Archives de Catégorie: Crédibilité de l’information

La science des titres

Le Figaro fait sa une du jour sur le récit « minute par minute » de l’embuscade en Afghanistan. Bon bien sûr, ça ne peut pas être du vrai « minute par minute » mais c’est ça qui est intéressant. Le Figaro reconstitue le récit en 13 étapes étalées de 13h30 à 23h, soit un peu plus d’une par heure. D’ailleurs, le titre de la version web de l’article est « Le récit détaillé de l’embuscade en Afghanistan ». Nuance !

J’écris ça mais ce n’est pas du tout un coup de gueule. Un titre doit accrocher l’attention quitte à être inexact sur les bords. C’est le principe de la publicité. Après, ça pose le problème du seuil d’acceptation par le lecteur / la cible et le risque de rupture de confiance : le Figaro et avec lui l’ensemble des médias et des annonceurs prennent leur part de risques.

Non, ce que je retiens du Figaro de ce jour, c’est que je vais m’en servir comme preuve par l’exemple : le prochain client qui me dit qu’un titre n’est pas tout à fait exact aura droit à cet exemplaire du Figaro sous les yeux dans la seconde ! 😉

Jouer à cache-cache, une nouvelle discipline olympique ?

Peut-être avez-vous entendu parler de la polémique concernant l’âge des gymnastes chinoises, en particulier Kexin He. Alors que l’âge plancher pour la compétition est de 16 ans, la gymnaste chinoise aurait en fait 14 ans.

Mais comment s’assurer de la bonne date de naissance de la jeune athlète sans passer par la case « officiels chinois » ? Google, pardi… Et c’est là que l’affaire se corse (gentiment). Car les listes officielles de gymnastes (publiées bien avant les JO) ont été retirées des sites. Les articles lisibles en ligne avant que la polémique n’éclate disparaissent mystérieusement (tout cela est raconté dans la notice Wikipedia).

C’était sans compter sur la fonction cache de Google. Le journaliste du New York Times y fait précisèment référence dans son enquête online, en date du 27 juillet dernier. Et il n’y a plus pour lui qu’à croiser les différentes listes qu’il trouve en cache et qui donnent trace de l’âge de la gymnaste.

Plus récemment, un blogueur a refait un travail identique. L’affaire est devenue un peu plus ardue. Les caches sont toujours consultables mais pas de manière complète. Persévérant, il trouve finalement des caches suffisamment complets sur un autre moteur de recherche que Google, Baidu (de conception chinoise manifestement). Et rebelotte, la chinoise n’a pas 16 mais 14 ans.

Morale de l’anecdote olympique ? Avec la toile, jouer à cache-cache prend un sens nouveau : c’est à celui qui cachera ou retrouvera les traces de documents dont la valeur informationnelle est réévaluée en fonction de l’actualité – tout cela en raison de la mémoire des moteurs. (d’autre part, cela délimite bien aussi le potentiel d’investigation des blogueurs, sans parler des journalistes).

Rien de nouveau sous le soleil, mais cet exemple est, je trouve, un bon cas d’école.

Quand la presse faisait parler les morts (la vieillerie de la semaine à la mode Bleustein-Blanchet)

Pendant que certains alimentent leur blog, d’autres travaillent;-)

Et dans mes savantes lectures du moment, je ne résiste pas à l’envie de vous faire partager cet extrait issu d’un livre du célèbre publicitaire Marcel Bleustein-Blanchet (vous savez, le père de Publicis).

Dans La Rage de convaincre, une de ses diverses autobiographies, l’amateur d’avions qu’il était se remémore l’histoire suivante. Deux  pilotes français, Charles Nungesser et François Coli décident de traverser l’Atlantique Nord. Ils partent le 8 mai 1927 du Bourget en direction de New York. Le lendemain, le 9 mai, le journal La Presse annonce en une que les deux aviateurs ont réussi leur exploit avec en sous-titre, « les  émouvantes étapes du grand raid ; à 5 heures arrivée à New York ». Sauf qu’en réalité, nos deux héros ont disparu en mer et n’arriveront jamais à bon port (hérodote.net le raconte ici). D’après Marcel, le public indigné est venu briser les vitrines de « La Presse » et quelque mois plus tard le journal cessera sa parution (cessation d’activité qu’il impute à cet épisode de désinformation mais ce serait à vérifier plus précisèment).

[ce phénomène] marque pour moi le début d’une époque, où l’information devient la principale technique, pour ne pas dire le produit n°1. A la limite, elle est aussi importante que l’évènement ; la preuve c’est qu’on vient demander des comptes au journal s’il en donne une version qui se révèle inexacte. Je ne voudrais pas paraître cynique, mais je crois que ce qui a bouleversé les gens, c’est moins la disparition de Nungesser et Coli que le mensonge dont La Presse s’était rendue coupable. Un crime de lèse-information. Mais aussi le commencement d’un nouveau système. Autrefois, on pouvait dire n’importe quoi, l’information était un monologue incontrôlable ; désormais, le public entre dans le jeu ; celui qui émet le message et celui qui le reçoit nouent entre eux un rapport étroit ; nous entrons dans l’âge de la communication. (p. 24 de La rage de convaincre, Robert Laffont, 1970 et c’est moi qui met en gras)

Marrant, non ? Remplacez communication par conversation et vous obtenez une formule digne de Loïc le Meur.

Heureusement que les discours d’évangélisation sur le « nouveau système » ou la « nouvelle société » ne datent pas d’hier. Mais en ces temps difficiles, il ne faudrait pas désespérer la blogosphère… (tiens d’ailleurs, peut-être qu’un jour on entendra dans la bouche des évangélistes « il ne faut pas désespérer Agoravox » comme d’autres ont répété qu' »il ne faut pas désespérer Billancourt« ; Agoravox n’est-il pas à la société de conversations ce que Billancourt était à la société de production de masse ? Finalement, nous ne sommes peut-être que des prolétaires du web… C’est Marcel qui doit bien se marrer du haut de sa tombe;-)

« Les internautes disent que… » Vers un nouveau cliché journalistique ?

