Internet et démocratie : un panorama de Patrice Flichy

La vie des idées a publié hier un panorama très instructif de Patrice Flichy sur la question de l’opinion et de la délibération collective sur Internet : « Internet, un outil de la démocratie ? ». Pas très intéressant de résumer ce qui est déjà une synthèse qui a des chances de devenir incontournable pour les non-initiés.

En revanche, je retiendrai quelques points saillants de son exposé, histoire de digérer une nouvelles fois ce que l’on comprend des usages du net. Morceaux choisis par votre serviteur (billet un peu long mais suffisamment clair pour que vous puissiez naviguer entre les paragraphes) :

1. Confrontation, échanges d’arguments et consensus

« Les internautes peuvent (…) échanger sur un pied d’égalité. (…) Le débat ne tend pas vers l’élaboration d’une position commune, mais plutôt vers une multiplication de points de vue contradictoires. Cet éclatement des opinions est encore renforcé par le fait que les identités des internautes sont floues et mobiles. (…)

« Dans la vie réelle, les différentes facettes d’un individu sont unifiées par leur inscription dans un même corps, dans les interactions en face à face, chaque interlocuteur ressent ainsi la complexité de l’autre et peut s’appuyer sur cette complexité pour trouver un accord. Les communautés virtuelles encouragent, au contraire, la multiplicité de points de vue rigides plutôt que la flexibilité« .

2. L’intimité instrumentale

« Les communautés en ligne ont été caractérisées par les fondateurs d’internet comme des communautés d’ « intérêt commun ». Il est ainsi plus facile que dans la vie réelle de trouver des individus qui puissent partager tel ou tel de nos intérêts. Cet échange ne concerne pas l’ensemble de la vie d’un individu, mais certains aspects de sa personnalité liés à un domaine des loisirs mais aussi à des aspects plus intimes : maladies, évènements familiaux… L’échange sera intense mais limité à une facette de la personnalité. On peut alors parler d’ « intimité instrumentale ». « 

3. Concentration de l’information et de l’attention

« Cette abondance de l’information en ligne se traduit-elle par une grande diversité de la réception de l’information ? En fait, il n’en est rien, le citoyen concentre son attention autour de quelques sites qui viennent du monde traditionnel des médias. Une enquête américaine réalisée sur la campagne présidentielle de 2004 montre qu’environ la moitié des internautes consultent les sites des grands médias ou des portails internet, CNN.com réunissant à lui seul 20% de l’audience. (…) Internet, malgré sa diversité, est polarisé autour d’un nombre restreint de sites ».

4. le web d’opinion et la balkanisation des idées

Internet a aussi permis à une nouvelle presse d’opinion de se développer, car l’investissement initial est beaucoup plus restreint qu’avec les médias traditionnels. Pour ces « web d’opinion » ou ces blogs spécialisé, on trouve au sein de leurs sous-communautés la même polarisation sur quelques sites. Dans ce domaine qui est évidemment l’aspect le plus novateur d’internet, la faiblesse des liens de ces sites avec d’autres secteurs de l’opinion peut constituer un vrai risque de balkanisation de l’espace public, de communautarisation des débats.

5. La conversation on-off line

De nombreux interviewés (…) expriment le plaisir qu’il y a à rencontrer en ligne des gens différents d’eux par leur origine sociale ou géographique, mais aussi des gens qui pensent différemment. Ces internautes rencontrent un public devant lequel ils peuvent s’exprimer. Parfois, ces opinions différent peuvent les inquiéter ou les heurter, mais c’est plutôt perçu comme une occasion de clarifier ses idées, d’affûter ses arguments. De telles occasions existent rarement dans la vie réelle. En effet, les travaux de Wyatt et Katz sur les conversations politiques montrent que celles-ci se déroulent le plus souvent à la maison ou au travail et ont lieu pour l’essentiel (80 à 85%) avec des gens avec lesquels on n’a pas de désaccords fréquents.

Attention, ce ne sont que des extraits qui, dès lors, ne reflètent que très approximativement l’argumentation de l’auteur (les références précises des études citées sont disponibles dans le texte original). Mais il y a déjà de quoi discuter.

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4 réponses à “Internet et démocratie : un panorama de Patrice Flichy

  1. François Guillot

    Plein de choses avec lesquelles je me sens en phase… Le point 3 attire mon attention : Internet = média de masse ou pas ? L’étude citée date de 2004. La logique de la longue traîne veut que ces « gros sites » qui attirent de l’audience cèdent du terrain (en proportion en tout cas) par rapport à la longue traîne de l’information et de l’opinion. Quand on regarde les audiences des plus gros sites en France, on voit effectivement des sacrés chifrfes (+ de 20 millions de visiteurs par mois pour Google, 10 pour Wikipedia), mais beaucoup de sites sont des lieux où chacun ne voit pas la même chose (Google et Wikipedia par ex, justement). Donc pas des « médias de masse ». En revanche les grands portails (Orange etc.) ressemblent plus à du média de masse… Ou plutôt de « semi-masse » puisqu’il y a toujours une petite moitié de la population qui n’est pas connectée.

  2. Emmanuel Bruant

    A François : Internet = média de masse. Oui, tout le monde n’est pas encore connecté mais cela viendra. Comme on a tous un poste de radio, la connexion à Internet va se généraliser.
    Mais pas de publics de masse. Un public ce sont des gens qui sont focalisés sur la même chose au même moment (ou presque).

  3. J’ai découvert aujourd’hui la loi de Metcalfe sur les effets de club. J’ai l’impression de mieux comprendre certains mécanismes… peut-être que la communauté qu’on attendrait sur Internet c’est une communauté de celles qui travaillent sur les logiciels libres, trop singulières peut-être dans leur fonctionnement pour être généralisées.
    J’ai aussi découvert l’expression « consommacteur »… chapeau bas, c’est bien trouvé pour montrer cette ambiguité que vous analysez entre le lecteur et le participant sur wikipédia par exemple, CONSOMMAcTEUR plutôt 😉
    mais par contre je me demande si l’intimité instrumentale est propre à l’internet et même si elle n’est pas constitutive de la relation interpersonnelle en général. Est-on plus morcelé en ligne qu’en face à face lorsque l’on devient ami avec quelqu’un parce que par exemple on partage un même gout pour le cinéma indépendant ? S’entendre avec quelqu’un c’est trier, je crois. Même si c’est plus facile de partager des gouts sur internet si du moins on joue le jeu de ce mode de relation.

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