Nos plus belles années (3/4) : les cinéphiles

Pour ce troisième épisode de « nos plus belles années » (1 et 2), direction l’entre-deux-guerres et la presse cinématographique populaire avec deux de ses titres phares, Cinémagazine et Mon Ciné.

Précisons encore un peu notre focale, celle d’une rubrique et une seule… ce courrier des lecteurs qui joue un rôle important de fidélisation et de positionnement dans la production pléthorique de l’époque.

Sa fonction de départ est de satisfaire la curiosité des lecteurs et de répondre à leurs questions. Mais, à l’usage, cette rubrique prend d’autres dimensions. Il devient une importante fonction de dialogue et de débat entre la rédaction et les lecteurs du journal. Les uns et les autres donnent leurs avis sur les articles, la mise en page, les derniers numéros et le journaliste en charge de la rubrique explique les choix retenus. Jusqu’ici rien de très étonnant…

Mais cet homme-réponse dépasse son rôle de journaliste : le courrier des lecteurs se fait courrier du cœur où des lectrices et des lecteurs de province cherchent l’âme sœur. Il encourage même les correspondants à se livrer comme ici avec Hermine :

« Allons, mon enfant, n’oubliez pas que je suis un père confesseur et que vous pouvez m’avouer toute la vérité » (Mon Ciné, 14 mars 1930)
ou les réconforte, comme cette réponse à Duchitanu X.37 :
« Pourquoi traiter votre patelin de sale trou ? Moi qui ai pas mal roulé ma bosse, je le trouve charmant. Savez-vous seulement ce que vous réserverait la vie ailleurs ? » (Mon Ciné, 24 mars 1932) Nous sommes dans un journal (certes populaire) de cinéma, je vous le rappelle.

Le courrier de ces lecteurs se révèle ainsi un véritable forum sur les goûts, les intérêts cinématographiques ou la vie des uns et des autres. Il ne s’agit pas uniquement d’un dialogue entre un « homme-réponse » et des lecteurs mais d’une forme d’échanges entre les lecteurs. En effet, si le journaliste reste médiateur, il n’hésite pas à interpeler les uns et les autres, avec des messages du style :

« Chochot prie Sanglier des Ardennes de faire savoir s’il peut correspondre avec lui » (Cinémagazine, 5 mai 1922)
ou encore, « Pourquoi ne correspondez-vous pas avec une « amie » que je connais par ses lettres spirituelles et qui, je crois, a avec vous, beaucoup de goûts communs ? Lisez mes réponses à Perceneige, je suis persuadé qu’elle accepterait de correspondre avec vous ». (Cinémagazine, 16 mars 1923)

Comme on peut le noter avec ces quelques citations la pratique du pseudo est quasi générale. Quelques autres exemples ? Miss-Thérieuse, Ramonette, Lorgnons dorés, Lou Fantasti, Flirteuse, Mimi Colibri et j’en passe. Même le journaliste en charge de la rubrique, par ailleurs rédacteur en chef, se fait appeler Sylvio Pelliculo. Remarquons donc que la généralisation du pseudo (sans arrière-pensée du style corbeau, etc.) n’est pas uniquement liée au net mais plutôt à tout support de dialogue où l’on cherche à échanger plus librement sur des questions intimes (vie amoureuse, goût, etc.).

Pas le temps de développer beaucoup plus, mais ces quelques évocations pour rappeler qu’il a existé des manières de converser, de créer une communauté à partir d’un média bien avant internet (pensons aussi à la radio et encore plus proche de nous la libre-antenne). Evidemment, le support technique n’a aucune commune mesure : entre quelques pages d’un magazine et la souplesse de nos outils actuels il y a des années lumières. Evidemment, la conversation n’est pas horizontale puisqu’elle reste filtrée par un journaliste. A regarder ces pages, lire ces échanges on voit à quel point tout nous est facilité par Internet et son 2.0.
Mais on peut néanmoins noter, à lire ce courrier des lecteurs qu’il existait une véritable effervescence, une volonté d’échanger, de rencontrer, de s’ouvrir, etc. Le corps fragile d’une communauté cinéphile populaire. Internet n’a pas créé la participation et la conversation mais nous a permis de lui redonner une nouvelle puissance. Ce qu’il serait intéressant de comprendre c’est pourquoi et comment le courrier des lecteurs s’est peu à peu transformé en support phatique et publicitaire (je pense en particulier à Télérama ces dernières années) ? Comment des espaces appréciés des lecteurs ont-ils pu disparaître ? Pourquoi faudra-t-il attendre quasiment 50 ans pour connaître une nouvelle génération de lecteurs participatifs ?