Vous connaissiez le JT et ses insupportables micro-trottoirs – Petite mise en scène, reconstitution médiatique de l’avis d’un groupe social ou d’une nation (rappelez-vous ces correspondants qui interrogent « La » population du coin).

Internet a enfin donné le change aux journalistes de la presse écrite (on et off sans distinction… ouf on évite une nouvelle bataille de tranchées). Désormais, les journalistes disposent d’une nouvelle matière, ce qui se dit sur les blogs, les forums, etc. On ne peut que s’en féliciter. Cela ne fait qu’élargir l’horizon des opinions, n’est-ce pas ? Mais cela s’accompagne d’un effet pervers. Oh, un petit effet pervers, de ces petites épines dans le pied avec lesquelles nous avons tous appris à marcher : une nouvelle figure rhétorique a fait son apparition et semble avoir pris son rythme de croisière. Trois exemples glanés ici et là dans Le Monde.

Les internautes et les fausses photos d’Hiroshima

Il y a environ deux mois (le 10/05/08 exactement), Sylvain Cippel et Philippe Pons signaient un article sur des photos (soit-disant) inédites des victimes d’Hiroshima. On y lisait ceci :

Depuis la divulgation de ces photos, blogueurs et internautes américains se déchirent sur le sujet. Une phrase revient souvent dans les commentaires : « Les Japs n’ont eu que ce qu’ils méritaient. » Sur le site MetaFilter, l’internaute signant « postroad » estime que le Japon « n’ayant aucune intention de capituler, comme le montre le film de Clint Eastwood (Lettres d’Iwo Jima), aussi horribles soient (ces photos), ces bombardements ont sauvé de nombreuses vies américaines – et aussi nippones ». Pour d’autres, à l’inverse, « l’Amérique masque ses crimes honteux ».

Beaucoup d’internautes se demandent aussi pourquoi ces clichés sortent aujourd’hui. Peu font confiance à la version officielle. Peut-on vraiment croire que M. Capp ait attendu cinquante-trois ans avant de montrer ces images à quiconque ? (…)

Pourquoi, également, M. Capp aurait apporté ces documents à la Hoover Institution? Celle-ci est perçue comme un centre de recherches néoconservateur extrême. Certains voient une volonté de « pousser » à une intervention américaine contre l’Iran avant que ce pays, disposant de la bombe A, puisse attaquer Israël. A l’inverse, d’autres suggèrent à Hillary Clinton de « bien regarder ces images avant de s’exprimer ». La candidate à l’investiture démocrate à l’élection présidentielle a récemment menacé d ‘« effacer l’Iran » de la carte s’il attaquait l’Etat juif. L’internaute appelé « oneirodynia » insiste sur « l’effort massif de censure tant de la part des Etats-Unis que de Tokyo après que la bombe eut été larguée. A l’été 1946, la censure américaine au Japon avait grandi au point d’occuper 6 000 personnes ».

Evoquant la « culture du secret » qu’ils croient déceler aux Etats-Unis, nombre de commentaires établissent un rapport entre Hiroshima, les bombardements massifs au napalm des populations locales durant la guerre américaine au Vietnam et… les prisons américaines de Guantanamo et d’Abou Ghraib aujourd’hui. D’Hiroshima à l’Irak, un internaute anonyme écrit, sur le site Yahoo!, que « le peuple américain ne s’intéresse jamais qu’à ses propres morts ».

Alors que le débat se développe sur Internet, la presse américaine n’a pas encore évoqué la divulgation de ces nouvelles photographies de la tragédie d’Hiroshima. Ni la presse japonaise, du reste.

Ce long extrait représente environ 35 % de l’article. Ainsi, en l’absence de prise de position dans les médias des deux pays les plus concernés, nos journalistes s’étaient engagés dans un micro-trottoir virtuel. Ils trainent leur souris dans la longue traîne histoire de nourrir leur article d’opinions contradictoires et ainsi offrir une mise en perspective analytique.

Quatre jours plus tard, les deux journalistes publient un long rectificatif. Les photos présentées par le journal n’ont pas été prises à Hiroshima. D’où un long papier d’explications et de justifications qui se conclut par le paragraphe suivant :

Les auteurs de l’article ont exposé les doutes exprimés dans divers forums sur Internet quant à la version officielle de l’histoire des images, mais aucun interlocuteur n’a mis en doute leur authenticité. Reste à savoir qu’elle sera la réponse de la Hoover.

En l’occurrence, Internet a servi de support pour recouper des opinions alors même que les experts sur le sujet n’avaient pas encore pris forcément connaissance de cette information. L’utilisation des commentaires disponibles sur Internet a tout bonnement fait office de simulacre d’expertise.

La médiatrice du journal, dans un article du 18/05/08 (Le piège des photos) explique que :

Le Monde, finalement, a surtout failli par excès de confiance, en accordant un crédit excessif à une institution reconnue. Et il a, sans le vouloir, enfreint une règle d’or du journalisme : le croisement des sources.

Et justement, dans la structure de l’article, c’est la figure rhétorique « des internautes », « de l’internet » qui a bouché le trou, c’est-à-dire l’absence de recoupement de sources avisées. Mais le glissement est important : l’article a privilégié le croisement des opinions avec le croisement des faits et de sources. D’où un risque : celui de prêter une trop grande attention à ce qui se dit sur Internet. Il est vrai qu’il est plus facile et moins couteux de reprendre un quelconque blog ou forum que d’identifier et de contacter une source fiable. Le verbatim a un coût proche de zéro désormais. Mais alors que le sujet est très sensible, ne sommes nous pas là en face d’un signal faible inquiétant ?

