Archives de Catégorie: Cinquième pouvoir

Parce que « gendarmes et citoyens » ils donnent de la voix sur Internet

La grande muette. Ce surnom de l’armée aurait-il du plomb dans l’aile ? Jusqu’ici, entrer dans les armes signifie rentrer dans le rang ; pas (ou si peu) de discussions collectives possibles et encore moins en version médiatique. Les libertés d’expression et d’association ne sont pas pour nos hommes en uniformes. Sinon, gare au renvoi d’ascenseur… disciplinaire. Ici, on lave son linge sale en famille c’est-à-dire avec la hiérarchie. La sécurité nationale vaut bien des proto-relations sociales.

Ponctuellement, les « grands médias » se faisaient l’écho de rapports hiérarchiques internes, de coordinations plus ou moins informelles et plus ou moins anonymes. Le malaise (régulier) des militaires était relayé mais sur la pointe des pieds. Il ne parvenait au « grand public » que des échos étouffés. La prise de parole façon syndicats (ex. porte-parole reconnus) étant structurellement impossible il en résulte que :

  • la cristallisation en interne des questions et des revendications est rendue difficile ; la hiérarchie militaire est plus en face de mouvements d’humeurs qu’en phase de mouvements organisés.
  • La médiatisation des questions sociales et organisationnelles de l’armée est très délicate ; les militaires doivent alors s’exposer à leurs risques et périls. Un passage par l’opinion publique pour accentuer la pression sur le pouvoir (un classique des mouvements sociaux contemporains) est une bombe à retardement.

Pour autant, dans un climat social fait d’inquiétudes et à un moment de profonde réorganisation de la gendarmerie (rapprochement de tutelle avec les policiers qui, eux, se syndiquent, revendiquent, communiquent), Internet vient troubler le jeu (ou éclaircir le tableau c’est selon). Depuis mars-avril 2007, les gendarmes (à l’initiative de quelques-uns) peuvent s’exprimer et échanger au sein d’un blog et surtout d’un forum :

Alors qu’ils ne peuvent s’exprimer et former d’associations professionnelles, la réalité de leur engagement étant impossible du fait de leur dispersion géographique et de leur incapacité statutaire, Internet leur permet de s’impliquer par un engagement indirect et un militantisme à distance tout en restant immédiat et concret (Libération du 18/04/08, rebond très instructif mais un peu trop béat de Jean-Yves Fontaine qui retrace également l’appropriation assez précoce du net par certains gendarmes, comme en témoigne le site gendnet)

Résultats : 7500 inscrits, plus de 1,4 millions de connexion et une reconnaissance médiatique qui monte ; et puis l’inconcevable – le dépôt des statuts d’une association (source : Sud Ouest du 13/04/08, c’est ça les vacances ;-). Tous les éléments sont réunis pour faire de ce récent et virtuel collectif un partenaire social selon le sociologue Jean-Yves Fontaine.

Quelle que soit l’issue de ce rassemblement et de ce partage d’expériences on line, un des bastions du contrôle de la parole (l’armée et sa force hiérarchique) s’effrite : par exemple, d’autres militaires viennent d’ouvrir un forum, militaires et citoyens, qui s’inspire de cette initiative. Reste qu’il faudra encore du temps pour saisir l’ampleur de cette libération de la parole : épiphénomène lié aux enjeux et inquiétudes du moment ou glissement du paradigme social de l’armée.

[edit du 21 mai 2008 : interview de Jean-Hugues Matelly du site gendarmes et citoyens par David Dufresne pour Mediapart]

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R4V3N & Cie c’est fini : la normalisation du web par le droit

mob14_1184908853.jpgJ’évoquais hier un sujet qui me tenait à coeur : l’hypothèse d’une normalisation du web de par une stabilisation des usages et des productions à mi-chemin entre l’avant garde du web et les médias traditionnels.