PS 1 : tous ces exemples sont issus du mémoire d’Emilie Charpentier, Spectateurs, vous avez la parole ! et sous-titré – au cas où vous n’auriez pas compris – « le courrier des lecteurs dans Cinémagazine et Mon Ciné »

PS 2: on pourrait sûrement dire ça d’autres courriers des lecteurs, mais je ne les connais pas. C’était juste un exemple. Surtout d’autres personnes, bien plus compétentes que moi, pourraient en parler avec beaucoup plus de subtilité.

7 réponses à “Nos plus belles années (3/4) : les cinéphiles

  1. > Internet n’a pas créé la participation et la conversation mais nous a permis de lui redonner une nouvelle puissance.

    Ouf j’ai eu peur.
    Internet permet comme le minitel ou le téléphone, la conversation (écrite ou orale) à distance.
    Bon il y avait bien une communication rudimentaire avec les écrans de fumée des indiens d’amérique ou dans les montagnes avec l’echo et les sons graves issus d’un instrument. Les barrissements d’un éléphant portent sur plusieurs kilomètres.

    Hugh !

  2. Emmanuel Bruant

    @ paul : et moi qui pensais vous faire plaisir avec ces références cinéphiliques😉
    Evidemment, mais on ne parle pas de la même conversation là. Je cherche juste à montrer qu’il y a des traces dans d’autre époque de chose que l’on considère comme le comble notre « modernité ». Montrer que le courrier des lecteurs avait une fonction de lien, de mise en communauté devrait nous faire réfléchir sur la manière dont nous l’utilisons aujourd’hui pour définir l’individu contemporain (tribal, communautaire, etc.).

  3. Je ne connais pas Cinémagazine et Mon Ciné. J’ai lu Les cahiers du cinéma et qq magazines plus ou moins orienté cinéma. Aujourd’hui je visionne directement les films. Parfois je lis plusieurs critiques d’un même film pour voir si ca coincide avec mon analyse du film. Ça coïncide pas souvent😀
    mais je regarde le style du journaliste ou de l’amateur.

    Ce qui me ferait plaisir c’est une référence à la comédie italienne ou française. Le reste me laisse de marbre. Tiens même une Marylin Monroe juste en face. Et après ? c’est une blonde ‘made in USA’.
    Non je ne joue pas au blasé … enfin si un peu.😉

  4. Bravo et merci pour ce plongeon dans cet « antique » courier des lecteurs. Et j’avoue que suis jaloux de ne pas avoir eu l’idée🙂

    Le côté paternaliste est amusant, ça rappelle les journaux pour ados. Le lecteur se tourne vers le journal non plus pour critiquer ou donner son avis, mais pour obtenir une validation, une confirmation de sa normalité ou de ses problèmes.

    Le paradoxe, c’est la difficulté qu’ont les journaux avec leurs commentaires, par exemple liberation.com. On dirait qu’ils ne savent que faire de ses commentaires, entre répulsion et nécessité — et comme le courrier classique des lecteurs n’existe plus sur le web, il y a un vide.

    Je me permet de pointer sur un de mes posts, sorry pour l’auto-lien, mais ça peut être un bon contrepoint…

    http://ils.sont.la/post/commentaires-mediocres-et-sans-interets-5-erreurs-liberation-a-ne-pas-commettre

    Il y a comme une perte totale de compétence sur la gestion des inputs des lecteurs.

    Et la mention d’un glissement dans télérama du courrier vers un canal vide montre que la difficulté est peut-être au delà de la technique.

    Une manière de considérer les lecteurs ? Ou plutôt la relation lecteur-rédacteur ?

    En tout cas, pour l’instant aucun gros média français n’a trouvé la formule magique. Seul les gros-blogs-devenus-médias arrivent à « vivrent » leurs commentaires de manière vivante, riche et dynamique.

  5. Emmanuel Bruant

    @ Julien : ce billet est plus qu’un bon contrepoint !

  6. Je rebondis sur ce sujet et sur votre commentaire sur notre blog, http://www.enkilt.fr/index.php/2008/09/24/274-europa-film-treasures-la-suite, pour vous conseiller Europa Film Treasure, http://www.europafilmtreasures.fr/, un site de VOD qui présente les trésors cachés de cinémathèques européennes, gratuitement, en streaming, avec des sous-titres dans la langue de votre choix (5 langues disponibles).

  7. J’ai trouvé un blog de cinéma http://cutleblog.wordpress.com/ qu’en penses-tu ?