Raymond et les Internautes

La preuve avec une question plus futile. L’équipe de France est éliminée… Comment rendre compte de l’hallali envers le sélectionneur Raymond Domenech ? Tout simplement en titrant un papier « Les Internautes disent « non » à Raymond Domenech » :

Après le raz-de-marée médiatique et les réactions indignées des caciques du football français, la Toile s’est à son tour emparée de l’affaire.

Premier exemple du journaliste… Facebook :

Prompts à réagir par l’ironie, les utilisateurs du réseau social Facebook implorent Estelle Denis de dire « non » à son prétendant, une manière de punir celui qu’Internet désigne quasi unanimement comme le principal responsable du fiasco.

Pour introduire les citations de quelques blogs sur le sujet, le journaliste choisit sa phrase de transition :

Ridicule : le mot qui revient peut-être le plus fréquemment sur Internet.

Que dire de plus quand ces citations parlent d’elles-mêmes…

Le Pascale Picard Band et « La Blogosphère »

Mais le climax de cette figure de style journalistique a peut-être été atteint dans Le Monde 2 du 5 juillet. Le magazine consacre une double page à un jeune groupe québécois qui chante en anglais, Le Pascale Picard Band. Traitement de faveur puisque le groupe  a même droit à un envoyé spécial, Yann Plougastel. Le journaliste  qui a donc fait un long voyage nous explique ainsi :

La blogosphère s’est vite enflammée sur le sujet. Pour un certain Louis Dionne (…) Pascale Picard « n’est que l’expression d’une fraction de la population qui ne se respecte pas, n’est pas fière de ses origines (…) ». L’avis tranché, paraît être celui d’une génération ayant porté à bout de bras le rêve d’un Québec indépendant.

Plus jeune, Jonathan Bénac est plus compréhensif : « il faudrait s’interroger sur la façon dont on subventionne la culture au Québec. La culture québécoise n’est pas que francophone ».

Heureusement, vous pourrez lire le billet original de Louis et le commentaire de Jonathan ici, sur ce blog. Car tout est bien sur ce blog, sur un blog. Pas la peine de chercher plus loin : un blog = la blogosphère. Un raisonnement qui est tout le contraire de la longue traîne. Finalement est-ce encore la peine d’envoyer un journaliste sur place pour ramener du copier-coller amélioré ?

Pour éclairer ces trois exemples, je suis partagé entre l’appauvrissement du journalisme (perte de l’effort de chercher des sources expertes, figure de style « obligée » du genre « les internautes pensent que… », « la blogosphère dit que… ») et sa métamorphose (prise en compte de nouveaux lieux d’opinions). Pour les plus sages et les plus normands, peut-être que l’un ne va pas sans l’autre.

Et puis voyons, tout le monde n’y perd pas au change : depuis l’avénement de la télévision les  publicitaires ou « packageurs » pouvaient se targuer du fameux « vu à la télé »; désormais les gens des RP ont le « buzzé sur la toile » qui assure une reprise auprès des journalistes 😉

L’avenir des médias en ligne en 6 questions

On parle beaucoup de l’avenir de la presse écrite, mais une autre question mérite d’être posée : celle de l’avenir des médias en ligne.

Je ne parle pas ici du web communautaire mais des médias professionnels : ces rédactions qui emploient et (sous)paient les journalistes et ont besoin d’un modèle économique pour vivre, donc pour publier.

De nombreuses, et passionnantes, lectures récentes dans les communautés web dédiées au journalisme apportent des éléments éclairants. Ou noircissants, c’est selon.

Voici 6 questions, ou enjeux, qui s’efforcent de synthétiser la situation à partir de ces différentes sources.

1. Comment un site média peut-il gagner de l’argent ? Un modèle économique est-il seulement possible ?

Malgré la croissance des audiences d’Internet, la question nécessite d’être posée. Voir à ce sujet le billet de Cédric Motte de Chouingmedia qui mérite vraiment lecture et qui vient rappeler à quel point la situation est difficile dans les rédactions en ligne.

« Les sites bénéficiaires sur leur activité éditoriale sont extrêmement rares« , écrit Cédric Motte. Un constat qui est aussi celui des intervenants de la dernière conférence organisée par le SNJ intitulée « Le web, sauveur ou fossoyeur du journalisme ? » (un très bon résumé chez Ceucidit).

Quelques exemples appuient ce propos :

– « A ma connaissance un site comme Rue89 a rentré les meilleures mois 30 000 euros de publicité et c’est très largement moins que ce qu’il faut. Il y a des mois il ne fait que 1000 euros« , dixit Gérard Desportes de Mediapart cité chez Ceucidit.

– Chez Backchich : un tout récent appel à la générosité des lecteurs

– La situation de rédactions online bénéficiaires est à relativiser : Lemonde.fr, annoncé comme bénéficiaire, republie des articles de l’édition originale dont le coût de production est supporté par les médias papier. Même si l’édition online paie un prix pour ce contenu, ce prix ne serait pas « le juste prix » (dixit Narvic dans les commentaires de Chouingmedia).

En d’autres termes, Lemonde.fr serait « subventionné » par la version papier. Ce qui pose la question suivante : si le média en ligne est bénéficiaire (techniquement, il gagne de l’argent), que coûte-t-il à la version offline ?

Car les audiences se déplaçant vers Internet, il y a forcément un manque à gagner pour la version papier. Et on a beau jeu de dire que la version web est un produit d’appel pour la version papier, qui peut dire qu’Internet rapporte des lecteurs à la version papier plus qu’il n’en coûte ?

Et maintenant que tout média qui se respecte dispose de son site web d’information, ne peut-on pas se demander si il était seulement dans l’intérêt des médias de basculer sur le web ? La question peut paraître sotte puisque les audiences se déplacent de toute façon sur le web qui est le média d’avenir, mais ne peut-on pas se demander si la migration vers le web n’accélère pas le déclin des médias traditionnels… alors que les business models du web ne sont pas définis ?