Dans le même temps, nous voyons la disparition des annuaires de streaming type R4v3n. Extrait du communiqué, dernier vestige de cet annuaire :

Quand r4v3n a lancé son projet d’annuaire de streaming au début 2007, nous pensions à l’époque, que faire des liens vers des sites diffuseurs de streaming qui ont pignon sur rue n’enfreignait en rien la loi. (…)

Mais suite à l’affaire Chacal-Stream de Janvier 2008, nous avons pris le temps de faire le tour des évènements judiciaire liés au streaming Français, de Juin 2007 à Janvier 2008. Nous avons pris connaissance de l’affaire MySpace/Lafesse de Juillet 2007. Ce jugement remet en question la pérennité de notre site et du concept même d’annuaire de streaming en france.

Depuis maintenant 1 an que nous existons, nous n’avons JAMAIS reçu de mail nous demandant d’arréter notre activité. A notre connaissance aucune poursuite judiciaire n’a été portée à notre encontre. Toutefois, à la vue des éléments de l’affaire MySpace/Lafesse et de chacal-stream nous décidons de stopper r4v3n de notre propre volonté. Nous suivons donc nos confrères, qui durant le mois de Février 2008, ont fermé les uns après les autres. Nous encourageons vivement les annuaires de streaming encore actifs à fermer leurs portes.

La normalisation du web s’effectue aussi (et surtout) par le droit. C’est évidemment un des outils les plus puissants pour contenir et réguler les nouveaux usages (que ces usages soient justes ou non etc. n’est pas la question).

Ainsi, les internautes peu expérimentés aux arcanes du code et du tag sur des plate-formes alternatives à Google vidéo, youtube, dailymotion etc. vont avoir du mal à trouver les vidéos de leur série préférée.

Une bonne solution donc pour endiguer les usages qui mettent en péril les modèles économiques des producteurs. L’économie traditionnelle est très loin d’avoir dit son dernier mot. Et avec le temps, ce genre de distinction n’aura plus de sens.

Rétrospective 2007 : l’année web

La fin d’année est traditionnellement l’heure des bilans. Internet et Opinion n’y échappe pas et vous propose de revisiter 2007 à travers une sélection subjective des événements qui nous ont le plus marqué.

Janvier

5thThierry Crouzet publie Le Cinquième Pouvoir, un des (finalement) rares essais sur les effets de la participation sur Internet.

Coca-Cola consacre plus d’un quart du budget de lancement de Coca-Cola Zero à Internet : le record pour les gros lancements en ce début 2007.

Février

David Neeleman, patron fondateur de jetBlue, utilise YouTube pour s’adresser directement à ses clients à l’issue de la plus grande crise de l’histoire de la compagnie : une vidéo, « Our Promise To You », qui restera dans les annales de la gestion de crise en ligne.

DailyMotion, YouTube et les skyblogs sont les accélérateurs du mouvement qui envahit les dancefloors et les rues : la Tecktonik.

Mars

Le buzz de ce début d’année est l’oeuvre du magazine Choc (dont les ventes s’effondrent), pour qui l’agence Buzzman a conçu une campagne autour d’une vraie-fausse vidéo du pétage de plombs de Jean-Luc Delarue dans l’avion.

summizeLancement de Summize, nouveau modèle de consumérisme en ligne, dont on attend un équivalent français avec impatience.

La net-campagne bat son plein et est un terrain d’expérimentation pour les politiques qui utilisent le web au maximum de ses possibilités, allant jusqu’à investir Second Life, et pour les médias, qui font évoluer leurs formules en ligne pour y intégrer le maximum d’interactivité.

Avril

lifeL’emblématique magazine Life cesse sa parution : le Paris-Match américain n’existera plus qu’en ligne.

Consolidation dans la publicité en ligne : Google s’offre DoubleClick pour 3,1 milliards de dollars. Un mois plus tard, Microsoft rachète aQuantive pour 6 milliards de dollars.

Mai

Steve Jobs annonce une série de mesures visant à rendre Apple plus verte : c’est le résultat d’un travail de lobbying en ligne mené par Greenpeace depuis 9 mois au travers du site GreenMyApple.

