Sociogeek ou l’extension du domaine de la recherche

Une belle initiative monte en puissance sur la toile, Sociogeek. Pour l’instant, décrivons la bête comme un questionnaire en ligne dont la problématique tourne autour de notre exposition sociale sur la toile; citons les commanditaires – la Fing, OrangeLabs et Faber Novel et le développeur, Spinmedias.

SocioGeek est une initiative notable car elle prolonge la recherche sociologique « classique » et ce pour au moins deux raisons :

  • la plasticité du questionnaire
  • la fonction phatique du questionnaire

Extention n°1 : la plasticité du questionnaire

D’autres blogueurs l’ont déjà remarqué (Palpitt ou Gunthert). SocioGeek n’est pas un banal questionnaire en ligne. Il offre à l’internaute une interface de très grande qualité. Les photographies sont ainsi un élément clé du questionnaire ce qui est une chose assez rare pour être notée. Le principe du second jeu  fonctionne sur une logique indicière ce qui nécessite une architecture de développement bien plus complexe que les classiques questions à choix multiples en ligne.

La logique de SocioGeek peut faire penser à une autre enquête réalisée par Luc Boltanski et Laurent Thévenot dans les années 80, deux sociologues dont Dominique Cardon d’OrangeLabs a été proche. Les deux sociologues s’inspiraient des protocoles de psychologie sociale. Pour aller vite, ils utilisaient un « jeu de société » de leur cru pour  comprendre les compétences sociales des individus. Les joueurs devaient trouver la profession ou le statut de plusieurs personnages mystères. Pour ce faire, ils disposaient d’une somme d’argent (fictive) qui permettait d’acheter des indices.

La mécanique est assez proche de celle développée dans Sociogeek où l’interface nous propose de nous choisir des amis en fonction d’indices plus ou moins significatifs on line. Et ce petit rappel n’est pas anecdotique. En effet, les résultats de l’enquête n’ont jamais été dépouillés complètement. Les deux sociologues ont publié un article présenté comme exploratoire (Finding one’s way in social space, 1983) et puis plus rien. Les données accumulées n’ont jamais fait l’objet d’une analyse systématique. Pourquoi ? Sûrement, entre autres choses, parce que les données recueillies étaient difficiles à dépouiller, à coder et à analyser en raison de la masse d’info et de leur fort degré d’hétérogénéité. D’autre part, ces jeux expérimentaux demandaient également beaucoup de temps (deux jours complets pour une session) et le nombre de participants était sans commune mesure avec les possibilités d’un questionnaire classique.

L’expérience SocioGeek est donc très intéressante d’abord de ce point de vue là. L’interactivité et l’informatique aidant, les sociologues sont désormais capables de produire à grande échelle des questionnaires et disposent d’une liberté technique qui n’existait pas il y a encore quelques années. De cette manière, les sociologues élargissent leur possibilités d’observation (questionnaire avec des images, qui sort de la logique de la simple question traditionnelle, etc.) et maximise leur capacité d’analyse (tout passe par l’informatique, fini le codage fastidieux, etc.). SocioGeek est un superbe exemple des métamorphoses possibles du questionnaire en sociologie.

Extention n°2 : la fonction phatique du questionnaire

Mais cette métamorphose a un coût élevé. Si le ticket d’entrée s’est effondré pour le questionnaire classique, l’utilisation d’images (mais on pourrait imaginer du son, de la vidéo, etc.) le tout sur une interface de qualité n’est pas à la portée de tous. D’ailleurs, les commanditaires se mettent à trois pour réaliser un tel projet.  Dès lors, le questionnaire n’est pas seulement qu’un questionnaire.

En effet, jusqu’ici (dans la vie réelle), faire passer un questionnaire nécessitait de faire appel à la sympathie du répondant (cf. le jolie sourire de l’enquêtrice qui vous arrête rue de Rennes ou je ne raccroche pas au nez d’un étudiant sous-payé) ou à une contrepartie (cf. j’accepte de devenir un poulet sociologique et reçoit des batteries d’enquête en échange de coupons de réductions). Mais l’interlocuteur physique disparait avec le questionnaire en ligne. Dès lors comment capter et maintenir l’attention suffisamment longtemps ? SocioGeek dure quand même plus de 20 minutes. Désormais le questionnaire doit séduire ici par sa promesse (tester son profil) et son interface chic (le logo fait penser à Vice City, le curseur de la souris se transforme un temps à la façon de la baguette magique d’Harry Potter) et choc (je peux afficher mes résultats sur ma page, etc.). L’enquête sociologique doit composer avec un dénouement digne de n’importe quel QCM psychologique dans un féminin. La typologie finale et les commentaires sont dignes de la grande époque des styles de vie façon Cathelat (les casaniers, les aventuriers, les discrets, etc…). Sur le plan de l’énonciation, le questionnaire doit perdre ses attributs scientifiques pour assurer l’attention de l’internaute.