* Le problème du prix de la publicité

Le problème du modèle économique est, selon Cédric Motte, le prix de la pub :

« il est impossible de vivre d’un site d’informations de qualité. La faute à qui ? Pas du tout à une audience qui ne serait pas là : les sites d’infos sont parmi les plus visités. Non, la faute, encore et toujours, au prix de la pub. » (…)

« Pour qui a connu les régies pub des gros portails de l’époque, ils allaient parfois jusque -80% pour du CPM. Forcément, quand Yahoo annonce un CPM ridicule, qu’AOL embraye et que MSN ne dit pas non, à une époque où ils concentraient toute l’attention, cela a perverti les annonceurs… Du coup on se retrouve avec des CPM autour des 5-10 euros. »

(CPM = coût pour mille contacts)

* L’abonnement : une solution marginale ?

Si la pub ne permet pas de vivre, comment gagner de l’argent ? Le web d’information payant est encore loin d’avoir fait ses preuves. De ce point de vue les expériences encore récentes d’@rrêt sur images et Mediapart seront pleines d’enseignements. (Personnellement je ne suis pas convaincu de leur viabilité économique).

Là où il semble y avoir un pouvoir d’achat pour de l’information en ligne, comme le relève Cédric Motte toujours lui, c’est chez les cadres, dans les entreprises, là où l’information a une valeur économique et financière (ce sont les entreprises qui paient les abonnements). Ce qui positionne de façon favorable les marques média très installées et très CSP+ ou « leaders d’opinion ».

L’abonnement ne serait-il qu’une solution que pour une minorité d’acteurs avec un profil précis ?

* Les autres façons de gagner de l’argent

Rue89 (par exemple) vend des services éditoriaux. Les sites leaders sur leur catégorie sont aussi des sites de services : Aufeminin.com, Boursorama, Allocine… ne sont pas des sites exclusivement de contenu. Cédric Motte :

Quels sont les sites qui gagnent de l’argent ? Ceux qui ont transformé leur modèle médias initial (je suis un site média sur les femmes pour aufeminin, je suis un moteur de recherche pour google, je suis un réseau social pour myspace) en modèle de services BtoB.

Si il faut vendre du conseil éditorial ou du conseil marketing pour vivre (ce que fait Yahoo par exemple), cela pose de nombreuses questions. Déontologiques (conflits d’intérêt, indépendance de la presse), mais aussi par rapport au marché du conseil : les sites médias seront-ils les nouveaux concurrents des agences de com demain ?

Enfin sur cette question des modèles économiques, la lecture du prochain bouquin de Chris Anderson, « Free », peut être éclairante. Anderson ne parle pas de l’industrie des médias en particulier mais écrivait qu’il y a des dizaines de modèles économiques :

« le « freemium » (une version gratuite grand public, une version payante, et très chère, pour un petit nombre de professionnels) ; le modèle publicitaire (que Google est en train de transformer considérablement) ; les « cross-subsidies » ; le « zero marginal cost » ; le « labor exchange » ou encore le modèle du « gift » (cadeau) etc. »

(Lire le papier d’Anderson qui annonce son bouquin et cette analyse de Frédéric Martel).

2. Que peut-on attendre de la publicité et des annonceurs ?

A partir du moment où on fait le constat que les situations économiques des rédactions sont particulièrement compliquées et que le principal problème est dans les revenus de la publicité, la question qui se pose est de savoir comment ces revenus publicitaires peuvent évoluer.

Je ne sais pas si le prix des CPM peut augmenter. L’hypothèse que je fais est que s’ils sont bas c’est aussi parce que le web rend très largement traçable le comportement de l’internaute vis-à-vis de la pub. Et l’internaute étant actif (il évite la publicité, je prends souvent cet exemple d’eye-tracking) et publiphobe, il est difficile de créer des formats publicitaires en ligne qui ne soient pas malvenus. L’affiliation étant certainement le meilleur format.

En clair : les CPM sont bas parce que le web permet de montrer que l’efficacité de la publicité en ligne est relative. Non que la publicité offline soit forcément plus efficace, mais elle était / est sans doute partiellement protégée par la difficulté de tracer son efficacité.

Par contre et sans jouer les Madame Irma Geneviève la Voyante, on peut distinguer 3 tendances qui s’affrontent quant à l’évolution de la pub.

* La concurrence des autres sites

Il est bien entendu que la publicité en ligne va progresser, mais vers quels types de sites ? Le raisonnement de l’annonceur sur l’audience peut avoir des effets très dangereux pour les sites d’information : celui d’attirer l’audience sur d’autres sites que des sites d’information : les moteurs de recherche, les agrégateurs, les sites de services, les réseaux sociaux, les sites de partage, etc. Comme le disait Trevor Edwards de Nike,

« We’re not in the business of keeping the media companies alive, we’re in the business of connecting with consumers. »

Autrement dit, et c’est normal, l’annonceur se fiche bien se savoir quels types de médias il fait vivre et même s’il en fait vivre. Voilà un point de pessimisme.

* La progression de l’audience

Pour Cédric Motte, « le web n’ira pas plus loin en termes de pénétration du marché« . Je ne suis pas sûr de suivre : aujourd’hui, 58% de la population de + de 11 ans est internaute. La fracture numérique se réduit, mais reste une réalité. Les taux de connections progressent de 10 à 12% par an. Bien sûr on ne connectera pas la totalité des 40% restants et Cédric me le fait remarquer dans les commentaires de son billet, mais je suis sûr que l’audience peut encore progresser. D’ailleurs elle progresse, comme le montre XiTi. Ajoutons-y le développement attendu du marketing mobile… Un point d’optimisme, donc.

* L’évolution vers d’autres indicateurs de mesure de l’efficacité publicitaire

On parle de plus en plus des notions de contact ou d’attention, en plus de la mesure d’audience. Effectivement le temps passé sur un site devrait être une notion clé, quand on connaît les durées des visites on a très vite tendance à relativiser son audience…

Or les sites médias font partie des sites qui sont le plus susceptibles de retenir l’attention de l’internaute. Je n’ai pas d’étude sous la main, mais il me semblerait naturel que les internautes passent un temps moyen plus élevé sur des sites d’information que sur des blogs, des moteurs de recherche, des agrégateurs. Les sites média sont des sites de destination et la publicité devra le reconnaître. Voici un autre point d’optimisme.

