La Géorgie de BHL et le web de Gunthert, tentative de prolongement de l’analyse

André Gunthert s’en donne à cœur à joie dans son billet C’est BHL qu’on assassine. Notre directeur d’études le plus prolixe sur la toile analyse les contrefeux lancés suite au long article de notre BHL national. C’est à la fois pertinent et mordant.
Mais, ironie de l’histoire, la vision du web d’André Gunthert ressemble étrangement à la vision de la Géorgie de BHL : tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil (et oui, pas question d’être en reste dans la provocation, à mon tour de taquiner André – tant qu’on en arrive pas au dialogue de sourds 😉
« Le web est-il capable de modifier les grands équilibres médiatiques? » lance-t-il en introduction pour annoncer que « c’est un monument qu’internet fait aujourd’hui vaciller » et conclure en toute fin de post, « BHL ferait bien de s’en souvenir avant son prochain dithyrambe – le juge, aujourd’hui, c’est le web ».
Heureusement dans les commentaires un internaute rappelle que derrière cette contre-attaque, il y des journalistes et pas « le web ». Mais cette remarque lui vaut une réponse sèche du professeur :

Pour les sourds et malentendants, j’ai bien dit: le web. Le web de Rue89, qui met en ligne une parodie qui n’aurait jamais trouvé sa place dans les pages Opinions du Monde ou Rebonds de Libé. Ou le web du monde.fr, qui affiche en face du texte de BHL un commentaire désobligeant d’internaute. Ou le web de Facebook, où les amis de BHL se comptent.

Le web des petites différences, le web qui ne respecte rien, le web qui mine l’argument d’autorité, le web qui buzze et cancane, le web où l’on s’interpelle et se répond. Le web: le pire ennemi de tout ce qui a fait BHL (je souligne).

Tiens, cela sonne comme du Loïc Le Meur de gauche ;-). Certes André, mais (encore une fois) « Le web » ça veut pas dire grand chose dans ce cas (souvenez-vous du texte de Deleuze sur les nouveaux philosophes ;-). Pour preuve ce billet du Post.fr relevé par vous-même : il y a aussi des défenseurs de BHL sur la toile. « Le web » n’est donc pas pro ou anti BHL (Le commentaire mise en exergue par Le Monde est le dernier arrivé, pas le plus critique. Rien n’aurait empêché des pro-BHL de s’exprimer et d’être eux aussi mis en exergue. (petite parenthèse, cela montre aussi que un débat/une conversation est très difficile dans les commentaires, « spirale du silence » oblige par exemple, mais cela nous emmène vers d’autres questions comme celle des remarquables fatals flatteurs…). Le web a simplement des utilisateurs (producteurs et/ou lecteurs).

Ainsi, les contrefeux ne viennent pas de blogueurs ou d’internautes lambda. En fait, elles viennent de journalistes qu’on peut (hypothèse, je dis bien hypothèse) imaginer comme éloignés du réseau BHL (nouveaux entrants, adversaires de longue dates, etc.) et à l’abri de « pressions » (dont les formes peuvent être très diverses) pour critiquer une signature comme BHL. Zineb Drief est un jeune journaliste chez rue 89 par exemple, pas un internaute inconnu. Nous restons dans un cadre bien défini de professionnels de l’information et/ou du débat éditorial.

Cet épisode nous en apprend plus sur les journalistes que sur le web il me semble. En fait ce que je retiens de ce petit épisode (et cela n’a rien de nouveau), c’est que les sites d’informations offrent un espace complémentaire à certaines journalistes pour développer des contenus (aussi bien dans le fond que sur la forme comme nous l’a montré Rue89) qui ne passeraient pas avec la même facilité dans la presse papier (ne parlons même pas de la télévision). Ajoutez à cela qu’ils peuvent être alors repris par la presse aux supports plus traditionnels. Nous sommes dans une reconfiguraion médiatique (entendre rééquilibrage des supports) à l’intérieur d’une profession. (L’affaire Sine/Val est à ce titre encore plus symptomatique et les remarques d’André Gunthert me conforte dans l’idée de creuser de ce côté là avec un prochain billet là-dessus. mon hypothèse : en off les journalistes ou les signatures défenseurs de Val, en on les journalistes ou les signatures défenseurs de Siné… à vérifier le cas du Nouvel Obs papier et du nouvelobs.com va être très intéressant à regarder)

Après le constat, la question : cela durera-t-il ? Quand les .fr seront devenus (réellement) les moteurs des rédactions, les marges de manœuvre existantes (à la fois journalistiques et techniques) s’effaceront-elles ? Pour preuve, la fermeture momentanée des commentaires sur l’article de Libe.fr qui relatait la polémique. Une des choses que permet le web c’est de faire baisser les coûts de production de l’information et donc de lancer de nouveaux titres (Rue89, Mediapart, etc.) qui peuvent développer des regards nouveaux, complémentaires ou alternatifs (ou ce qu’on voudra).

