Les technophiles font mal au web

Je rebondis sur le billet de Samuel – Authueil « L’arrogance du geek » avec cette interrogation : et si les technophiles (pour définir une population peut-être plus large que les geeks) faisaient mal au web ?

« Les geeks seraient-ils les seuls à comprendre le web ? J’en doute ! », écrit Samuel. Les geeks étant majoritairement tournés vers les outils, ils perdent souvent de vue l’essentiel : les usages (qui, comme le fait remarquer Narvic, ne sont pas toujours ceux pour lesquels les outils sont conçus. Quand on veut faire chic on appelle ça la sérendipité).

Donc il y a une première chose : les technophiles n’ont pas le monopole de la réflexion sur Internet.

Mais cela ne va-t-il pas plus loin ? En tenant un discours sur les outils et la technique, les geeks ne contribuent-ils pas à donner une image biaisée d’Internet et du web 2.0 en particulier, et à tenir à l’écart les technophobes ?

Pour moi le propre du web 2.0 est justement de permettre au non-technicien de s’exprimer sur la toile. Bloguer, c’est -techniquement – aussi facile que d’envoyer des mails. Poster une vidéo, un commentaire, c’est très accessible. Modifier Wikipedia, c’est fait en deux clics. Mon père a 65 ans et passe ses journées à bloguer en tapant avec deux doigts (coucou papa, oui je vais appeler maman dimanche et j’enverrai même une Dromacarte 😉 ). Personnellement, je ne suis absolument pas technophile au sens où je ne me suis jamais intéressé à la technique et aux gadgets, et pourtant je passe une bonne partie de mes journées à réfléchir à des questions qui touchent au web.

C’est justement parce que la question technique est très largement abolie que le web me passionne. Mais, j’en fais souvent l’expérience, parce que je suis « le mec d’Internet », on a souvent tendance à me confondre avec « le mec de l’informatique ». Ceux qui font cette confusion se rendent très vite compte de leur erreur 😉

Et pourquoi est-ce qu’il arrive qu’on me prenne pour un technicien ? Parce que l’image du web reste, aux yeux de beaucoup, une image de truc technique, compliqué, un truc de spécialistes. « Il faut s’y connaître ».

Il est certain que pour comprendre et expliquer ce qui se passe sur le web, et il se passe des choses tous les jours, il faut baigner dedans. Allez expliquer en 5 mn à un novice total que sur Internet, par exemple, on ne connaît pas les audiences, enfin si, enfin ça dépend, enfin il y a Médiamétrie ou OJD mais c’est partiel, ou Alexa ou Statbrain mais c’est pas fiable, ou des données d’abonnement, mais que l’abonnement n’est qu’une part du trafic car il y a le search, les clics et les accès directs, mais qu’on peut effectuer des comparaisons d’influence, enfin on ne sait pas très bien si c’est l’influence ou autre chose, mais il y a le PageRank, l’autorité Technorati ou le classement Wikio, et c’est basé sur les liens entrants, mais c’est quoi les liens entrants, et pourquoi les liens entrants, etc. : vous passez pour un gros geek aux yeux du technophobe.

Tout l’enjeu est de faire comprendre que le web 2.0 n’est pas qu’un truc de spécialistes, et que ce n’est pas parce que certains peuvent écrire ou dire des trucs comme « j’ai ajouté le Doodle à ma page Friendfeed que je monitore via Twitter » (grand 😉 à un de mes lecteurs, blogueur et confrère très appécié qui se reconnaîtra), que le web est inaccessible.

Il y a une double responsabilité dans ce problème :

– Les technophobes, et ils sont nombreux, trouvent dans le discours geek / technophile / expert une bonne excuse de dire « ce n’est pas pour moi ». Et voilà le syndrome Alain Duhamel étendu aux non-journalistes.