Contrairement au référendum, les résultats de la campagne présidentielle ne reflètent que modérément le débat en ligne.

rue89Lancement le 6 mai de Rue89.com, première expérience online française de journalisme « hybride », où des journalistes issus de Libération encadrent des contributions extérieures de non-professionnels de l’information. Après 6 mois d’existence, Rue89 est l’auteur remarqué de plusieurs scoops et réalise près d’un million de visiteurs mensuels. D’autres projets comme Lepost.fr (groupe Le Monde) ou MediaPart, le projet d’Edwy Plénel, se faufileront dans ce créneau.

facebookFacebook ouvre la possibilité à tous ses membres de développer librement leurs applications en ligne et d’en tirer tous les revenus associés. C’est le signal d’une explosion qui fera de Facebook LE phénomène Internet de 2007, témoignant d’un nouveau rapport social entre les individus et éclipsant les MySpace, Second Life ou autres Twitter.

Juin

sarkog815 millions de vidéos vues en 10 jours pour se demander si Nicolas Sarkozy était bourré au G8. Etonnant buzz autour d’une vidéo finalement assez anodine.

Fin d’Arrêt Sur Images après 12 ans de bons et loyaux services. Après polémiques et pétitions, l’équipe de Daniel Schneidermann se délocalise, déménage le big bang blog et prépare son retour en ligne.

Aufeminin.com, leader des magazines féminins en ligne, est racheté à plus de 40% par le groupe allemand Springer, portant ainsi sa valorisation à 284 millions d’euros. Soit 44 millions d’euros de plus que le prix que Bernard Arnault déboursera pour Les Echos au mois de novembre.

Juillet

Agoravox lance sa première enquête participative, une nouvelle expérience d’intelligence collective coordonnée. La première d’entre elles est consacrée à la vaccination.

iab logoL’enquête de l’Interactive Advertising Bureau sur l’e-pub montre une progression des investissements en ligne de 40%. La SNCF reste le premier annonceur. Près de 11% des dépenses publicitaires en France sont désormais consacrées au web, seul segment dynamique du marché publicitaire.

Août

Avec une certaine discrétion, Google devient éditeur en annonçant la possibilité pour les parties prenantes d’une information de venir commenter les Google News qui les concernent. Une solution utilisée sur le Google News U.S. et avec parcimonie.

Un étudiant américain, Virgil Griffith, met en ligne le Wikiscanner, un outil permettant de remonter à la source des modifications anonymes sur Wikipédia. Nombreux sont ceux (partis politiques, entreprises, personnalités) qui sont pris la main dans le sac.

Les étudiants britanniques font plier HSBC en se fédérant sur Facebook : la pétition en ligne réunit plusieurs milliers de membres et permet l’annulation de l’augmentation de leurs agios.

Septembre

Chanel met le paquet avec une opération blogueurs impressionnante.

NYT onlineLe New York Times.com, site média le plus visité au monde, abandonne le modèle payant et rend gratuit l’accès à la totalité des contenus, pariant sur l’accroissement de trafic et des revenus de la publicité.

widgetupsC’est l’année des widgets. UPS consacre l’essentiel de son budget d’achat d’espace 2007 à la promotion on et offline de son compagnon de bureau : sans doute une des campagnes les plus ambitieuses et les plus osées pour un service web (signée McCann Erickson).

Octobre

onslaughtAprès une première campagne très remarquée intitulée « Evolution » qui dénonçait la dictature de l’image, Dove remet le couvert en s’attaquant aux marques dans sa nouvelle campagne, « Onslaught« . Une ligne jaune franchie pour beaucoup, qui rappellent que Dove, c’est Unilever et qu’Unilever, ce sont aussi des marques dont l’attitude est dénoncée… par Onslaught.

radioheadPlus de maison de disques, plus de points de vente : Radiohead utilise le web comme seul canal de lancement de son dernier album, In Rainbows, demandant à l’internaute de payer le prix qui lui paraît juste. Mais combien d’artistes peuvent se permettre une telle folie ?

Le magazine Géo lance ses webreportages : une belle réussite qui illustre l’intégration croissante de l’image en ligne et le phénomène des web TV.

martinePlus qu’un buzz Internet, c’est un véritable phénomène de société : impossible d’échappper au Martine Cover Generator. Casterman demandera la désactivation du site après un mois de franche rigolade pour les internautes.