Quoiqu’il en soit André, de grâce, pas d’évangélisme ou de raccourci médiologique ;-), ARHV est de trop bonne facture pour cela… mais peut-être que nous sommes d’accord en fait sur le fond ?;-)

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4 réponses à “La Géorgie de BHL et le web de Gunthert, tentative de prolongement de l’analyse

  1. On pourrait dire que dans l’éternelle discussion du verre à moitié vide ou à moitié plein, il faut bien qu’il y en aient qui tiennent la position du verre à moitié plein. Ou encore qu’il appartient à ma méthode de travail sur ARHV de poser des hypothèses pour plus tard, en attendant de vérifier a posteriori leur bien-fondé. Mais je parle aussi en praticien convaincu du blogging, à qui cet outil a appris énormémement de choses, et qui m’a fait me déplacer dans mon écriture, dans mon rapport à mon travail ou dans mes positions publiques. Comme vous, je n’ignore pas qu’on ne fait pas le même journalisme en ligne que sur papier. Mais au-delà d’une opposition simpliste web/papier, le cas BHL est intéressant parce qu’il pointe ce qui fait le fond de cette antithèse.
    (Une mise au point: on se donne toujours le beau rôle quand on dit: on ne peut pas dire LE web, LA technique, LE sexe, etc… Je veux bien écrire à chaque fois une longue périphrase pour préciser qu’il s’agit d’un ensemble de facultés de communications aux caractéristiques historiques et fonctionnelles spécifiques, etc. – mais je vous propose pour aller plus vite qu’on appelle ça entre nous « le web », d’accord? 😉
    Pour BHL, rien n’a changé: un conflit, hop, je saute dans mon jet et j’envoie mon papier au Monde. C’est la répétition un peu trop voyante de ce système qui a provoqué les premiers commentaires. A la différence de Schneidermann ou même d’Aphatie, BHL n’a pas encore vu qu’il y a quelques chose de changé dans l’univers médiatique, et c’est au fond cet aveuglement que le web lui renvoie dans la figure.
    Une des choses que le web a tué (et votre commentaire gentiment provoquant à l’égard du prof de l’EHESS en fournit encore un témoignage), c’est la révérence. Pour le meilleur et pour le pire, sans doute, mais c’est ainsi. Or, s’il y a bien une chose sur quoi repose le système BHL, c’est bien cette longue chaîne de la révérence, qui a fait publier son papier sans même l’avoir lu.
    Mais l’élément le plus caractéristique de toute cette affaire, et qui définit bien cette nouvelle configuration du système de l’information, c’est la vitesse qu’il confère au débat. Le symptôme marquant que je relève, c’est d’avoir lu la parodie avant l’original. Autrefois, compte tenu des contraintes du système médiatique et de son peu de fluidité, la réplique d’un mandarin à un safari de BHL était forcément différée dans le temps et dans l’espace – on sortait du temps médiatique, et il fallait être un spécialiste pour suivre à la trace les divers stades d’une discussion, avec ses rebonds éparpillés entre les colonnes du Monde diplo, des Nouvelles littéraires ou de la revue Esprit… Aujourd’hui, l’accélération et l’homogénéisation de la communication favorisées par le web font que le texte initial et ses critiques se rencontrent et buzzent ensemble dans un même temps et un même espace médiatique – c’est cette même caractéristique qui nous permet de discuter vous et moi de ce texte alors que cela ne fait pas une semaine qu’il est paru.
    Je n’espère pas vous avoir convaincu que ma vision n’est pas tout à fait la même que celle de BHL ou de Loïc le Meur… 😉 Je crois qu’on est d’accord sur le fond. Mais croyez-moi aussi si je vous dis, en historien, que le web a plus modifié le système de l’information en dix ans que toutes les innovations techniques depuis un siècle. Et qu’il est parfois un peu agaçant de voir une nouvelle forme de snobisme se complaire, à toute force et contre toute vraisemblance, à nier ou à minimiser ces déplacements.

  2. Puis-je me permettre de me glisser dans votre riche dialogue ? 😉

    Juste une remarque : la critique de BHL sur le web a été portée
    – par des journalistes
    – sur des critères journalistiques

    La parodie de Zineb Dryef renvoie la critique d’un journalisme à la Tintin-reporter, un faux journalisme de BD, un truc divertissant pour les enfants, quelque chose de pas sérieux.

    Le « fast-checking » de l’équipe de Rue89 s’y prend différemment, mais la critique est la même : manque de sérieux dans l’application des standards professionnels du journalisme, révélé par une application stricte des règles canoniques de vérification.

    A ce point, le web n’intervient que comme espace d’expression supplémentaire pour les journalistes professionnels (une expression qui ne serait peut-être pas parvenue à trouver un espace aussi facilement dans les médias traditionnels, verrouillés par le manque de place, et des critères d’attribution de la place disponible relevant bien souvent du copinage et du clientélisme).