– Les technophiles, avec un discours inaccessible au commun des mortels, contribuent à une image biaisée du web 2.0 et à tenir à l’écart une part de la population en leur fournissant des alibis

Mais l’expertise et la pédagogie du web ne peuvent pas, ne doivent pas, être le fait des seuls technophiles. Il faut des « médiateurs » (au sens premier) qui ont un pied dans chaque univers pour réconcilier les deux, qui vont récupérer le discours des technophiles pour le traduire et poser la question des usages. et de l’impact : « tout ça c’est très bien mais ça sert à quoi et ça change quoi ? ». C’est ce que nous nous efforçons de faire sur Internet et Opinion(s), à notre modeste échelle (à ce propos, je signale aux lecteurs qui m’envoient de mails inquiets qu’Emmanuel Bruant n’est pas mort, il prépare un mois de juin très actif sur le blog). Donc si vous voyez que nous glissons vers la technophilie inintelligible, soyez vigilants, dites-le-nous 😉

L’expérience, la pratique et la compréhension du web 2.0, c’est une question de curiosité avant d’être une question d’expertise.

PS / edit : j’ai oublié de préciser que cette réflexion technophilie / technophobie est aussi issue de notre entretien avec Alain Joannès.

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15 réponses à “Les technophiles font mal au web

  1. Bonjour,

    cela doit avoir des conséquences parfois graves dans le monde du travail ?

    il y a un texte ici :

    http://www.multitudeateliers.com/pdf/serie2_3.pdf

    qui évoque la notion de « culture préfigurative » qu’a construite Margareth Mead.

    « « Voici donc les trois types de culture que je me propose de distinguer : postfigurative, dans laquelle les enfants sont instruits avant tout par leurs parents; cofigurative, dans laquelle les enfants comme les adultes apprennent de leurs pairs; et préfigurative, dans laquelle les adultes tirent aussi des leçons de leurs enfants. »

    Peut-être que la terminologie contribue à consacrer une perception alterée des compétences prétendument techniques que requiert l’usage de l’Internet : mots en anglais, ellipses, néologismes. Ce discours qui segmente, n’est peut-être pas seulement celui des technophiles. Le discours du changement peut être aussi abrupte que le changement. Dès lors que l’on admet qu’il y a quelque chose comme une coupure épistémologique, on tente de trouver un vocable à la mesure de la révolution opérée ? En plus ça doit affecter les relations de travail quand la relation ne s’effectue plus comme un partage d’expérience de l’aîné vers le nouvel entrant mais l’inverse et modifier la notion de légitimité.

  2. Emmanuel Bruant

    Ce billet d’actualité a aussi pour origine notre discussion avec Alain Joannès qui faisait cette distinction entre technophobes et philes. Rendons à César ce qui est à César;-)

  3. « L’expérience, la pratique et la compréhension du web 2.0, c’est une question de curiosité avant d’être une question d’expertise »

    – pour ma part, ne connaissant le net que depuis un an environ, je suis toujours mal à l’aise de lire des articles écrits par des blogueurs connus qui utilisent des termes techniques une ligne sur deux.
    – la curiosité est certainement un moteur de la connaissance mais néanmoins je crois qu’il faut beaucoup de temps pour comprendre le passé. exemple : je n’ai toujours pas compris ce qu’était le Web.2 sans doute par rapport au web.1 mais quid de la différence ?
    – je pense que les technophiles se sentent bien dans leur monde et je ne suis pas sûre qu’ils veuillent s’ouvrir au non initiés. Ces derniers sont à leur yeux de vieux ringards qui n’ont pas su s’adapter, c’est tout.

    merci d’être un médiateur ! 🙂

  4. Pingback: Comprendre ce qui se passe sur le “Web 2″ : entre prédation de ceux qui savent et sentiment de rejet de ceux qui ne savent pas | CiTiZeN L. aka Laurent Francois

  5. Merci pour ton article qui a fait écho à une discussion que j’ai eu avec des amis vendredi : on a l’impression de voir un marché de l’information en énorme tension puisqu’en train d’entrer dans une ère plus « mature ».
    Et je suis d’accord avec toi sur l’enjeu de médiation : les bibliothèques le font déjà, pourquoi pas le web ?

    bon week-end, et au plaisir d’en parler,
    L.

  6. François Guillot

    Cécile : oui c’est une bonne remarque : ce n’est pas que le discours technophile, mais aussi le discours du changement. Ce n’est donc pas juste une friction entre technophiles et technophobes, mais entre partisans du changement et adversaires du changement. Ce sont parfois, souvent, les mêmes, mais ces ensembles ne sont certainement pas identiques.