3. Quelles conséquences pour le paysage des médias en ligne ?

Aufeminin.com annonçait il y a deux semaines des profits en nette baisse du fait d’un « environnement concurrentiel changeant« , résultats aussitôt sanctionnés par la bourse.

Il me semble assez symptomatique que le pure player emblématique de la réussite d’un média en ligne annonce des difficultés en raison d’une plus grande concurrence de l’information féminine sur Internet. Le message me semble clair : malgré les progressions d’audience que l’on peut attendre, il n’y aura pas de place pour tout le monde. Le marché des médias en ligne va nécessairement connaître une phase de consolidation. Et c’est de cette phase de consolidation que peuvent venir l’émergence d’acteurs solides et rentables.

Dans cette perspective, quels médias sont les mieux positionnés ? Là encore, le débat n’est pas tranché.

* Sites d’info des médias offline vs. pure players

D’un côté, les sites qui sont des déclinaisons online de marques média offline ont des atouts certains : l’attrait de la marque d’abord ; la possibilité de récupérer des contenus produits pour la version offline ensuite ; les archives enfin dont la publication favorise le trafic via les moteurs de recherche.

Pour autant, ces structures n’ont pas une culture web très développée et se contentent souvent de faire du papier sur le web ou plus généralement « la copie conforme du medium précédent », comme le disait Alain Joannès dans notre entretien.

C’est d’ailleurs sans doute ce qui explique que les leaders thématiques soient tous des pure players : Aufeminin, Boursorama, Linternaute, 01net, Allocine… Cédric Motte vient de livrer une analyse de ce qui différencie les pure players des sites de médias traditionnels, qu’on tentera de résumer en un mot : l’agilité.

Agilité qui a son revers, notamment la nécessité d’installer la marque et l’absence de contenu republiable et d’archives.

Il n’est pas dit que la consolidation se fasse juste autour des sites de médias traditionnels ou juste autour de pure players. Elle peut très bien se faire autour d’acteurs issus de ces deux familles. Nous sommes dans une période de « destruction créatrice » ou « d’incertitude radicale », pour reprendre les termes chers à Emmanuel Bruant. Le paysage est changeant et peut se modifier sous l’effet d’innovations technologiques, de décisions juridiques… Il paraît donc illusoire de vouloir se projeter et de faire des scénarios.

A ce propos, une réaction à un propos de Cédric Motte dans un autre de ses billets : « En 20 ans de web en France et autant d’années au cours desquelles les échecs se sont succédés, personne ne peut espérer devenir riche en lançant un site d’informations. » Je crois que ce raisonnement néglige un peu la dynamique du web et cette idée de destruction créatrice : le web 2.0 n’est là que depuis 4 ans, il se passe des choses nouvelles sans cesse, tout le monde apprend tous les jours. J’aurais donc plus tendance à voir la période actuelle comme une période transitoire dont il peut sortir… tout et n’importe quoi.

4. Qui va produire l’information ?

C’est une question que nous avons posée sur Internet et Opinion(s) il y a quelques semaines, à la suite du long papier du New Yorker que nous avions commenté, d’un résumé de ce papier chez Benoît Raphaël et d’un commentaire d’Emmanuel Parody – ouf.

Je ne vais pas copier-coller notre précédent billet mais l’idée est en résumé la suivante : ce sont les médias offline qui sont les principaux producteurs d’information. Sur Internet, en majorité, on copie-colle et on republie. D’ailleurs, Francis Pisani écrit cette semaine :

« Google News a indexé près de 3.000 articles se rapportant à la rupture des négociations entre Microsoft et Yahoo. 3.000 articles «sur la même chose» remarque Scott Karp de Publishing 2.0″

Jean-Marie Le Ray d’Adscriptor fait justement remarquer que ces 3000 articles ne sont pas identiques – autrement dit, il ne faut pas confondre information brute et analyse, mais l’idée est là : sur Internet, l’information est dupliquée, dédupliquée, etc.

Et commentée : la réussite de certains médias repose sur l’agrégation ET le commentaire d’informations produites par d’autres (le Huffington Post par exemple).

Donc, si ces médias d’agrégation et de commentaire captent la publicité pendant que la presse traditionnelle continue à s’affaiblir, qui va produire l’information ?

La part des agences de presse dans la production d’information semble croissante, celle des émetteurs d’information (les relations publiques) aussi. Peut-on attendre des médias en ligne qu’ils produisent de l’enquête et de l’analyse ? Cela suppose des coûts qui n’ont pas l’air de pouvoir (ou vouloir…) être supportés aujourd’hui.

5. Quelles sont les implications de la situation sur le contenu produit ?

Plusieurs des enjeux ci-dessus ont des conséquences sur la nature de l’information produite – à commencer par le dernier point : le rôle des agences de presse et des relations publiques, qui plutôt que de voir les médias comme des machines à relayer des messages, doivent toujours tendre vers plus de sens.

Ajoutons trois points pour répondre à la question du contenu :

* Le marketing éditorial

L’analyse du trafic sur les sites est édifiante. Philippe Cohen, rédacteur en chef de Marianne2.fr, au cours du débat du SNJ rapporté sur Ceucidit :

« si je fais un article sur la grève du Monde ou sur les Echos, je vais avoir 1500 ou 2000 visites maxi. Alors que si j’écris sur Marion Cotillard, Carla Bruni ou sur le SMS et bien ça va dépoter. » Et de conclure : « je suis obligé de jouer un peu sur les deux ».