Jean-Louis Borloo rencontre une assemblée de blogueurs à l’occasion du Grenelle de l’environnement.

zuckerbergFacebook accueille Microsoft dans son capital à hauteur de 1.6% (soit 240 millions de dollars) et annonce la personnalisation de la publicité.

Novembre

Un e-mail mal placé de BETC Euro RSCG à Laurent Gloaguen d’Embruns, doublée d’une campagne de publi-rédactionnels sur des blogs pour Ebay, met le feu à un bout de la blogosphère et relance le débat sur les relations entre les marques et les blogueurs.

C’est la fin de Pointblog, le magazine du blogging. L’audience et le rythme de publication n’auront pas suffi à attirer suffisamment de publicité. Gilles Klein continue avec Le Monde du Blog.

Le baromètre annuel d’IPSOS pour Australie montre un niveau élevé de publiphobie de la part des internautes.

olivennesLe patron de la FNAC Denis Olivennes réussit le joli coup de mettre d’accord les ayant droit de la musique et du cinéma et les fournisseurs d’accès et propose dans son rapport de sanctionner les pirates en coupant leur abonnement à Internet.

L’arrivée de l’iPhone marque le véritable lancement de l’Internet mobile.

Décembre

quidRobert Laffont annonce la fin du Quid papier, victime collatérale de l’abondance d’information en ligne (et peut-être de Wikipédia en particulier).

On semble s’ennuyer au Web3, le congrès international réunissant blogueurs et entrepreneurs de tous horizons à Paris. Peu de nouveautés dans les contenus, mais un « place to be » du networking malgré tout.

Facebook passe le million de membres en France.

Skyblog était un phénomène de société, c’est aussi désormais un phénomène économique : Skyrock annonce gagner davantage d’argent avec ses activités en ligne qu’avec la radio.

manaudouLa publication de photos de Laure Manaudou nue enflamme le web (et les stats de tous ceux qui utilisent les 3 mots magiques : Laure + Manaudou + Nue), mais un travail remarquable des avocats de la nageuse, qui obtiennent le retrait rapide des images là où elles sont publiées, vient démontrer qu’Internet n’est peut-être pas la zone de non-droit que l’on croit.

Bonne fin de fêtes de fin d’année à tous.

Grève et rapport de forces off contre on-line : le cas du blocage de Paris I

rubrique-1_01.gifVu chez Rue 89 : une consultation en ligne sur le blocage de la fac. Cette initiative de la présidence de l’université de Paris-I n’a rien d’anodine : elle permet de contrebalancer le rapport de force mis en place par les étudiants en grève (pour voir le communiqué de presse de la présidence, c’est ici; pour voir d’autres réactions issues du site Bella Ciao c’est par et ).

Dans la tradition syndicale étudiante, bloquer des bâtiments, organiser de manière très cadrée les Assemblées Générales, assurer le bon déroulement des manifestations et les prises de paroles médiatiques sont autant de manière pour rendre visible un rapport de force en leur faveur. Pour les autres, être contre signifie généralement ne pas avoir les moyens ni les lieux pour réagir, s’organiser et s’exprimer. Les syndicats ont la capacité d’aggréger autour d’eux. Les étudiants non favorables au blocage, eux, votent plutôt avec leur pieds. Tous ceux qui ont été étudiants et intéressés par les questions universitaires trouveront bien un exemple de la difficulté à prendre la parole dans une AG, à entamer une discussion contradictoire et être tout simplement écouté. D’où, généralement, l’instauration d’une spirale du silence du côté des étudiants non convaincus d’un arrêt des cours.

Une consultation sur Internet, faites dans les formes, rend ainsi plus aisée l’expression de tous et dans le cas présent la reprise en main de l’initiative par l’institution universitaire (même si dans ce cas, je suis très sceptique sur la manière dont la question de la consultation a été formulée). Les résultats diffusés aggrégent les voix contre le mouvement. Ils rendent visibles et appréhendables une autre opinion. Avec Internet, ce sont aussi les manières de donner de la voix, d’exprimer son opinion qui changent et rentrent en concurrence. Instrumentalisé ou non, c’est peut-être aussi ça le cinquième pouvoir ?