    Emmanuel : correction faite. Mais je n’ai pas insisté dessus pour ne pas compliquer. Pourquoi ? En gros il y a deux façons d’aborder le sujet :

    1. Soit en disant qu’avec le web 2.0, le technophobe peut être partie prenante du web
    2. soit en disant qu’avec le web 2.0, c’est facile d’être technophile

    Et il y a une nuance. Alain se situe plutôt dans son discours sur le point 2 : il se déclare technophile et explique qu’être technophile ce n’est pas utiliser la technologie pour l’amour de la technologie mais pour augmenter l’efficacité de ce qu’on fait : on teste, on prend, on jette, certains outils sont utiles, d’autres font perdre du temps, on fait des choix.

    J’ai choisi d’axer le billet sur le point 1 car je crois malgré tout qu’il est plus facile de se faire entendre des technophobes en leur disant « technophobes, le web 2.0 vous est accessible », plutôt que de leur dire « technophobes, avec le web 2.0 vous pouvez devenir technophiles ». Parce que je tiens aussi plutôt ce discours vis-à-vis de mes proches et de mon entourage professionnel : je crois qu’il vaut mieux dire aux gens : « tu es technophobe, mais en fait ça ne pose pas de problème » ce qui est une approche du changement plus ‘soft’.

    Donc je préfère parler des méchants technophiles pour rassurer les technophobes. D’ailleurs je ne me considère vraiment pas du tout comme technophile (tu t’en rends compte souvent n’est-ce pas ? 😉 ) contrairement à Alain.

    Thaïs : merci pour ce premier commentaire qui confirme la confusion que génèrent les geeks / technophiles. Pour vous répondre un petit peu sur la différence web1 vs web2, il y a 10 000 manières d’en parler et qui justement traduisent les différences d’approches entre outils et usages. En général je dis que le web 2 est un ensemble d’applications (les blogs, les wikis, les sites de partage vidéo, etc.) qui permettent à l’internaute de produire du contenu beaucoup plus facilement.

    Le problème c’est que l’internaute pouvait aussi contribuer dans le web 1 (forums par ex). Donc ce n’est pas entièrement nouveau avec le web 2, mais ça s’est considérablement accéléré depuis 2004. Donc voilà, le web 2, c’est la contribution, la participation, c’est Internet par et pour les internautes. Et puis ce n’est qu’un concept, il ne faut pas accorder cette expression plus d’importance qu’elle n’en a.

    Laurent : vu ton billet, merci pour la citation. Derrière l’enjeu de médiation il y a un enjeu de pédagogie pour les « vrais gens ». Je suppose que tu le vois comme nous dans ta pratique professionnelle… Mais en fait je ne suis pas sûr de comprendre ce que tu entends dans le parallèle avec les bibliothèques ?

  7. Bonjour François. Les technophiles font mal au web ? Ouh là. Ben… pas d’accord. Du tout. Du tout du tout.

    Les technophiles, compris dans ton acception, et population dans laquelle je m’inscris volontiers, ne font pas de mal au web. C’est tout le contraire. Quand on aime quelque chose, on promeut, en dialogue, on explique, on partage. On développe sa pratique personnelle, on s’amuse à tester, on garde ou on rejette. A ma connaissance, le savoir est un des rares (sinon l’unique) biens qui se multiplie quand on le partage (oui, je sais, des fois je m’épate aussi).

    Moi aussi on me prend pour un « techos » parce que je m’intéresse, alors que je ne suis pas fichu d’aligner deux lignes de html, que je n’ai jamais démonté mon ordinateur et que je fais à peine la différence entre un widget et un mashup. Pourtant on me sollicite et quand j’explique que non, je n’y entrave pas plus qu’eux ‘comment’ ça fonctionne dans les soutes mais que je sais que l’avion va à bon port, ça étonne.

    D’après moi, le technophile veut toujours en faire plus, ou mieux, ou plus vite, ou en mobilité. C’est bien l’usage qui l’intéresse. Et d’après moi il faut autant de traducteurs français/français entre le technophobe et le technophile qu’entre le technophile et le geek d’élite. Le technophile pousse le geek a utiliser les moyens techniques qu’il maitrise pour satisfaire ses besoins, ses envies, ses lubies. Il pousse vers plus de possible. Et de l’autre côté il fait découvrir à ses amis moins technophiles comment tirer parti de nouveaux outils sans technique.