[ndr : peut-être qu’on finira par remercier Airy Routier d’avoir su générer du trafic sur les sites d’information ? ;-)]

Le raisonnement par la publicité a donc pour conséquence d’orienter le contenu rédactionnel vers les informations les plus putassières, ce que Rfly résume ainsi dans les commentaires de Chouingmedia : « pas de thunes pour la qualité, du fric pour le people et les sites X ».

D’une certaine façon Internet encourage l’approche rédactionnelle par le « marketing éditorial » : le fait de voir exactement quels papiers marchent ou pas encourage le rédacteur à se comporter non pas en journaliste (vérifiant, contextualisant, donnant du sens et resitituant des faits) mais en marketeur (mon public veut une information avec telles et telles caractéristiques, je produis mon information en fonction de ces caractéristiques).

C’est un peu tout le contraire de la vocation du journaliste décrite par Hervé Bourges (résister aux contraintes temporelles dictées par les nouveaux médias) et rapportées par Narvic.

On en revient finalement à un débat d’offre et de demande : si on suit la demande (et Internet en rendant le suivi de l’internaute transparent pousse dans ce sens), l’information aura tendance à se spécialiser (sur-représentation de certains sujets, sous-représentation d’autres) et à se détériorer.

En ce qui concerne l’offre, on a évidemment envie de dire qu’une information à vraie valeur ajoutée doit pouvoir trouver son public, encore faut-il se doter des moyens nécessaires.

C’est encore le modèle d’abonnement payant qui permet le mieux de mettre en oeuvre ce raisonnement par l’offre. Plus que jamais, les expérimentations actuelles sont à suivre..

* L’influence du web communautaire

Le dernier billet de Benoït Raphaël : « comment les blogueurs ont révolutionné le journalisme » montre aussi l’évolution du contenu dans les médias professionnels. On voit en effet énormément de choses dans les médias (pas seulement en ligne d’ailleurs) qui sont inspirées de ce que l’on voit dans la blogosphère.

On voit bien dans le billet de Benoît Raphaël les tendances rédactionnelles : une organisation différente de l’information ; l’évolution des tonalités (emploi du « je », expérience personnelle, utilisation des liens, des listes…) ; la vitesse de circulation de l’information qui peut avoir comme commentaire le manque de vérification (loin d’être le monopole du web) ; l’intégration des commentaires, qui crée un process de corrections et d’enrichissements et faisait dire à Jeff Jarvis récemment que “sur papier, le process crée le produit ; en ligne, le process est le produit” ; etc.

Je ne suis pas sûr qu’il s’agisse d’une révolution, encore moins qu’elle impacte l’ensemble du journalisme en ligne, mais c’est justement parce que la mayonnaise n’a pas pris partout que le web communautaire peut continuer à influencer le contenu produit par les médias de la façon décrite par Benoît Raphaël.

* Le renouveau du consumérisme

Il s’agit là d’un des dadas de mon ami Bruant, sujet que nous évoquons de temps à autre sur ce blog. L’impact du web dans les médias est aussi là : dans une information plus consumériste. Le papier du Monde sur l’iPhone avait été une petite révolution à peine remarquée à l’époque, mais les exemples pullulent. Notre dernier exemple en date, le dossier de Libé sur GTA IV, est ici.

6. Que peuvent faire les médias en ligne ?

On va tenter ici de synthétiser diverses opinions d’experts. Ces opinions peuvent en gros être classées dans deux catégories : investir et innover d’une part ; faire évoluer les pratiques et la culture des rédactions d’autre part.

* Investir et innover

Evidemment les difficultés des rédactions ont pour corollaire la réduction des coûts : réductions d’effectifs, journalistes payés au lance-pierre, rédactions web focalisées sur du tri d’information et pas sur de l’enquête. Mais est-il viable de ne raisonner que par les coûts quand on traverse une crise ou quand on est en période de destruction créatrice ? C’est justement parce que la période bouleverse les repères habituels qu’il faut investir et innover.

Cela passe par de l’expérimentation, ainsi que le montre Cédric Motte dans sa formation faite à la Fédération Nationale de la presse française. Il n’y a aucune bonne solution, il est nécessaire d’expérimenter. L’intégration d’UGC ou de « journalisme citoyen » est une piste, mais les bonnes solutions ne sont peut-être pas celles qu’on attend. Le mot-clé est peut-être la sérendipité.

Alain Joannès insistait dans l’entretien que nous avons conduit sur le Rich Media, que l’on pourrait aussi décrire comme « l’info en 3D » et dont le résultat est « 1+1=3« . Les pratiques de Rich Media, courantes aux Etats-Unis, sont encore balbutiantes ici même si elles existent. Alain Joannès défend l’idée que leur mise en place est moins une question de coût qu’une question culturelle. Une réponse à creuser, donc.

On évoquera aussi un point de Cédric Motte sur l’organisation du contenu : éclater les sites généralistes en une multitude de sites thématiques spécialisés. Idée qui me semble cohérente avec un principe fondamental du web : le fonctionnement en réseaux affinitaires, ou en communautés thématiques.

L’innovation est aussi dans la recherche de son business model et pas forcément au niveau du seul rédactionnel. Si le développement des services est la clé vers la rentabilité, les sites d’information doivent développer des services (BtoB)… Ce n’est alors pas au niveau de la rédaction que ça se joue mais au niveau de la direction générale, de la stratégie d’entreprise.

* Faire évoluer les pratiques et la culture des rédactions

Ah, le rapport des journalistes au web… qu’il s’agisse des journalistes en place (que l’on peut illustrer par la situation au Parisien il y a quelques semaines) ou (plus inquiétant) des étudiants en journalisme, on va qualifier ce rapport de « compliqué ».

On ne s’achète pas une culture web comme ça, surtout quand la profession entretient la méfiance et la défiance vis-à-vis du web, ce qui a pour effet une profession désemparée.