Mise à jour de François, 17/11 : nous avons la réponse de Thierry Crouzet à cette question. 

L’avenir des blogs en débat

Le blog est-il mort ? Le débat (à la fois très déstructuré et très ethnocentré) qui a agité la blogosphère (voir ici, , , , ou encore ) et (un tout petit peu) les médias fin août dernier trouve un prolongement avec la conférence Apple Expo sur l’avenir des blogs qui aura lieu samedi 29 septembre.

C’est l’occasion d’esquisser des réponses aux questions qui sont posées : le blog est-il passé de mode ? Est-il supplanté par les nouveaux outils de publication comme Facebook et Twitter ? Quelle sera son influence dans le débat public ?

A vrai dire, ce débat était attendu depuis un bon moment : la surchauffe qui a alimenté les fantasmes autour des blogs depuis deux bonnes années ne pouvait pas nous emmener ailleurs. C’est donc finalement un débat assez sain, qui peut permettre de recadrer des idées reçues exagérées dans un sens (« le blog est mort ») comme dans l’autre (« les blogs sont la révolution de l’information »).

En préambule, il me semble utile de rappeler que cette réflexion se heurte à 2 écueils :
– le fait que le blog ou plutôt « les blogs » sont un univers extrêmement divers et donc difficile à décrire : je suis toujours gêné par les « les blogs ceci, les blogs cela »…
– le fait que les blogs ne sont qu’une composante des médias 2.0. La question la plus fondamentale dépasse les seuls blogs : il s’agit de comprendre comment les individus s’expriment et avec quel impact. C’est une question de société, alors que la question des seuls blogs, du seul Facebook, du seul journalisme citoyen, des seuls commentaires dans les médias online etc., relève davantage du débat d’expert.

Mais nous sommes justement sur un blog qui se veut expert donc on se lance. Qu’est-ce qui pourrait faire dire que le blog en tant qu’outil de publication, est mort, ou plutôt, en perte de vitesse ?

1. Les chiffres. Mais je ne crois pas beaucoup à l’intérêt des chiffres comme « X% des internautes lisent des blogs » ou « Y millions de blogs existent en France ou dans le monde ». Ils négligent d’une part le rôle de la recherche d’information dans le surf (on ne lit pas un média online comme un média papier), d’autre part le niveau réel d’activité des blogs.

Que ces chiffres augmentent ou baissent ne nous apprend donc pas grand-chose, et il est bien normal que le nombre de blogs créés ralentisse, par un double effet d’apprentissage (on expérimente le blog, puis on se rend compte que ce n’est pas nécessairement l’outil d’expression qu’il nous faut) et de saturation (la croissance n’est pas infinie).

2. Les blogs qui ferment. Je ne crois pas non plus que la fermeture récente de quelques blogs historiques ou emblématiques (le Domaine d’Extension de la Lutte qui annonce sa fin puis change de mains) ou des changements de positionnement, puissent amener à une conclusion généralisée : ces fermetures viennent surtout nous rappeler le caractère par essence intermittent des blogs. Un blog vit et meurt. Un blog, c’est chronophage et sa vie est aléatoire car le plus souvent l’auteur n’est pas rémunéré. Il est tout à fait normal que des blogs, fussent-ils « influents », meurent. Que des blogs meurent ne signifie pas que le blog est mort.


3. L’après-élections.
Il était parfaitement prévisible que la blogosphère politique connaisse à la fois une agitation et un certain succès jusque début mai, puis que l’audience des blogs concernés retombe. Là non plus on ne peut pas en conclure que « le blog est mort », mais plutôt qu’il accompagne les grands événements de société.