    Alors « c’est pas pour moi », je trouve que ça ressemble parfois aussi à une fausse excuse. Et je prouve régulièrement à certains réfractaires qui voient ça comme compliqué, que si on prend par le bout « tiens toi qui te passionnes pour ça, je vais te montrer comment trouver des blogs d’autres passionnés », et bien l’envie prend le pas sur le rejet.

    A mon sens, il y a autant de mépris chez le geek qui pense que ‘laisse tomber c’est pas pour les 70053r5’ que chez le technophobe pour qui ‘c’est une affaire d’informaticiens qui vivent dans leur univers virtuel’.

    Un expert, je ne sais pas ce que c’est, à part quelqu’un de catégorique. Ou le membre d’une équipe policière dans une série télé américaine qui a lieu à Miami, New York ou Las Vegas. Parlons d’envie, on respirera mieux.

  8. et pendant ce temps là, je me rends compte que Dromacarte est un dinosaure du web… (toute version 0.0, 0.1, 0.5… 2.0) et ça c’est rassurant.
    SI tu m’annonces que Bananaloto est toujours actif, alors là, je brule un cierge.
    C’est que dans le 1.0 y avait aussi des trucs orienté utilisateur, facile à utiliser.

    le syndrome « mec du web » ne marche pas partout. à une époque, pas si lointaine où je m’occupais des clients NTIC d’une agence généraliste, j’étais ce gars là. Le mec qu’on vient voir parce qu’Outlook déconne (un conseil : relance le bouzin avant de m’appeler).

    Et puis là, je suis juste à la com’ dans une boite d’ingénieurs et de techniciens. je ne suis pas le « mec du web », mais le « mec de la com » qui organise les soirées clients et commande les goodies… (j’exagère un chouilla, mais y a de l’idée)

    comme quoi…

  9. François Guillot

    @ Enikao : tu dis que tu n’es pas d’accord du tout du tout, mais sans jouer le consensus mou, je pense qu’on dit la même chose !

    => Il faut se servir de ce que les geeks ou les technophiles pondent de bon
    => Les technophobes se cherchent de bonnes excuses
    => Parlons d’envie (toi) ou de curiosité (moi) plutôt que d’expertise !

    Je pense plutôt qu’on n’a pas la même acceptation de « technophile » contrairement à ce que tu poses au départ. Tu te dis technophile mais j’ai l’impression que tu as le même genre d’approche que moi qui ne me dis pas technophile (je ne me dis pas technophobe non plus, hein). Ce qui nous intéresse, comme tu le dis, c’est de savoir que l’avion va à bon port.

    Donc je fais un peu volontairement un amalgame entre geeks et technophiles, mais c’est pour les raisons expliquées dans le commentaire précédant le tien : en gros, je pense qu’il ne faut pas parler de technophilie aux (nombreux) technophobes, ça les rebute.

    @Xav : Dromadaire.com fait même très fort, regarde ça :

    http://www.smati.com/drs/classement-des-sites-internet-francais.html

    Comme quoi effectivement tout n’a pas besoin d’être 2.0.

    Le syndrome mec du web, ça dépend bien du contexte. Par exemple si on se croise, je vais te demander d’intervenir pour que mon Mac arrête de planter 😉 Tout est relatif !

  10. Farid jeune

    Si même les vieux de 65 ans passent leurs journées sur le web c’est qu’il y a quelque chose de changé dans le domaine de la communication. Moi j’appellerais cela une révolution.

  11. rooo l’otre
    un Mac ça plante pas 🙂
    ou pas souvent
    ou alors, t’as pas de bol.

    ‘tain dromadaire !!!!

  12. @Faridjeune « Si même les vieux de 65 ans « .
    Même si je n’ai pas cet âge là, je tiens à vous dire que vos propos me semblent assez insultants surtout que certains jeunes séniors ont l’esprit beaucoup plus ouvert que certains « jeunes » et surtout sont beaucoup plus actifs !

  13. A ce sujet, une étude intéressante de RISC International :

    http://www.risc-international.com/images/upload/portfolio_img/web%20WHITE%20PAPER.pdf

    En particulier des données intéressantes sur les blogueurs chinois. A pondérer quand même : la liberté sur Internet est toute relative, en Chine…

  14. Emmanuel Bruant

    L’étude semble très très intéressante. Je crois qu’on va regarder cela de près. Merci en tout cas de cette référence

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