Le droit à l’oubli selon Alex Türk ou l’extension du domaine de la lutte ?

Passionnante entrevue de Télérama avec Alex Türk, le président de la Commission Nationale de l’Informatique et des Libertés (plus connue sous son acronyme CNIL). Comme je n’ai pas été formé à la fiche de synthèse, pas de résumé ici, juste une citation qui fait écho à d’autres analyses du blog (cf. L’arythmie).

Charles Baudelaire revendiquait deux droits fondamentaux : le droit de s’en aller et le droit de se contredire. Le droit de s’en aller, aujourd’hui, est malmené par la vidéosurveillance, la géolocalisation… et tous les traçages dans l’espace. Le droit de se contredire est bafoué par les informations et les images qui restent sur la Toile et qu’on ne peut pas faire disparaître : je dois quand même avoir le droit de dire blanc à 20 ans et de penser noir à 30 ! Il faudrait que les réseaux laissent la maîtrise de l’information aux utilisateurs. Ce n’est pas le cas aujourd’hui.

Première remarque : lire Alex Türk, comme d’autres, c’est comprendre et anticiper les enjeux d’opinion auxquels devront faire face, un jour où les autres, les moteurs et autres plateformes sociales. Le refrain « tout le monde il est beau et tout le monde il est gentil » de la Génération Y avec lequel les uns et les autres nous serinent n’aura qu’un temps.

Deuxième remarque : à la première lecture, les propos d’Alex revigorent. Mais si on relit attentivement, il y a quelque chose qui cloche.

Ce n’est pas aussi simple. Est-ce une question de droit ? Google, Facebook, MySpace et consorts n’interdisent pas de dire tout et son contraire; ils rendent juste visibles, ils médiatisent (même à petite échelle) que l’on a dit tout et son contraire. Le risque n’est pas tant juridique que moral et social : du style apprendre qu’un de vos récents amis était un raciste notoire dans son adolescence. L’éclairage d’un Maître Eloas (déjà esquissé par là notamment) sur les propos d’Alex serait d’une grande utilité.

Il me semble (attention, j’enfonce une porte grande ouverte😉 ) que l’ambivalence vient du fait que ce qui était jusqu’ici réservé aux personnalités publiques (qui donc avaient choisi de s’exposer) s’applique à nous tous désormais. S’exposer publiquement relevait d’une lourde industrie (discuter avec un journaliste, prendre un micro, etc.) comparée au simple mot de passe qui valide mon inscription sur Facebook (et non, je ne citerai pas l’artiste surestimé de la Factory).

En fait il n’y a pas de droit à se contredire, mais plutôt une tolérance sociale envers la contradiction plus ou moins forte et contraignante. Et dans nos sociétés, la tolérance à la contradiction est très faible ou disons qu’au mieux on ferme les yeux. Les participants de Mai 68 trainent parfois comme un boulet leur appartenance radicale : regardez Daniel Cohn-Bendit et son livre justement intitulé Forget 68 !

Et Internet dans tout cela ? Et bien, le net ne risque pas d’arranger cette intolérance à la contradiction, au contraire, il peut l’entretenir à moindre frais. Car jusqu’ici il fallait être bien informé pour retrouver ou avoir retenu telle déclaration tenue 10 ans auparavant et contradictoire avec la position actuelle. C’est par exemple un travail dans lequel excellent des journalistes comme Serge Halimi. Désormais, ce travail d’orfèvre est bien plus facile, voire accessible à tout un chacun.

Un dernier point pour finir : et si Google facilitait  l’oubli ? Trop d’information tue l’information, non ? Chercher dans les milliers de résultats qu’il nous propose équivaut à chercher dans une botte de foin. On ne trouvera sûrement la phrase qui fait mouche que si on a déjà une idée derrière la tête… Pas si simple donc !

6 réponses à “Le droit à l’oubli selon Alex Türk ou l’extension du domaine de la lutte ?

  1. Pour les personnes publiques, dont on suit les déclarations avec attention, le web constitue en effet un outil de traçabilité intéressant qui permet éventuellement de réaliser une frise chronologique des positions / opinions exprimées (cela existe-t-il ?).

    Je pense à des journalistes souhaitant comptabiliser les retournements de veste, il y aurait certainement un prix à remettre…😉 Ainsi, Faux News aimait qualifier John Kerry de politicien flip-flop pendant la précédente campagne présidentielle américaine (http://www.youtube.com/watch?v=U86WBGc5VHU).

    La Long Now Foundation permet ainsi de noter les prédictions des grands gourous et éventuellement de les confronter à la réalité une fois le délai écoulé. Dave Winer affirmait il y a 5 ans que “lorsqu’on ferait une recherche Google sur cinq mots ou phrases représentants les 5 informations les plus importantes de 2007, les weblogs arriveraient plus haut que le site du New York Times”.

    Martin Niselholtz, responsable de la version électronique du New York Times, avait relevé le défi et confié l’arbitrage à la Fondation. Et… il a perdu (!).

    Le cas Ronald van Assche montre hélas que les DRH ne pardonnent pas, eux :
    http://www.intox2007.info/index.php?post/2008/08/19/Lionel-Jospin-m-a-tue

  2. Dans sa chronique sur France Culture, Bruno Patino en appelle à une « éducation à l’indifférence » puisqu’en effet ni le droit, ni la technologie, ne peuvent ériger de frontière entre passé et présent, entre ce qu’une personne était, est, et devient.
    Au bout du compte, on pourrait espérer que les gens adoptent une attitude blasée, indifférente, à force d’être bombardés d’éléments contradictoires finissant par s’annuler.
    En même temps, les stimulis sont incessants sur le web et les motifs d’exaspération sont si vite trouvés que j’ai du mal à croire en une capacité de retenue partagée par le plus grand nombre…

  3. Il faut citer Baudelaire quand on préside un truc aussi inutile que la CNIL (inutile en raison des faibles moyens qu’on lui donne).

  4. Pingback: Edvige ou 2008 comme l’an 1 du capital numérique | CiTiZeN L. aka Laurent Francois

  5. Il n’y a pas que les fichiers qui refusent le droit à l’oubli ou le droit de changer d’opinion. La presse n’y va pas par quatre chemins quand elle trouve une faille dans la biographie de quelqu’un haut placé. Combien de fois va-t-on nous redire que Madelin et Devedjian étaient du côté d’Occident en 68, que le père de Dominique Jamet avait collaboré avec Vichy, que Dray et Jospin sont d’anciens troskistes etc…

  6. http://apps.new.facebook.com/donttagme/

    Une appli Facebook qui s’est crée justement autour de ses problématiques : l’idée est que le droit à l’image auj. ne concerne plus seulement le people dans Closer. Quid des photos taggées sur Facebook ?