4. Une nouvelle concurrence. Celle des Twitter, Facebook & co. Mais si les blogs sont concurrents des réseaux sociaux, c’est uniquement en tant qu’outils d’expression personnelle. Car ces différents outils n’ont pas la même vocation que le blog et finalement le complètent assez bien :

– un blog est un carnet de bord, il s’inscrit dans la durée et est relativement chronophage par définition ; il peut être ouvert au monde si son auteur le veut bien

– un réseau social (je parle de mon expérience Facebook) est un trombi géant et dynamique qui correspond beaucoup mieux à des tas de gens ; il est par définition centré sur l’individu

Finalement ce dont on s’aperçoit, c’est que le temps (qui efface l’effet de mode) et l’émergence de nouveaux outils 2.0 viennent plutôt clarifier le paysage des blogs en donnant le choix à l’utilisateur de l’outil qui lui convient le mieux pour s’exprimer. La blogosphère était, et reste, un incroyable et bordélique fourre-tout, mais avec un peu de recul elle est mieux comprise : maintenant, quand on blogue, on sait davantage pourquoi et on sait ce que cela implique. Et on a compris que les blogs font beaucoup de commentaire et très peu d’information.

Dans cette blogosphère consolidée ou « rationalisée », on aura moins de blogs morts ou morts-vivants, sans audience, sans idées ou purement auto-centrés (pour ça il y a d’autres moyens). Si c’est cela la mort des blogs tant mieux… mais je parlerais plutôt de fin d’une époque des blogs. Fin d’un âge d’or, avec ses pionniers, ses effets d’emballement et ses expérimentations. Ce n’est pas le blog qui est mort, c’est l’époque 2002-2007.

Oui, les blogs sont en perte de vitesse : ils ne sont plus en excès de vitesse, mais en vitesse de croisière. Le paysage est plus installé, même si toujours foisonnant et dynamique. Les blogs occupent une place assez bien cernée dans le paysage médiatique : celui-ci a pris une forme de longue traîne et les blogs en sont essentiellement la partie basse.

En revanche, il est certain que l’avenir des blogs n’est pas le même si on en vient à les reconnaître comme potentiellement influents ou comme un simple outil d’expression.

Et la question de l’influence des blogs reste très ouverte : un outil comme Facebook a peut-être davantage de potentiel d’influence collective que les blogs, avec l’effet « pétition » qu’il permet (ce que mon ami Emmanuel appelle le nouveau consumérisme). Les blogs, eux, ont à mon sens une influence ou plutôt des influences de niche, d’ailleurs très imprévisibles : ils sont influents quand ils soulèvent le bon sujet, au bon moment, avec les bons arguments.

Si l’avenir des blogs est réel, il sera plus ou moins radieux en fonction de l’idée qu’on se fera de leur influence. Et pour être influents, il faut qu’ils soient utilisés dans une logique d’influence : l’avenir des blogs dépend aussi de l’usage que leurs auteurs en feront.

Edit 02/10 – Il fallait être là : les comptes-rendus de la conférence ne nous apprennent pas grand-chose sur ce qui s’y est dit. Le blog n’est pas mort, mais il a du mal à exploiter toutes ses potentialités…

« Le blog, cinquième pouvoir » dans La Tribune puis dans Les Echos

C’est assez cocasse : Les Echos publient ce matin une tribune intitulée « Le blog, cinquième pouvoir« , signée Bernard Corneau… qui a déjà été publiée à l’identique par La Tribune le 18 juin dernier, sous le titre « Le blog, cinquième pouvoir : celui de l’opinion« .

Si le thème, ou plutôt d’ailleurs l’utilisation du terme « Cinquième Pouvoir », fera plaisir à Thierry (malheureusement pas cité dans cet article), on peut s’étonner de ce que Les Echos republient un texte déjà publié par leur principal concurrent. Simple bourde ? En googlant Bernard Corneau, l’auteur du texte, on tombe pourtant immédiatement sur son blog, à la une duquel est resté, bien en place, un billet du 19 juin copiant-collant la fameuse tribune… publiée dans La Tribune.

Sur le fond, le texte cible les néophytes, c’est le moins que l’on puisse dire. Il en faut, mais les habitués du web 2.0 n’y trouveront rien de neuf. Les webologues qui ont pris l’habitude de dire que la presse écrite n’arrive pas à bien décrire ce qui se passe sur Internet ne seront pas contredits pour cette fois.

Le pouvoir du « journalisme citoyen » ?

Difficile de s’appeler « Internet et Opinion » sans réagir sur le billet de Thierry « le journalisme citoyen, c’est de la foutaise« .