Cette culture web passe donc par la formation. Relire à ce sujet le point de Journalismes.net sur les formations web en école de journalisme en France). Philippe Couve disait aussi lors de son intervention au cours du débat SNJ :

« A la question “un journaliste doit-il savoir tout faire aujourd’hui?”, j’ai répondu “oui” à la consternation d’une partie de la salle. Effectivement, je pense, et c’est le sens de la spécialisation multimédia mise en place au CFJ, que les journalistes aujourd’hui doivent maîtriser les bases de tous les médias (écrire, écrire pour le web, enregistrer du son, prendre des photos, tourner de la vidéo). »

Alain Joannès évoque, lui, trois pistes pour une re-légitimation du journaliste : fiabilité, capacité, innovation. Une question d’attitude et d’exigence, donc.

Mais la question est aussi une question de choix éditoriaux et d’identité de marque.

Seth Godin insistait sur son blog il y a quelques jours sur la nécessité pour le New York Times (mais c’est valable pour tout le monde) de se concentrer sur ses forces, ce pour quoi il est reconnu, et non pas sur ce qu’il ne traite pas mieux que les autres. Ce qui rejoint en quelque sorte le point de Francis Pisani sur les 3000 articles traitant de l’actualité Microsoft – Yahoo et lui faisait dire :

« la valeur des articles d’actualités, plus encore que celle des produits de consommation courante, tend vers zéro. » (…) « Traiter des sujets que tout le monde traite revient, pour les médias d’information, à assécher la source qu’ils exploitent. C’est un héritage du temps où l’audience n’avait accès qu’à un nombre très limité de publications. Le moment est venu d’intégrer à l’économie des médias le fait que leur audience en consulte toujours d’autres. »

Il s’agit donc à la fois pour un média de sonder son identité de marque (ce qui fait son « ADN », ce pour quoi il est reconnu) et de produire de la valeur ajoutée. Qu’est-ce donc que la valeur ajoutée d’un média ?

– pas l’information brute puisque tout le monde l’a et la reproduit (à moins de l’avoir avant tout le monde)

– pas les pages opinion puisque le web communautaire pullule d’excellents articles d’opinion (et là il faudrait un changement culturel fondamental puisque le must du journalisme en France est de devenir éditorialiste)

– mais plutôt l’enquête d’une part et l’analyse, la remise en perspective d’autre part. Qui sont des fondements, en principe, du métier de journaliste… Faut-il en déduire que les rédactions auraient intérêt à davantage « expertiser » leurs journalistes, ce qui aurait pour corollaire une moindre mobilité transversale des carrières ?

– la capacité à réunir et animer une communauté autour de soi, à faire parler. Ce qui suppose aussi l’implication des journalistes dans les relations avec les lecteurs, et pose encore et toujours, des questions de temps disponible, de culture et de volonté.

On terminera en rappelant que l’avenir des médias en ligne passe aussi l’avenir des marques médias : le média se définit de moins en moins par son ou ses supports et de plus en plus par sa marque. Un média en ligne d’avenir est donc peut-être aussi la version web d’un groupe média qui gagne de l’argent sur les autres supports… et ainsi « subventionnent » le site.

Pardon à ceux qui sont allés au bout pour ce très long article et auront noté qu’il n’y a… aucune réponse aux 6 questions. C’est ce qu’on appelle un débat ouvert.

A qui faites-vous confiance ?

Une nouvelle étude de Forrester apporte des éléments en réponse à la question (qui tue) : « à qui les gens font-ils confiance ? » ?

Les gens en question sont les nord-américains, on se gardera donc de trop généraliser les conclusions à la France dont on connaît les spécificités (comme par exemple, le niveau de confiance relativement faible accordée aux autres sources, d’une manière générale). Mais l’étude est très intéressante et notamment parce que les questions sont posées de façon assez précise :

Jeremiah Owyang de Forrester, sur son blog Web Strategy, insiste sur les deux extrémités du tableau : les gens font confiance à leurs connaissances et ne font pas confiance aux blogueurs. Résultats corrélés par deux autres études nord-américaines présentées dans son billet.

Owyang conclut :

« Que devriez-vous faire ? Transmettez ce billet à votre équipe marketing. Encouragez-la à avoir un dialogue actif et ouvert. Devriez-vous vous concentrer sur les influenceurs de votre marché ? Ou devriez-vous aussi vous concentrer sur les sites d’avis et de notation, où les consommateurs critiquent, lisent, et se font leurs opinions sur la base des avis les uns des autres ? »

Tout cela appelle de nombreux commentaires.

Sur le niveau de confiance accordé aux blogueurs

Un éclairage apparaît très vite dans les commentaires du blog Web Strategy : « les gens font et feront de moins en moins confiance aux blogueurs car les marques sont en train de corrompre le sens naturel des blogs. Les gens voient bien si derrière un blog il y a une marque qui influence le contenu. », écrit une commentatrice.

C’est un vrai sujet et on peut se poser la même question pour la blogosphère française.

Néanmoins, cette dernière place occupée par les blogueurs appelle un autre commentaire : le fait de parler des « blogueurs » en général.

Visiblement Forrester pose la question « faites vous confiance à un avis (« review ») en ligne émis par un blogueur ? ». Mais la blogosphère est vaste et peut comprendre ce qu’on veut par « blogueur » : blogueur expert ? blogueur consommateur ? blogueur enquêteur ? blogueur analyste ? blogueur copieur-colleur ? blogueur farouchement indépendant ? blogueur buzzeur ?…

« Les blogueurs », ça n’existe pas et c’est justement le problème : la blogosphère recouvre des réalités trop différentes pour être considérées comme homogène.

Et du coup, quand on vous demande « faites-vous confiance à un avis blogueur ? » et qu’il faut répondre « oui » ou « non » et pas « ça dépend desquels », vous êtes tenté de répondre non car vous viennent en tête tous les exemples de blogs en qui vous n’auriez pas confiance.

La question posée ne devrait-elle pas être « faites vous confiance à un avis de blogueur que vous connaissez ? A un avis de blogueur expert ? A un avis de blogueur journaliste ? A un avis de blogueur conso ? »… de la même façon que Forrester demande, sur les autres items, si l’on fait confiance à ses connaissances, aux médias, aux experts et aux consommateurs.

