La force des propos faibles

C’est un billet de Seth Godin. Il parle de la façon de vendre des idées.  Et puis, il y a cette phrase :

Apple doesn’t buy ideas, but they don’t mind stealing them.

Rien de plus. Un aparté sur Apple. Et la démonstration reprend son cours.

C’est un billet d’Authueil. Il revient sur la question de la suppression du juge d’instruction. Et puis, il y a cette phrase, à propos d’Eva Joly :

Ce genre de remarque m’agace d’autant plus quand ils viennent d’une ancienne juge d’instruction, exemple vivant d’un certain nombre de dérives.

Rien de plus. Un aparté sur Eva Joly. Et le billet se poursuit.

Juste deux exemples, pris au hasard dans des lectures récentes. Pourquoi ? Parce qu’ils illustrent à mon sens « la force des propos faibles » (pour paraphraser « la force des liens faibles« ).

On aurait pu en trouver d’autres : toutes ces petites digressions, ces apartés, ces insinuations voire ces simples qualificatifs : « l’excellent untel », « l’incontournable trucmuche », « l’odieux bidule »… Qui s’appliquent aussi bien à la critique cinématographique qu’à la politique, au sport ou au marketing… du moment que l’on parle d’une personne – physique ou morale.

Ce qui m’intéresse ici, c’est que la force de ces propos vient du fait qu’ils ne sont pas expliqués. On est dans le « à peine dit ». Dans le premier cas, on me dit qu’Apple vole des idées. Dans le deuxième cas, on me dit qu’Eva Joly a commis des écarts.

Auprès du lecteur profane, c’est le genre de formulation qui a beaucoup d’impact. Le genre de formulation qu’on retient. Le genre de formulation qui influence. Qui font que je me fais une opinion, à tort ou à raison.

Non, ce billet n’est pas pour « dénoncer » une forme d’écriture (au contraire indispensable). Mais pour évoquer cette réflexion : l’influence ne se fait pas forcément dans les grandes démonstrations, mais aussi dans les petites affirmations.

16 réponses à “La force des propos faibles

  1. Oui, merci de cette remarque.
    La notion de « force des propos faibles » s’applique aussi, mais c’est un autre sujet, à une discussion, ou une argumentation: celui qui argumente « avec force », insiste, etc. est parfois moins convaincant que celui qui énonce avec beaucoup de douceur ce qu’il pense: ce dernier est en fait tout simplement plus sûr de lui.
    Ce commentaire est une digression par rapport à votre billet, je le reconnais.

  2. C’est d’ailleurs pour cela que ce type de remarques est interdit sur Wikipédia.

  3. C’est effectivement une méthode qui confine à la manipulation, avec des airs de ne pas y toucher tout en rajoutant subrepticement un niveau de lecture supplémentaire. Bien employé, c’est là la plume plus forte que l’épée., le fin du fin consistant à rester dans l’allusion « by the way » suffisament floue. Car au milieu d’informations objectives, glisser un élément subjectif a l’effet d’un message subliminal tout en se parant de la plus parfaite innocence.

    Si une interview est relatée ainsi : « blablabla », déclare Mme Unetelle, glaciale, on introduit une image en surimpression pour le lecteur, dont l’impact sera plus diffus mais plus global. Un peu comme une touche de poivre dans une charlotte aux poires.

    Je pensais à un sujet de ce type. Grillé. Alors tant pis, j’aaalienise🙂

  4. on peut parler de soft power via ces myriades de signaux faibles. Une fois le citoyen intéressé par un sujet et cherchant de la data, de l’info sur ce sujet, il trouvera ces fragments d’opinion, de conscience.

    Donc tu as cent fois raisons : ce n’est pas dans le « core » d’un article qu’on trouve la plus grande influence, mais probablement dans les réflexions anodines qui seront fédérées quelque temps plus tard…

  5. François Guillot

    J’ajouterais que c’est une forme d’expression que les blogueurs (me semble-t-il) s’autorisent plus facilement que les journalistes. Enikao, tu prends un exemple dans un style journalistique, mais il me semble que c’est moins facile pour un journaliste d’en user que pour un blogueur.

    Ce qu’Internet permet aussi éventuellement pour participer à la conviction du lecteur, c’est l’hyperlien. On aurait pu imaginer que « Apple doesn’t mind stealing ideas » renvoie vers une source expliquant pourquoi.

    Par rapport à ce que tu dis, Laurent, je pense que ces « fragments » sont à la fois des signaux faibles ET le résultat de phénomènes d’opinion préalables. Cf. Authueil sur Eva Joly : pour beaucoup de lecteurs, j’imagine que cette digression (« exemple vivant d’un certain nombre de dérives ») paraît naturelle car elle est la continuité d’anciennes affaires.