Thierry formalise une idée simple et qu’en fait, plus personne ne conteste : l’expression des individus sur Internet relève de l’éditorial (commentaire, opinion) et non du journalisme (information, faits).

Carlo dans les commentaires rappelle qu’il avait fait le même constat fin 2006, après un an et demi d’expérience Agoravox : « Sur AgoraVox, on commente beaucoup l’actualité, avec des éclairages souvent originaux, mais on observe plus rarement un véritable travail d’enquête« . Quand Loïc Le Meur dit que les blogs sont les nouveaux cafés du commerce, il ne dit pas autre chose. Et on peut citer de nombreux exemples.

Internet est un lieu d’opinion avant tout. C’est à dire un lieu où des opinions s’expriment (beaucoup) et se font (probablement moins, et l’objectif de ce blog est de comprendre comment et dans quelle mesure). Que déduire de ce constat ?

– le terme de journalisme citoyen est effectivement inapproprié, comme le dit Thierry. A défaut de pouvoir le changer (« expression citoyenne » ?) ou le faire disparaître, il serait plus prudent de l’utiliser avec des guillemets

– le journalisme est un métier. C’est ce qu’on voit très bien avec rue89 : rue89 a pour ambition de réunir des contributions de journalistes, d’experts et de citoyens, mais quand on visite le site, on voit beaucoup d’articles de journalistes, un peu d’articles d’experts, et très peu de contributions de citoyens. Pourquoi ? Parce que l’équipe de rue89 se fixe des exigences élevées en matière de validation des articles. Des exigences de professionnels. Je ne pense pas que cela contredise l’approche d’Agoravox, Carlo ayant toujours dit que le « journalisme citoyen » (entre guillemets, donc) était une menace pour les mauvais journalistes, pas pour les bons.

– « l’éditorialisme » est en revanche à la portée de tous. Mais il recouvre des réalités très différentes, allant de l’éditorial intellectuel ou expert, au coup de gueule et à l’a priori. L’opinion est partout et elles est plus ou moins réfléchie et élaborée. Ce en quoi Internet ne change pas fondamentalement les choses : la conversation a toujours existé. Avec Internet, une diversité d’opinions est plus largement accessible, mais prendre la parole ne signifie ni avoir un public, ni être écouté : bref, prendre la parole n’est pas prendre le pouvoir.

Ce qui nous amène à la question essentielle : à quoi servent ces opinions ? Thierry, qui milite pour une existence et une intelligence du Cinquième Pouvoir, s’inquiète :

« il nous faut des outils de promotion pour amener de l’audience et attirer l’attention des citoyens, en tous cas si nous croyons que le cinquième pouvoir peut influencer la société.

Aujourd’hui, hors des sites des médias officiels et des portails des grands acteurs comme Google, il n’existe aucun service capable de générer une audience conséquente instantanément. Nous sommes condamnés à parier sur le buzz, à grappiller les lecteurs péniblement.

Le cinquième pouvoir agit aujourd’hui sur ce mode. Malheureusement, si nous ne trouvons pas vite une façon d’augmenter son audience par rapport à celles des médias officiels, l’enthousiasme qui anime le web 2.0 risque de se tarir. »

Pour ma part, il me semble que l’expression citoyenne est condamnée à exister sur ce mode « longue traîne ». Avec Internet, on voit l’émergence d’une longue traîne médiatique : aux « blockbusters » (les médias traditionnels), en nombre limité et qui touchent un large public mais perdent de leur audience, viennent s’ajouter une multitude de micro-médias, média libres ou médias personnels – appelons-les comme on veut -, notamment les blogs, aux audiences limitées.

C’est exactement le principe de la longue traîne, théorisée par Chris Anderson pour décrire le marché des produits culturels. L’expression citoyenne EST la longue traîne médiatique.

Quelle influence a-t-elle ? C’est un sujet de thèse : elle a une influence diffuse, éparse, de niche, imprévisible. Cela dépend des sujets, des moments, des émetteurs, des circonstances. Et pour répondre à Thierry, je pense que son pouvoir potentiel dépend de sa qualité plus que d’outils pour réunir une audience massive instantanément.