La poupée vaudou de Sarkozy : nouvel objet transitionnel de l’opinion ?

L’anecdote d’un jour peut-elle devenir une référence politique ? C’est en tout cas la question soulevée par cette image choisie par Libération.fr pour illustrer la manifestation du service public d’aujourd’hui :

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Cela vous rappelera aisément ça :

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Ce qui se présentait au départ comme un objet humoristique et potache (et finalement assez neutre puisque Royal avait la sienne) a pris une toute autre ampleur avec la procédure engagée par notre Président – rompant toujours et encore avec la tradition présidentielle de « l’homme au-dessus de la mêlée ». Succès de vente incontestable, la poupée vaudou du président pourrait devenir une référence, un nouvel emblème des manifestants engagés contre le gouvernement.

Cette poupée vaudou, outre le clin d’oeil humoristique, a aussi « l’intérêt » du sous-entendu : rien ne dit que c’est une représentation de notre président et pourtant nous l’avons tous compris. Cette poupée est ainsi une version édulcorée de la pratiques des effigies brûlées en place publique, un classique des manifs chaudes :

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(à gauche : Révolution de 1848. Le peuple brûlant le trône de Louis-Philippe au pied de la colonne de Juillet, place de la Bastille. Paris, 25 février. Lithographie de Lordereau. B.N.F. et à droite : Révolution française de 1789. Le pape Pie VI brûlé en effigie au Palais-Royal. Paris. 3 mai 1791. Gravure, B.N.F.)

Dans les manifestations et mouvements sociaux, le chef de l’Etat est souvent invectivé, raillé : une photo avec un slogan assassin par exemple

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Pour autant, l’intégrité physique est souvent respectée. Mais la photo de la manifestation montre que l’on ne se bat plus seulement sur le terrain des idées. On s’attaque directement au corps du président et plus seulement à ses idées.

Un constat qui n’a rien d’extraordinaire si l’on a pris conscience que Nicolas Sarkozy avait lui-même un problème avec son corps (ses tics, son excitation etc.) et les « habits » de la fonction présidentielle :

il faut revenir à la célèbre question des deux corps du roi, analysée par Ernst Kantorowicz.
Dans l’ancien modèle de représentation populaire, les institutions
occupent un rôle essentiellement sémantique. Elles n’ont pas vraiment de rôle de coordination, d’administration ou de police: elles disent ce qui est. Personne ne peut dire ce qu’il en est de ce qui est pour les autres puisque les personnes individuelles ont un corps, qu’elles sont situées, qu’elles ont une libido, des intérêts… Il revient donc à un être sans corps de dire ce qu’il en est de ce qui est. C’est précisément cela qu’on appelle une institution.

Evidemment, cet être sans corps a des représentants dotés eux d’un corps. D’où la crainte permanente relevée par Rousseau dans Le Contrat Social que ces êtres avec corps ne représentent pas vraiment l’être sans corps, même s’ils s’efforcent de le faire en mettant de beaux chapeaux, un joli costume, en changeant de voix, bref en s’efforçant de mettre à l’écart leur corps libidinal, leurs intérêts… Or, ce à quoi s’emploie notre nouveau Président (car c’est bien notre Président, rappelons-le !), c’est à réduire totalement cet écart. Il arrive dans l’institution avec son corps et sa libido, ses intérêts et ses copains friqués. Evidemment, ça provoque un choc assez violent. (extrait de l’interview de Luc Boltanski sur Mediapart, le 09 mars 2008)

Cette nouvelle manière de montrer son corps a donc des répercussions politiques très  problématiques. D’une certaine manière, cette poupée vaudou de Sarkozy a offert un objet transitionnel à l’opinion et plus précisèment aux publics qui souffrent ou se sentent malmenés par les actions du gouvernement (même si je manie trop mal la psychanalyse pour être affirmatif😉 : arborer cette poupée me semble relever à la fois d’une lutte contre l’angoisse (j’ai peur des réformes en cours, de Nicolas Sarkozy j’arborre donc sa caricature) et de la sensation de contrôle ( « je l’épingle ») caractéristique de ce type d’objet. Un autre exemple classique d’objet transitionnel dans les manifs était le cercueil, comme cette photo trouvée sur ce blog :

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Moralité ? Les innovations en matière de communication politiques du début de quinquennat se prennent de gros retours de bâtons…