On sait très bien que les sondages sont utilisés pour communiquer. Le sondage est une manière de jouer à la marge sur l’agenda médiatique. Il s’agit de nourrir les journalistes en information plus que de faire progresser notre connaissance.

Cette fois, la recherche est face à une nouvelle instrumentalisation : faire passer un questionnaire n’est plus uniquement un acte scientifique mais aussi un acte de communication qui doit buzzer comme une vidéo virale. Il devra lui aussi répondre aux critères de « liking » que les publicitaires vénérent en matière de pub : quels que soient les résultats il aura déjà dû être plaisant de répondre au questionnaire. Pour faire passer aux internautes la pilule scientifique il faut être ludique. Dans la perspective sociale et relationnelle du web, un nouvel outil de communication vient donc de voir le jour…

Et pour finir, moi je suis un discret avec un zest d’aventurier, assez proche des résultats de Palpitt j’ai l’impression 😉

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13 réponses à “Sociogeek ou l’extension du domaine de la recherche

  1. J’ai fait le test, du moins j’ai essayé (fausse manip de ma part tout a raté). Comme toujours dans ce genre de choses, il y a des questions auxquelles on ne souscrit pas, des résultats qui surprennent (je me retrouve avec Ravachol comme ami alors qu’en situation réelle-virtuelle, je n’en aurais sûrement pas fait un copain) bref, il y a toujours un truc qui cloche dans ce genre de questionnaire.
    Cela dit, je dois admettre qu’il est incitatif, la « fonction phatique » – je dis cela avec emphase bien sûr 😉 fonctionne plutôt bien.

  2. J’ai fait le test dimanche pour me divertir. Bof …
    Les questions sont assez nombreuses et relativement pertinente mais le résultat est plutôt décevant. Je pense que c’est plus une collecte d’information à traitement ultérieur dont a rajouté un grossier résultat avec une pondération douteuse de tous ces éléments.

    Je propose de trouver un test qui calcule notre exposition économique et sociale sur la planète terre avec la crise financière Tsunami qui nous arrive des USA.

    – Vous avec 40% de devenir chômeur, 30% exproprié, 20% divorcé, 10% sdf, 5% d’avoir une crise cardiaque et seulement 0.1% de vous enrichir en spéculant à la baisse.
    😀

    Je suis pas ironique je suis réaliste.

  3. Emmanuel Bruant

    @ Laurent : le fait que tu sois ami avec Ravachol ne cloche pas. Pour l’enquêteur, il sera intéressant de regarder comment tu es devenu avec ravachol, quels choix tu as fait pour en arriver là, quels indices as-tu privilégier, etc… Et tu ne vas pas me dire que la fonction phatique te fatigue 😉
    @Paul : tout à fait, c’est exactement ça : on le fait le questionnaire pour se divertir, il a un dénouement amusant mais après il s’agit de traiter sérieusement les questions. D’ailleurs, comment s’en tire le canada dans la crise. Vu de la France il est inexistant… j’imagine que vous avez des banques, non ? 😉

  4. Dominique Cardon

    Bravo pour ce billet. Il traduit et conceptualise parfaitement ce qui, pendant la conception collective de l’enquête, a traversé nos discussions. Oui, c’est très expérimental… Oui, la méthodologie est fragile et ne résistera pas longtemps aux critiques d’un methothologue sourcilleux. (en tout cas, si elle reste sur un terrain « positiviste » traditionnel). Oui le dispositif prend le risque de se s’hybrider avec les logiques virales du QCM et des pratiques de buzz sur Internet… Oui, de façon à dire vrai très tâtonnante, ce dispositif voudrait questionner les techniques routinières de recueil d’informations sur les usages de l’Internet. Disons qu’il me semble que, de plus en plus, le web est objet hyper-réflexif qui est lui-même, son propre lieu d’observation. Déployer les méthodologies traditionnelles de la sociologie, qui sont très extérieures à cet objet, offre des prises utiles, mais bien faibles et maladroites, sur la réalité des usages du réseau. Aucune méthodologie ne doit se substituer aux autre. Il faudrait même multiplier les approches. Mais ce que l’on essaye de faire ici, c’est d’étudier les pratiques du web 2., de l’intérieur, en montant un dispositif qui abrite notre questionnement tout en mimant les formes participatives et virales de son objet. On va voir ce que cela donne, mais mon rêve serait de projeter sur le web, des méthodologies qui seraient à la fois très à l’intérieur et très à l’extérieur de l’objet étudié.

