Web 3.0 : la lutte des définitions est déjà bien entamée

La récente interview de Vinton Cerf dans Le Monde est l’occasion de revenir sur un point qui me tient à coeur et dont j’ai trouvé une analyse parmi les plus pertinentes chez Sarah Labelle, qui vient de terminer une thèse sur la société de l’information (pour en savoir plus).

Car les expressions comme « web 2.0 » et maintenant « web 3.0 » ne sont que les nièmes avatars d’expressions qui circulent dans l’espace social de manière assez paradoxale. L’histoire du terme « société de l’information », ancêtre du web 2.0, est à ce titre très instructive. « Société de l’information » est une expression à la fois évidente et floue (comme « web 2.0 »), nous explique Sarah Labelle. L’évidence vient de son usage dans plusieurs sommets internationaux. Le flou vient d’une absence de définition stable :

« on ne sait jamais si cette fameuse société est d’ores et déjà présente, par la force d’un usage généralisé des médias informatisés, ou s’il s’agit impérieusement de la faire advenir, parce que sa réalité, hautement désirable, serait incertaine » (pp. 21-22)

Voilà qu’à un moindre niveau (web 2.0 et 3.0 sont des expressions propres aux régimes techniques et marketing tandis que « société de l’information » tient aussi du registre politique) l’histoire recommence donc avec « web 3.0 ». Que sera le « web 3.0 » ? La bataille des définitions est déjà bien entamée et le printemps qui arrive verra peut être son embellie…

Perso, j’avais compris que « web 3.0 » serait sémantique ou ne serait pas. Mais non, dixit Vinton Cerf qui prend un malin plaisir à décrédibiliser « web 2.0 » (il suffit de lui accoler l’adjectif « marketing »;-). En tant que Chief Internet Evangelist chez Google, le voilà qui explique ce que sera le « vrai » « web 3.0 » :

Ce que vous décrivez ne s’inscrit-il pas déjà dans le Web 3.0, l’Internet des objets ?

Tout à fait. De façon générale, l’Internet des objets permettra de déléguer la gestion des objets à des tiers. Il sera ainsi possible d’adresser à des sites de services des demandes telles que : « Enregistrer tel film », sans avoir à se plonger dans la liste des chaînes ni dans les programmes de diffusion. Les machines s’en chargeront. Elles communiqueront entre elles pour déterminer le prochain passage de ce film et l’enregistrer pour nous.

Des milliards d’objets seront ainsi dotés de capacités de communication entre eux. Ce qui permettra de masquer la complexité des technologies à l’oeuvre. Tout se passera dans les coulisses.

« Web sémantique », « internet des objets »… l’enjeu des définitions est aussi industriel. Car celui qui imposera sa définition (aux communautés spécialisées, aux grands médias) maximisera ses chances d’en devenir l’étendard, le symbole ou plus prosaïquement l’étalon ou le référent. Car les rôles peuvent différer selon que l’accent est mis sur tel ou tel aspect des innovations actuelles et à venir. L’article, encore à l’ébauche, sur Wikipedia se révèle un bon départ pour comprendre les luttes de définitions qui opposent certains grands acteurs du web. (la série proposée en octobre dernier par Francis Pisani est aussi très instructive : définitions; la version O’Reilly épisode 1 et épisode 2; ou encore là )

Signalons enfin que ce jeu sur les termes et les définitions est très proche des processus décrit dans d’autres domaines à propos des « entrepreneurs de morales » (ici des « entrepreneurs de définition »… le titre de Vinton Cerf chez Google est assez explicite, non ?) qui cherchent à peser sur les manières de considérer tel ou tel acte comme déviant ou pathologique (cf., entre autres, le travail de Howard Becker).

Plus que jamais l’affaire est à suivre…

3 réponses à “Web 3.0 : la lutte des définitions est déjà bien entamée

  1. un monde de web services en quelque sorte ?

  2. Pingback: links for 2008-04-10 at Half-Day

  3. Bonjour,

    J’ai aussi été interpellé par cette appellation Web 3.0 et ai cherché à en comprendre la justification (à défaut de la réelle signification) :
    voir
    http://www.i-o-t.org/post/WEB_3

    Cordialement,
    Philippe GAUTIER