Mediapart et l’effet diligence

L’idée m’est revenue lors de notre conversation avec Alain Joannès à propos du richmedia et des tentatives journalistiques françaises les plus généralistes (Mediapart, rue89, backchich…).
Mediapart est une bonne illustration de ce que Jacques Perriault appelle « l’effet diligence » :

Le nouveau commence par mimer l’ancien. Les premiers wagons de chemin de fer avaient un profil de diligence. Les premiers incunables ont forme de manuscrits ; les premières photos, de tableaux ; les premiers films, de pièces de théâtre ; la première télé, de radio à image, etc. (Cahiers de Médiologie n°6)

En conservant les références d’un média existant et reconnu culturellement (la Une, le rythme mis en scène de conférences de rédaction, etc.) Mediapart peut rassurer un public encore novice du net, c’est-à-dire qui utilise de manière très limitée les possibilités offertes (cf. l’attention de l’équipe d’@si aux internautes novices et parfois perdus dans le site) :

Le journal de Mediapart a été volontairement conçu, dans ses fonctionnalités comme dans son graphisme, de façon analogique : il évoque l’univers culturel de la presse dite de qualité, avec un certain classicisme, mélange d’élégance, d’austérité et de distance.

Il suffit d’avoir consulté une seule fois un article de Mediapart pour s’en rendre compte : vous n’avez pas accès à son intégralité sur la même page. L’article est toujours scindé ce qui rappelle le système de l’organisation papier d’un article en colonnes ou par parties et où le regard naviguait de l’un à l’autre. Et c’est là, peut-être, la limite de l’analogie recherchée par Edwy Plenel. En calquant les codes les plus emblématiques du papier, la rédaction se contraint à certains formats qui :

  • ne sont pas forcément appropriés pour une lecture à l’écran (il est plus facile de parcourir le journal Le Monde ou un de ses articles que Mediapart). En cherchant à rompre avec les logiques de flux (intention des plus louables), les concepteurs de l’interface semble avoir oublié certains principes classiques de lectures.
  • Rendent plus difficile l’expérimentation (et limite tout effet d’apprentissage) de nouvelles formes telles que les décrit Alain Joannès (même si sur ce point je suis assez prudent, cf. la stabilisation du web).
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5 réponses à “Mediapart et l’effet diligence

  1. Emmanuel,
    Je ne te rejoins par entièrement. Certes l’effet dilligence joue à plein, mais au-delà du confort que la maquette offre, il me semble que celle-ci dénote une intelligence de traitement de l’information sur Internet que d’autres ne proposent pas : la hiérarchisation de l’information. Dans un contexte de surcharge informationnelle et de lectures de plus en plus éparpillées et communautaires, je trouve plutôt judicieux de proposer un carré unique et presque entièrement visible à l’écran en guise de Une. Pas de long chariot à descendre (cf. 20 Minutes.fr pour la palme de la longueur et de la non hiérarchisation), pas de concurrence sauvage entre une vingtaine (voire davantage) de modules de textes et de contenus riches, etc. La rédaction fait pleinement son travail : elle m’indique les sujets sur lesquels je peux m’attarder aujorud’hui (enfin 3 fois par jour). C’est à la fois rassurant et avisé. Les médias ne peuvent plus informer leurs lecteurs / auditeurs / spectateurs sur tout ce qui se passe partout. Il leur faut prendre des partis éditoriaux forts. C’est il me semble le choix de Mediapart – et le chemin que Le Monde semble également devoir prendre à en juger par les récents propose d’Eric Fottorino.
    Concernant l’aisance de lecture, je trouve personnellement leur système de chariot automatique plutôt ingénieux. En outre, les onglets « sources » et « commentaires » permettent une navigation beaucoup plus digressive, adaptée à Internet !
    PS : je n’ai pas d’actions dans MediaPart, mais je m’y suis récemment abonné 😉

  2. Emmanuel Bruant

    Effectivement ça fait un peu promo;-) (enthousiaste surtout et tant mieux). Et peut-être que j’ai laissé poindre un soupçon de parti-pris (effectivement, perso j’ai du mal à lire Mediapart à l’écran). Après la hiérarchisation de l’information est le propre du travail journalistique et éditorial. Ce que tu rappelles fait aujourd’hui la force de Mediapart (une « vraie » une de journal) mais peut aussi en faire sa limite à terme (quid d’un lectorat qui dans quelques années n’aura pas grandi dans le système d’information dans lequel les concepteurs du site sont nés).

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