Pour ou contre « Paris » de Cédric Klapisch : un cas de « réversibilité des opinions »

Attention c’est long. Feignants ou fatigués de l’écran s’abstenir.

Pour l’amateur des questions d’opinion (je parle de celui qui ne se gargarise pas à longueur de temps de sondages téléphoniques et téléphonés), les critiques d’art sont un formidable laboratoire d’observation. De part leur fonction et leur statut, les propos et écrits des critiques sont souvent des modèles réduits de phénomènes plus latents et plus difficiles à observer à l’échelle d’une société toute entière.

J’ai trouvé un de ses exemples flagrants à la lecture de dernier Télérama. Ou comment les deux critiques proposées du film de Klapish n’utilisent, en très grande partie, que des ressorts moraux. Les références ou jugements esthétiques sont quasi inexistants. Les deux critiques (l’une dithyrambique, l’autre destructice) ne sont que les deux reflets d’une même pièce : pour l’un le message moral de Klapish est intéressant et important pour l’autre il n’est que cliché et médiocrité. C’est le principe de la réversibilité des opinions : comment un même objet, des mêmes exemples peuvent être utilisé pour ou contre une cause de départ.

Vous trouverez la version originale de ces deux textes ici. Pour ma part, je vous propose des extraits de l’article « pour » Paris (j’ai coupé toutes les présentations des scènes du film) signé par Mathilde Monnier et la version complète de l’article « contre » écrit par Louis Guichard. L’un célèbre le film pour son propos final salvateur (« la jeunesse ne capitule jamais »). L’autre critique le film pour son propos naïf.

Pour « Paris » : Cédric Klapish et sa morale finale, « la jeunesse ne capitule jamais »

En guise de démonstration (on est sur un blog pas dans un livre) vous trouverez en italique les formules d’interprétation esthétique d’un propos moral : la réalité derrière les apparences. En gras, des jugements de valeurs sur la qualité morale du film.

Des quartiers mythiques aux nouvelles frontières, d’enclaves historiques en îlots populos, cette chatoyante galerie de portraits incarne les mille facettes sociales et culturelles du Paris d’aujourd’hui.

Pour atteindre plus vite le coeur de la ville, son versant intime, il glisse ici ou là les clichés du Paname folklorique, qu’il s’amuse ensuite à déboulonner. L’inévitable accordéoniste se révèle n’être qu’un accessoire pour plateau télé. Véritable dragon à sa caisse, Karin Viard surjoue la boulangère réac et fait d’un rôle ingrat un truculent personnage de comédie. Une fois les poncifs détournés, le cinéaste peut s’offrir le luxe de la naïveté. Ainsi, le temps d’une folle équipée nocturne, les maraîchers de Rungis et les bourgeoises en Prada batifolent dans les chambres froides…

Sa conclusion, le paragraphe final :

En soumettant ses Parisiens ordinaires à l’épreuve de la mort, Klapisch leur offre une vitalité nouvelle, une cure de jouvence inespérée. Inoxydable cinéaste de la jeunesse, il réaffirme haut et fort ce que Le Péril jeune avait si bien montré. Même vaincue, la jeunesse ne capitule jamais.

Contre « Paris » : Un cinéaste aux « ficelle faciles »

Les mêmes exemples mais avec un autre point de vue sont repris dans le texte contre. Cette fois, le texte très ironique est très bien construit (toujours plus facile de descendre que de célébrer) et difficile à couper. Voici la version complète : en italique les marqueurs de l’ironie (certains en tout cas), en gras les marqueurs de jugement moral. Dans le texte l’ironie permet de signifier la naïveté du propos du cinéaste.

« Paris », ni plus ni moins, en toute modestie. Vous avez aimé la ville, vous allez adorer le film. Mais, qu’on se comprenne bien, pas le Paris des cartes postales, vulgaire et clinquant, ni celui des images d’Epinal montmartroises. Non, le Paris des vraies gens comme vous et moi. Par exemple ces maraîchers grandes gueules trop sympas qui, figurez-vous, cachent derrière leurs étals des chagrins d’amour et des coups de blues carabinés. Cette assistante sociale qui, incroyable, aurait bien besoin d’assistance elle-même, car en vérité les cordonniers sont souvent les plus mal chaussés. Ce danseur de cabaret tellement chouchou avec tee-shirt col V jusqu’au nombril mais, surprise, pas homo du tout. Ces filles de la mode sophistiquées et hautaines, qui, c’est dingue, rêvent de se faire prendre parmi les carcasses bovines de Rungis…

Dans Paris, pas de ces histoires en bonne et due forme avec un début et une fin, qui n’arrivent jamais en réalité. Non, toute la saveur authentique d’un vrai film choral en liberté, comme si on n’en avait pas déjà vu passer cinquante ces dernières années. Juste des moments de vie. Des moments juste simples, justejuste justes. Dans Paris, tout le monde est logé à la même enseigne, ou sera remis à sa place. L’intello médiatique qui se croit plus intelligent que son psy (sacrilège !) va s’en mordre les doigts. Quant à la boulangère raciste, une « beurette » (mais qui parle encore comme ça ?) va lui en remontrer, question effica­cité et savoir-vivre.

Attention, comme dans la vie, tout n’est pas rose tous les jours. Il y a même quelqu’un qui meurt. Mais qui meurt pour rien, en l’occurrence, car ça sentirait trop la cuisine scénaristique si le coeur de la victime se retrouvait dans la poitrine du malade en attente de greffe. Pas de ces ficelles faciles dans Paris. Alors, tant pis pour cette mort qui fait un peu tache, entre la danse érotique de Fabrice Luchini et celle de Juliette Binoche. Un script doctor aurait sans doute évité ça, mais ce n’est pas le genre de Paris, écrit par des vraies gens comme vous et moi

Godard nous avait prévenu : le travelling est une affaire de morale…

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Une réponse à “Pour ou contre « Paris » de Cédric Klapisch : un cas de « réversibilité des opinions »

  1. Il est bien vu ce billet. J’avais trouvé bizarre la critique contre dans le journal et l’ai relue deux fois. Un peu les mêmes techniques que le texte de Montaigne sur l’esclavage. En général une critique non favorable et je ne vais pas voir le film même si je comptais bien y aller et je devine que je ne suis pas la seule. Influence, influence, décidemment 😉 Là tout se passait comme si l’auteur de la critique négative reprochait à Klapish d’avoir inventé une idée de l’homme du commun et d’avoir créer sa trame en fonction inverse des attentes normales d’une personne normale et c’est vrai que pour le spectateur, ce n’est pas génial de se voir ainsi anticipé dans ses valeurs aussi grossièrement.
    Peut-être que, pour les critiques, le fait que les auteurs soient respectivement une femme et un homme joue un peu sur les contenus. Un film sérum antioxydant d’une part, un film cimetière d’animaux pour esprit plastique d’autre part. C’est curieux mais ni l’un ni l’autre ne donnent vraiment envie de voir le film.