(retour sur) Eolas et l’affaire de la dénonciation

Si vous suivez l’actualité blogosphèrique de pas trop loin, vous avez certainement su qu’il y a une dizaine de jours, un billet publié chez Maître Eolas (en fait la simple reproduction d’un procès-verbal de police), au sujet d’une assistante sociale dénonçant un sans-papier à Besançon, a fait le tour du web mais surtout des médias.

Initialement reprise par Le Monde, cette information (il s’agit d’une information) a ensuite été reprise par l’AFP puis par les sites Internet de Libération, Le Figaro, 20 MInutes, le Nouvel Obs, le Point et Europe 1. A l’exception du dernier cité, tous ces médias ont cité la source de l’information comme étant Maître Eolas.

Si l’information n’avait pas été émise par un blog, il s’agirait d’un fait médiatique presque ordinaire. Narvic, dont je m’excuse presque de le citer tant il est devenu banal, mais juste, de chanter ses louanges, produit l’analyse suivante de cette propagation médiatique (dans la foulée de Jules de Diner’s Room) :

« Ce vendredi 27 juin 2008 marquera le jour où pour la première fois un blog est reconnu par la presse française comme un média de référence, source d’informations valables et fiables, méritant d’être reprises et diffusées par les médias traditionnels (…)

Peu à peu, la presse commence ainsi à reconnaître que les blogs tiennent une place réelle dans « l’espace médiatique » de l’information. Les lecteurs ne l’avaient pas attendue pour s’en apercevoir. »

Tout juste.

Et quand on a un blog qui s’appelle Internet et Opinion(s) et dont l’objectif est de comprendre ce qu’Internet change à la façon dont nous nous faisons des opinions, donc notamment de comprendre ce qu’Internet change dans le système médiatique, on ne peut pas passer à côté de cet événement.

Ce que nous nous efforçons de faire dans ce billet, c’est de remettre cet événement en contexte pour bien le comprendre.

Si on considère que l’espace médiatique a commencé à avoir une conscience des blogs en 2004, il aura donc fallu 4 ans pour qu’un blog soit repris comme source d’information fiable par un « grand média ».

En plus, il ne s’agit pas de n’importe quel blog : « Journal d’un Avocat », en ligne depuis avril 2004, blog jouissant d’une réputation de premier ordre auprès des blogueurs, troisième du classement Wikio, un auteur qui a même une page de « fans » et un groupe qui lui est consacré sur Facebook.

Autrement dit, un blog doit montrer une patte sacrément blanche pour être considéré comme une source d’information fiable par les médias traditionnels.

Mais pour être considéré comme une source d’information, encore faut-il être un producteur d’informations…

Et c’est en cela que le cas Eolas reste exceptionnel : parce qu’Anatole (le contributeur de Journal d’un Avocat, ce n’est en effet pas Eolas qui a publié lui-même l’information) a publié une véritable information, alors que les blogs restent un domaine privilégié d’expression d’opinions et d’analyses.

A n’en pas douter, il ne se serait pas écoulé 4 ans avant qu’un grand média reprenne un blog, fût-il de référence, si les blogs étaient de vrais producteurs d’information.

Mais ils ne le sont pas, ils sont producteurs d’opinions et d’analyses et sont considérés comme tels. A ce titre, la reconnaissance des médias est, fort heureusement, arrivée plus tôt : Versac tient une tribune dans Les Echos, Eolas himself a été invité à débattre sur France Info, Jaï de Duo and Co a été sollicité par des journalistes pour ses éclairages sur l’affaire de la Société Générale (1)… Quelques exemples existent donc d’utilisation de blogueurs, non pas en tant que blogueurs, mais en tant qu’experts, analystes ou éditorialistes.

Exemples certainement trop pauvres, me direz-vous, et vous aurez raison. Les médias en ligne restent très avares de citations de blogs — relire cette petite étude statistique que nous avions conduite, sur l’utilisation des liens externes par les principaux médias en ligne français : dans le cadre de notre expérience, aucun blog n’était linké s’il n’appartenait pas à la plate-forme de blogs du média en question.

De plus, la figure du blogueur dans les médias est à 99% celle du blogueur et pas celle de l’expert ou de l’analyste : ce sont les papiers sur les leaders d’opinion sur la toile, les revues de web anglés « les blogueurs disent que« …

Avec la reconnaissance d’Eolas comme source d’information médiatique, les exemples sus-cités de blogueurs qui ont réussi à être autre chose que des blogueurs aux yeux des médias, et quelques autres signaux faibles de reconnaissance et d’ouverture (je citerai à ce titre les différentes initiatives d’Eric Mettout pour le compte de l’Express.fr), on peut espérer comme Narvic que le 27 juin 2008 marque effectivement un changement d’attitude des journalistes vis-à-vis des blogs.

Le Monde aura au moins démontré, à cette occasion, que les blogs pouvaient être source d’opportunités rédactionnelles. Et pas seulement une source de concurrence.

(1) et encore Alain Joannès faisait-il remarquer que cela s’était fait tardivement dans la chronologie de l’affaire Kerviel.

8 réponses à “(retour sur) Eolas et l’affaire de la dénonciation

  1. Il me semble encore un peu tôt pour crier victoire ! Tout cela se fait sur la pointe des pieds et donne l’impression que la citation de la source (M.Eolas) se fait à contre-coeur. Mais c’est un début😉

  2. Emmanuel Bruant

    Tout à fait ceucidit, c’est un indice, un signal faible.

  3. François Guillot

    Enfin, on l’espère… Ca peut aussi rester un cas isolé…

  4. Dans ce cas, il s’est passé deux choses
    1) le titulaire de l’information a trouvé plus pertinent d’envoyer celle ci à Eolas qu’au Monde ou au Canard Enchainé
    2) le Monde a estimé qu’une information juridique publiée par Eolas était fiable

    Si la deuxième proposition est intéressante, la première ne l’est elle pas encore plus?
    Elle révèle l’aura qu’à aujourd’hui probablement Eoals dans les milieux juridiques!

  5. François Guillot

    Ne sachant pas quel était le lien exact entre Anatole et Eolas, j’ai préféré ne pas traiter le premier point que tu évoques. Mais si effectivement il n’y a pas de lien, c’est à dire qu’Anatole est un simple lecteur qui a envoyé cette info à Eolas plutôt qu’à d’autres, c’est intéressant. Cela démontre le lien de proximité qui se crée entre Eolas et ses lecteurs…

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  7. une retour intéressant du maître Eolas sur cette affaire, chez embruns (le reste de la discussion n’a rien à voir) : http://embruns.net/logbook/2008/07/31.html#c67302

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