    Enfin, on peut le voir comme une forme de manipulation, si l’auteur l’utilise dans cette optique. Mais pas seulement, c’est aussi un moyen de faire passer davantage de messages, de montrer que l’on a une expertise, une opinion, sans s’égarer dans son texte en partant dans tous les sens (c’est pour cela que j’utilise le qualificatif « indispensable » dans le billet).

  6. C’est exact, avec l’écriture hypertextuelle, le lien devient une forme d’apparté (dont j’use et abuse), une manière de dire « et va donc voir par là ».

    Du coup, le texte n’est pas figé, il devient quelque chose de nébuleux avec des connexions externes, qui parfois le surpassent en taille et en contenu, qui elles-mêmes renvoient à des références, qui… Un peu comme la théorie de l’Espace B (pour « bibliothèque ») pratchettien.

  7. On peut même se demander si la possibilite de l’hypertexte n’inciterait pas le redacteur web a faire des apartes et a donner son opinion. Et si le web était un espace d’opinion aussi du fait de cette possibilite ?

  8. L’espace d’opinion me semble antérieur à l’usage massif de liens, en particulier il était déjà bien net dans les forums pré-toudoto (avant LLM ?) où l’usage de liens était moins fréquent et moins dense qu’aujourd’hui. Surtout, ils ne servaient pas à faire de l’aparté mais bel et bien à la construction du contenu : renvoyer vers une page utile parce que ça appuie le propos et en rester là. Ce qui n’est pas pareil que glisser un lien en passant.

    J’ai l’impression que c’est la pratique qui a changé, et qui est liée au web de plus en plus participatif plutôt qu’à l’hypertexte même. La super question de la mort qui tue à ce sujet, c’est est-ce que cela change nos modes de pensée ? Sommes-nous en train de penser « en aparté », par référence ?

  9. François Guillot

    Oui bien sûr : le web est un espace d’opinion à partir du moment où il permet à certains de s’exprimer. Je me demande juste si l’écriture hypertextuelle n’accélère pas ce besoin de donner son opinion, en lui permettant de prendre d’autres formes. Et le lien hypertexte n’existe pas que dans les apartés.

    Quant à savoir si nos modes de pensée sont en train de changer, c’est effectivement la super question de la mort qui tue😉

    Peut-être pas à cause de l’aparté, mais plein de choses peuvent jouer. Un exemple : http://www.micropersuasion.com/2008/05/whats-the-futur.html

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  11. Bonne observation textuelle.
    Risque du propos faible: glisser vers la diffamation. Trop facile dans le magma d’anonymat.
    La sournoise fabrique de l’opinion peut faire de la casse.
    A quand le propos faible pour défendre le faible plutôt que verser du venin sur les forts?

  12. François Guillot

    Certes, mais j’ai le sentiment que c’est une technique utilisée par des personnes qui ont une très bonne maîtrise de leur écriture et qui « distillent » ces opinions sans forcément prendre beaucoup de risque du point de vue légal. Je peux me tromper.

  13. C’est d’autant plus puissant quand le propos faible entre en résonance avec une histoire connue, qu’elle soit vraie ou qu’il s’agisse d’une rumeur. Par exemple, Apple a gagné une grande longueur d’avance à ses début grâce à la récupération d’une invention de Xerox : La souris. Pour l’ipod, c’est la même chose : le baladeur à disque dur a été inventé par Archos… ce qui n’enlève rien à la réussite de la marque et sa capacité à innover.

    Donc de « voler des idées » à « populariser l’innovation en la rendant accessible au plus grand nombre », c’est 2 manières de dire la même chose : Apple puise son inspiration chez d’autres constructeurs (les autres marques aussi, comme dit Laurence Parisot « Benchmarker c’est la santé ! »). Là où Apple s’expose à la critique, c’est dans l’emphase des annonces qui donnent le sentiment qu’Apple est l’inventeur des concepts que la marque commercialise, alors qu’il s’agit souvent d’une géniale réflexion sur l’ergonomie et le design. Le fond, et la forme.

  14. François Guillot

    Merci Jo de ton commentaire – n’étant pas spécialiste d’Apple je vois un sens différent à la citation de Seth Godin. je m’étais demandé s’il ne faisait pas référence à une histoire personnelle qu’il aurait eu avec eux. En effet cela s’appuie donc au moins sur un imaginaire populaire – d’où d’une certaine façon, le « pas besoin d’expliquer » l’aparté quand on le fait.

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  16. « c’est une forme d’expression que les blogueurs (me semble-t-il) s’autorisent plus facilement que les journalistes »

    avec toute mon estime pour les journalistes : il faut l’écrire vite ! Par exemple, combien de citations de presse sont suivies de « , insiste Untel », « confie Machin » ? Petit truc, excusé généreusement par le souci de ne pas répéter « dit », mais qui permet de donner à la phrase citée une tonalité qu’elle n’avait pas …