  5. Emmanuel Bruant

    Complètement d’accord et j’espère que l’aventure va porter ses fruits, c’est passionnant. Si les résultats de sociogeek sont probants et utilisables, effectivement cela signifie que l’enquête sociologique peut trouver de nouvelles dimensions en matière d’observation. Dans ce cadre l’hybridation est une piste porteuse. Mais (petit bémol) il reste le ticket d’entrée : j’imagine qu’une interface comme sociogeek est très loin d’être gratuite. Ce questionnaire n’est pas à la portée de n’importe quel labo de sociologie. Donc il faut des moyens et quand on connait l’état matériel de la recherche quid de l’hybridation ? N’y-a-t-il pas un risque de cannibalisation de la problématique de recherche par l’action de communication (dans un autre style, ce qui c’est passé avec les instituts de sondage et les enquêtes prétextes). C’est la limite que je vois, mais comme nous n’en sommes qu’au balbutiement on en est très loin. En tout cas, il y a de très beaux débats méthodologiques à venir !

  6. Ce test part du principe que l’on s’inscrit sous son vrai nom dans les réseaux sociaux.

    Mais quid de l’utilisation d’un pseudonyme / d’une identité numérique virtuelle ? Je pense par exemple à Narvic (vraiment anonyme), Versac (identité virtuelle et réelle connue), ou… moi 😉

    Cela permet de tester, d’utiliser, de s’inserrer… sans se montrer. En faisant le test, j’apparais comme aventurier discret (tout en bas tout à droite, près de « suivant ».

    « On the Internet, nobody knows you’re a dog », lisait-on dans le New Yorker… il y a 10 ans !

  7. Emmanuel Bruant

    @ et bien c’est un super projet pour un prochain sociogeek 😉 J’ai l’impression qu’on a un résultat très proche… Y aurait-il un effet pseudo ?

  8. en fait il me semble (mais Dominique Cardon me corrigera peut-être) que le modèle sur lequel se base la seconde partie du test est proche celui que propose Facebook : c’est la plateforme qui réunit le + de critères proposés, et c’est ce modèle qui avait été placé au centre de la typologie du Web 2, (> « Facebook est au cœur de cette recomposition puisque les utilisateurs, derrière leur nom propre, mêlent de plus en plus amis, collègues et inconnus, tout en pressentant aussi de plus en plus fortement les risques identitaires qu’ils prennent à susciter ce mélange »)

    ps: narvic a maintenant un vrai nom, et un visage 😉

  9. Dominique Cardon

    @emmanuel sur le ticket d’entrée. C’est vrai que ce genre d’enquête demande un développement de site. Mais les enquêtes par questionnaire, sondages ou même recrutement quali ont, elles aussi, un coût, parfois beaucoup plus élevé pour les instituts de sondage (même si, sociogeek n’est en aucun cas assimilable à un sondage sur échantillon représentatif).
    Surtout sociogeek n’aurait pas été possible sans l’écosystème formé par La Cantine qui brasse chercheurs, start-up et plein d’acteurs du web. C’est là que l’idée a germé, c’est aussi le public qui rend aujourd’hui possible la diffusion de l’enquête. On pourrait dire que c’est une nouvelle externalité qui rend possible le déploiement de ce genre de projet.
    @palpitt, sûr, Facebook a beaucoup inspiré. Mais on s’est efforcé de rester très générique sur les critères pour parler aux usagers de toutes les plateformes, même de celles sur lesquelles on « simule » beaucoup plus ses traits identitaires derrière toute sorte de masques…

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  12. découvert par une invit’ facebook d’un ami bossant à la FING!! La boucle est bouclée…

    Intéressant et instructif, sur soi comme sur les autres et les rapports humains en général…
    Question pratique, il serait bien que quand on a pas cliqué sur le bon truc et qu’on fait Retour, qu’on revienne sur la page précédente et non sur la page d’accueil, ça dissuade de recommencer…

  13. Pingback: Sociogeek : nous avons fait le test-jeu ! « Blog du Club CNRS Jeunes de Drancy-Bobigny