Nos plus belles années (4/4) : les glandeurs

Le glandeur est une figure peu valorisée dans nos sociétés. Pourtant, s’ennuyer est sûrement une de nos caractéristiques anthropologiques (je m’avance un peu ?).

Un cas limite qui illustre cet ennui est le roman de Georges Pérec, Un homme qui dort – conçu comme le négatif de son livre, plus connu, Les Choses (qui a pour sous-titre « une histoire des années soixante », ce qui n’est pas anodin). Le lecteur découvre au fil des pages le monologue d’un jeune homme de 25 ans, indifférent à la société, et qui se laisse aller à l’ennui et plonge dans l’indifférence (un cas limite je vous dis…)

Tu descends tes six étages, tu les remontes. Tu achètes le Monde ou tu ne l’achètes pas. Tu t’assieds, tu t’étends, tu restes debout, tu te glisses dans la salle obscure d’un cinéma. Tu allumes une cigarette. (…) Tu joues au billard électrique ou tu n’y joues pas. (…) Tu relis un roman policier que tu as déjà lu vingt fois, oublié vingt fois. Tu fais les mots croisés d’un vieux Monde qui traîne. Tu étales sur ta banquette quatre rangée de treize carte, tu retires les as, tu mets le sept de coeur après le six de coeur, le huit de trèfle après le sept de trèfle, le deux de pique à sa place, le roi de pique après la dame de pique, le valet de coeur après le dix de coeur.

Voilà une des multiples descriptions du livre sur la manière de passer seul le temps, le tuer comme on dit. Auparavant, Pérec décrivait minutieusement une lecture pleine d’ennui du journal vespéral :

Tu t’assieds au fond d’un café, tu lis le Monde ligne à ligne, systématiquement. C’est un excellent exercice. Tu lis les titres de la première page, « au jour le jour », le bulletin de l’étranger, les faits divers de la dernière page, les petites annonces (…), les prévisions météorologiques; les programmes de radio, de télévision, des théâtres et cinémas, les cours de la bourse; les pages touristiques, sociales économiques, gastronomiques, littéraires, sportives, scientifiques, dramatiques, universitaires [je coupe la description est longue;-)]

Cinq cents, mille informations sont passées sous tes yeux si scrupuleux et si attentifs que tu as même pris connaissance du tirage du numéro, et vérifié, une fois de plus, qu’il avait été fabriqué par des ouvriers syndiqués et contrôlé par le BVP et l’OJD. (…) lire le Monde, c’est seulement perdre, ou gagner une heure, deux heures (…) il t’importe que le temps coule et que rien ne t’atteigne : tes yeux lisent les lignes, posément, l’une après l’autre. (p. 253, je souligne)

Relire Pérec c’est comprende à quel point l’écologie de l’ennuie s’est métamorphosée. Il y a eu bien sûr entre temps la télévision. Mais aujourd’hui  un seul support ouvre sur une multitude de lieu. L’ennui est à la fois devenu plus simple (on peut même ne plus sortir de chez soi) et plus riche (on peut faire bien plus que lire le Monde, jouer au flipper, aller au cinéma et faire des réussites) : attendre l’actualisation des flux RSS, poker sur Facebook, lire sans arrêt les mêmes dépêches AFP qui circulent sur les sites médias, les sites pure players et les portails, googliser sa grand-mère, relever les mails, jouer à PacMan, déambuler dans 2nd Life, etc. toutes ces petites choses du net, insignifiantes et indispensables, que Georges Pérec décrirait sûrement avec délice.

J’évoque tout cela pour faire contrepoint au consom’acteur, à l’internaute participatif, l’intelligence collective etc. Les applications du net sont autant des supports de créativité que les nouveaux prolongements de notre ennui (c’est le verre d’eau à moitié vide ou à moitié cher à André Gunthert😉. Ce détour par Pérec nous le rappelle.

3 réponses à “Nos plus belles années (4/4) : les glandeurs

  1. L’Homme qui dort, un grand roman, injustement oublié. Belle lecture…

  2. Bien vu ! Il y a là comme les deux dimensions de l’oisiveté : la bulle et l’ennui.
    Je pointe juste une autre lecture, Catch 22 de Joseph Heller.
    Un passage m’a frappée :
    « Dunbar aimait Clevinger parce que Clevinger l’ennuyait et ralentissait ainsi la marche du temps. »
    Le livre raconte l’univers mental des officiers bombardiers d’une escadrille pendant la seconde guerre mondiale. Ils veulent tous être pris pour fous et malades et y croient dur comme fer (par souci de crédibilité) plutôt qu’être envoyés en mission. Mais ça ne marche pas trop. L’ennui ici est passif c’est comme l’envers de la peur de mourir. Je n’avais pas compris au début pourquoi cette phrase un peu absurde; En principe on aime pas quelqu’un qui nous ennuie; Mais là ennuyer c’est donner du temps dans un espace temps volatile et précaire. En temps de guerre c’est appréciable; Bref ce long détour pour dire que peut-être que l’ennui a trait au temps qui reste et que l’on peut investir. Ce serait peut-être finalement l’activité la plus inactive qui soit mais qui requiert le plus de « disposition à », d’où cet affairement sur le M(m)onde dans le passage du livre, qui a nom ennui. « L’écologie de l’ennui s’est métamorphosée » c’est très bien dit !

  3. Très intéressant! Ca me donne à réfléchir. Je vais aller tuer le temps sur le web😉