Mais que voyons-nous ? Quand Alain Finkielkraut disserte sur France Inter

Nicolas Demorand garde de bons réflexes de ses petits matins sur France Culture. Il aime inviter, ponctuellement, dans le 7-9 d’Inter ceux que l’on nomme vaguement des intellectuels.

Le micro était aujourd’hui ouvert au professeur de philosophie à Polytechnique, producteur à France Culture et essayiste, Alain Finkielkraut. L’invitation faisait suite aux voeux présidentiels, placés sous le signe de « la politique de civilisation ». En regard, Alain Finkielkraut a disserté sur une société française non seulement en crise mais prise dans un processus de dé-civilisation.

Je serais bien mal placé pour juger du fond de ses idées. Ce qui m’a interrogé concerne plutôt sa démonstration et son argumentation, sa manière de diagnostiquer cette crise.

« Expliquer c’est chercher des signes » commence-t-il pour ouvrir son argumentation. Il prend alors trois exemples « de l’actualité » :

  1. Lecture d’un article du journal Le Monde qui relate la vie d’un émigré du Bénin qui a déménagé de « sa cité » en raison de « l’enfer » dans lequel il vivait (propreté, bruit, impunité des jeunes). « Le bruit c’est la dé-civilisation en acte » conclut-il.
  2. Le coup de colère destructeur de Bartabas au sein de la DRAC Île de France. « Après ce saccage, il continue à demander du respect. Cet homme qui aurait du réintroduire les valeurs chevaleresques dans la civilisation bourgeoise se comporte ainsi ».
  3. « Mais le troisième exemple est le pire parce que là il concerne les classes dominantes d’aujourd’hui », une émission de Thierry Ardisson sur Canal +. On y décerne les Aliens d’Or. Des personnalités mortes dans l’année (Pavarotti, Noiret, Lustiger…) ils choisissent celle qui les a le moins touché. « En ricanant, ils disent tous Lustiger et c’est très drôle ». « Et ça, si vous voulez, c’est la catastrophe du rire ».

En conclusion  » Oui, Oui on est dans un processus de dé-civilisation au moment où au rire de l’humour succède l’hilarité comme convulsion (…) affirmation du droit à l’abjection, invitation constante à la bassesse ». Quittons là A. Finkielkrault qui passe ensuite à des considérations plus politiques.

Deux remarques me viennent en tête :

  • Le philosophe commente l’actualité sans jamais s’interroger sur la manière dont elle lui arrive. Il cite le journal Le Monde, Canal +… Alain Finkielkraut privilégie systématiquement (il suffit de l’écouter sur France Culture) le médiatique contre le scientifique; l’actualité contre des résultats d’enquêtes, de recherche, etc. Dès lors, le regard qu’on porte sur une société doit être relativisé, pondéré. Alain Finkielkraut ne regarde peut-être pas tant la société que les médias regardant la société.
  • D’autre part, le philosophe utilise un jeux de focales sidérant. Il part d’un cas pour en trouver une résonance générale à l’échelle de « La société ». Là aussi il privilégie le symptomatique à l’empirique. Il développe une philosophie du fait divers (rien de péjoratif à cela, mais il faut juste remettre les choses à leur place).

Ses interventions doivent nous inviter à nous questionner sur la manière dont nous parlons de « La Société », comment se forme nos opinions sur tel ou tel sujet. Que voyons-nous de la vie de nos concitoyens, ceux avec qui nous vivons, que nous croisons et qui nous ressemblent ou nous diffèrent, plus ou moins ? Alain Finkielkraut est-il un bon exemple de la boulimie médiatique de nombreux leaders d’opinions qui ne savent pas (ou plus) regarder la société autrement ?

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2 réponses à “Mais que voyons-nous ? Quand Alain Finkielkraut disserte sur France Inter

  1. C’est vrai que ce sont des propos comme ceux que vous avez entendus ce matin qui peuvent jeter le discrédit sur les « élites » et « intellectuels ». Je devine qu’ Alain Finkelkraut ne peut appréhender la misère du monde qu’à travers les médias et la restituer qu’à travers le prisme de sa propre perception du bien et du mal, du juste et de l’injuste. Double biais. D’ailleurs je me demande si le l’ouvrage, la « Misère du monde » n’est pas un bon exemple de questionnement rigoureux et de méthode sur ces questions difficiles… enfin j’aimerais bien, c’est un peu mon manuel pour l’analyse sociologique. « La sagesse de l’amour » de Finkelkraut c’est un peu vieux maintenant mais c’était un livre qui m’avait plu, peut-être qu’il est plus dans son élément lorsqu’il s’agit de parler de « la recherche du temps perdu » ou du devoir de mémoire…
    Vous pensez vraiment que Alain Finkelkraut puisse être perçu comme un leader d’opinion, et avoir cette influence ? Je sais qu’il est très exposé mais je n’arrive pas à me résoudre à cette idée…

  2. Paul de Montréal

    Pourquoi en France, entend on parler toujours des mêmes 2 ou 3 médiocres philosophes français ?
    Ça fait longtemps que je n’y prête plus attention.
    Ça serait triste s’il y avait pas de bons philosophes français vivants.
    Je compte sur la blogsphere française qu’elle nous parle de philosophe français de qualité plutôt que ces philosophes qui usent la polémique pour assurer leur médiatisation dans les médias de masse français.

    Les étiquettes « intellectuel » ou « philosophe » je peux les discerner facilement mais j’y accole à côté un jugement personnel de qualité.