    Ce qui est nouveau en revanche, c’est la rapidité de la réponse, et le fait que tout le débat est accessible simultanément au même endroit (l’écran du navigateur de l’internaute). J’y vois une illustration supplémentaire de ce qu’internet ne change pas tout : bien des choses que l’on y observe ne sont en réalité que des déplacements et pas des créations.

    Des modifications s’opèrent dans ces déplacement, certes. Mais là encore, il me semble qu’on en revient toujours aux deux principales nouveautés qu’internet introduit : l’abolition des délais dans la communication imposés par l’espace et le temps.

    En ajoutant, bien entendu, l’effet de la fin de la rareté de l’espace d’expression publique (même si se pose du coup la question de la visibilité) et l’accélération des phénomènes de caisse de résonance (le buzz).

    Il ne s’agit pas de minimiser les déplacements, André 😉 Il y a bien des déplacements et ils modifient effectivement le paysage médiatique. Mais cet exemple (aux répercussions tout de même limitées) ne témoigne pas pour moi d’un changement tellement radical…

  3. N’ayant pour ma part jamais opposé mécaniquement web et journalisme, je ne vois pas pourquoi il faudrait, lorsque je formule une antithèse, la ramener à une autre, que je n’ai pas employée. Je ne suis visiblement pas le seul à ressentir les choses de cette manière, voir par exemple la page de forum dédié d’@si, où les internautes opposent spontanément BHL et « le web » ou internet:
    http://www.arretsurimages.net/forum/read.php?3,38860,38860

    Pour ce qui est du jugement sur la portée de cet épisode, l’avenir nous départagera – mais je note dès à présent que le buzz, qui se poursuit, ne semble pas vous donner raison. Relisez attentivement Deleuze (qui reste pour moi l’alpha et l’oméga sur le sujet): vous verrez qu’il fait du symptôme « nouveaux philosophes » un pur effet du système médiatique. C’est bien sous cet angle qu’est reçue cette affaire, d’où l’effet d’emballement, que je perçois pour ma part tout à fait clairement (mais j’ai de bonnes antennes 😉

  4. Emmanuel Bruant

    Je vous remercie de vos réponses car je trouve avoir progresser dans la réflexion.
    André, peut-être que nous sommes (Narvic et ma pomme) plus royalistes que le roi ? On prend une posture plus exigente que le chercheur ;-)… Je ne sais pas.
    Ce que je cherchais à dire derrière la provocation gentille et facile c’était que parler du « web » ne faisait pas vraiment avancer les choses. Que l’arrivée de ces technos ait changé nos vies, qui pourrait le nier ?
    Ce qu’on essaye de faire ici (comme chez Narvic et chez vous, il me semble) c’est d’essayer d’aller un peu plus loin : entre l’évangélisme et le snobisme on a tout un éventail de postures.

    Mais une fois qu’on a dit le web ceci le web cela, on a à la fois tout dit et rien dit. Cela me fait un peu penser aux « concepts bulldozers » dont parle Grignon (l’urbanisation, la société de consommation). Il ne s’agit pas de se donner le beau rôle, mais de s’interroger sur le niveau de description et d’analyse. Mais encore une fois, peut-être qu’on va chercher midi à quatorze heure.
    Dans le cas BHL, je pense qu’on gagne à aller plus loin dans l’analyse – en montrant que le déclencheur reste le fait de journalistes pour qui le web a permis de nouvelles marges de manoeuvres. (bon j’insiste pas c’est dans le billet et le commentaire de Narvic)

    En revanche, votre réponse André m’a permis d’éclaircir un point que je trouvais pas clair dans votre billet : la lecture de la parodie avant l’original. Et sur ce point, que vous développez dans le commentaire je suis complétement d’accord avec vous. Le web permet de décloisonner les réponses qui auraient été éparpillées dans d’obscurs recoins de l’espace médiatique ou éditorial. Là, je suis d’accord qu’on a une différence fondamentale avec le système médiatique précédent. Alors que les critiques des nouveaux philosophes étaient réduites au bouche à oreille ou à des supports très particuliers avec des temporalités éloignés on assiste à la collusion de ces différents niveaux de discours. (mais, précision, encore faut-il chercher, être accoutumé à certains sites, etc. ce qui n’est pas le cas de tout le mondre – bien au contraire puisque le web illustre l’éclatement des audiences. Donc la question ensuite est de savoir si la critique est disponible sur des sites très différents ou si il existe une redondance sur quelques sites aux lecteurs somme tout assez proche : rue89 et Arrêt sur image versus figaro.fr et koz. Attention à notre propre ethnocentrisme lié aux blogs, aux sites favoris alors même que le web est d’une profondeur insoupçonnée)

    En prolongement de nos deux billets et en réponse à votre dernier commentaire, la question est de savoir si des commentaires négatifs peuvent avoir un impact sur une conduite éditoriale ? A voir…. Je pense, pour ma part, que ce n’est pas cet épisode qui nous le dira 😉