscient (il a déjà été contacté pour des formations internes à des rédactions).
    Il me semble que l’ambiguïté que Denis relève est d’autant plus forte que C. Salmon nous propose une lecture très contemporaine du StoryTelling, comme d’une invention moderne. Les caractéristiques, le terme storytelling, oui, tout cela semble bien récent. Mais enfin, le fond de la chose (raconter des histoires à l’ensemble d’une population, mettre en récit) est-il si nouveau ? Cela est-il plus dangereux qu’avant ? Peut-on y échapper (si manipulation, peut-on y échapper)? Est-ce une caractéristique anthropologique de nos sociétés? Son livre est particulièrement bien documenté et écrit mais je ne suis pas sûr que la manière dont les questions sont posées permette d’aller plus loin. Surtout quand son expertise lui permet des jugements de valeur et des analyses aussi grossières que celles que François a notées. J’espère me tromper.

  3. je n’ai pas lu le livre mais j’ai une idée…ma référence n’est pas très récente mais je pensais à la proposition 17 du livre 2 de l’éthique de Spinoza sur quelque chose comme un paradoxe de l’imagination, la puissance d’imaginer n’est pas un vice, la pensée image et imagine ce qui est susceptible d’accroître sa puissance d’exister mais et le paradoxe est là, la pensée produit des idées inadéquates et déformées. Si l’imaginaire est illusion, la fonction de la fiction demeure la production d’un monde. Ensuite on peut penser que la mise en récit ou en fiction est aussi un outil, une pratique imaginative qui peut générer de l’utopie susceptible de défier l’ordre préexistant.
    DAns Hitoire et vérité de Paul Ricoeur, il ya un texte qui s’appelle « le paradoxe du politique »un texte de 1957, il doit être facile à trouver, je crois qu’il y a des éléments de réponse. Il est question de la grandeur du politique exposée et passible de choisir le mal? il y aurait une forme de pathologie dans les pratiques imaginatives du politique même si elles sont constituantes et parce qu’elles le sont.