Les blogs ne sont pas une catégorie supplémentaire : ils sont un outil qui permet à des connaissances, des médias, des experts et des consommateurs de s’exprimer. Le blog est un accessoire ; être blogueur est un attribut secondaire d’un individu qui est avant tout… autre chose (professionnel, consommateur, salarié, passionné, etc.)

Revenons maintenant à notre étude et autres résultats qui montrent beaucoup de choses intéressantes.

Sur les différents résultats mis en évidence par l’étude de Forrester

Commentaires :

1. Le fait de faire confiance à ses connaissances avant toute chose ne doit pas être une surprise. Mais comment influence-t-on les « connaissances » d’une personne, qui ne sont autres que « les gens » eux-même ?

Cette question relance le débat lancé par Duncan Watts et dont nous avions parlé il y a quelques semaines : le marketing de masse n’est-il finalement pas plus efficace que le marketing de niche

2. Mais qui donc arrive en deuxième place ? Les bons vieux médias traditionnels, pas si morts et enterrés qu’on voudrait bien le croire. Avec un score de confiance de 75%, ils ne sont pas loin de la confiance qu’on accorde aux connaissances (83%). Bon, il s’agit du marché nord-américain… Mais voilà qui renforce l’intérêt stratégique des relations presse.

3. A noter, l’énorme gap qui sépare la confiance accordée aux médias traditionnels (75%, donc) et aux éditeurs de sites de contenu (49%). Même problème ici que pour « les blogueurs », sans doute : les sites de contenu recouvrent des réalités trop hétérogènes pour obtenir des scores de confiance élevés.

4. Mais qui donc arrive en troisième place ? Le site du fabricant ! Devant les avis d’experts, devant les avis consommateurs… Les sites de marques sont loin d’être hors jeu (au niveau réputation), une étude française de TNS Sofres l’avait également montré.

5. Viennent ensuite les avis d’experts et de consommateurs (pairs). Pour Josh Bernoff de Forrester,

« un des points les plus intéressants est de voir combien de personnes font confiance aux avis de consommateurs qu’ils n’ont jamais rencontré ».

Et de poursuivre : « Pourquoi faire confiance à des inconnus ? Les gens ne font pas confiance à des inconnus. Pas en tant qu’individus. Mais en tant que groupes, oui. (…) Si 100 personnes disent qu’une sacoche à ordinateur est de mauvaise qualité, alors elle est de mauvaise qualité »

(Ajoutons à cette « loi du nombre » que l’influence des avis consommateurs dépend aussi de la force persuasive de l’argumentation utilisée.)

La conclusion pour Josh Bernoff est que, si les consommateurs apprécient votre produit, il faut les encourager à s’exprimer (systèmes de notation en ligne, espaces de commentaires…) ; et s’ils ne l’apprécient pas, il faut… améliorer le produit.

6. Les connaissances en première place, les médias en deuxième place, les marques en troisième place… Ce qui me semble vraiment frappant ici, c’est de voir que les « institutions » médias et marques, pourtant mises à mal, occupent deux places sur le podium.

N’est-ce pas parce que dans le monde horizontal de la longue traîne, on a besoin de repères, de référents bien identifiés ?

Alors, pour paraphraser Jeremiah Owyang et répondre à la question » après avoir vu cette étude, que devriez-vous faire ? » : transmettez ce billet à vos équipes marketing et communication, ayez un dialogue actif et ouvert. Evaluez votre stratégie influenceurs et posez-vous la question de savoir à quels médias et blogs vous devriez vraiment parler. Evaluez votre crédibilité en tant qu’émetteur d’information (site de marque ou autres). Et oui, posez-vous la question de savoir si vous ne devriez pas vous concentrer vers les sites où les consommateurs s’expriment et se font leurs opinions et encouragez-les à s’exprimer. Aucune de ces questions n’a moins d’importance que les autres.

Mass violence, un nouveau site tout en douceur

Le paysage intellectuel français est en train de se transformer en raison de l’appropriation par certains chercheurs des outils du net. La vie des idées, jusqu’ici think tank éditeur au seuil et d’une revue papier a organisé son passage on line. Nonfiction.fr a adopté un modèle assez proche où l’actualisation quotidienne du site est nourrie à partir de notes critiques des récentes parutions.

A ces modèles d’animation de la vie universitaire et intellectuelle, on peut désormais ajouter une nouvelle initiative internationale pilotée par des Français : www.massviolence.org (dans un autre style et sur un sujet différent on peut aussi citer criminocorpus).

Mass violence est à prendre comme un « site encyclopédique » sur les violences de masse et ceci sur l’ensemble du globe et de notre histoire. Nous sommes très loin de Wikipédia. Le site reprend en effet les normes et les modes de validation de la connaissance propre au milieu universitaire.

Une nouvelle preuve qu’il ne faut pas penser Internet toutes choses égales par ailleurs. Mass violence est un bon exemple d’initiatives au cœur du monde « classique » universitaire qui peuvent trouver refuge et audience sur Internet. Il montre qu’entre le succès de Wikipedia et le relatif anonymat des revues universitaires, il existe d’autres modalités de stabilisation et de diffusion du savoir. Faut-il rappeler que l’idée de travail collaboratif n’est pas née avec Wikipédia (il trouve une nouvelle dimension, mais les chercheurs n’ont pas attendu cela pour travailler ensemble) ?

Ainsi, voir dans Wikipédia ou ses avatars wiki la clé de voûte du paysage intellectuel à venir me semble être très aventureux (c’est la thèse conclusive d’un récent article de Philippe Lacour pour… La vie des idées justement) . Voir l’intellectuel comme un DJ relève du slogan assez creux si l’on ne prête aucune attention à des enjeux bien plus importants : les conditions même de production de la recherche et du savoir (dont les dernières réformes du gouvernement questionnent le monde de la recherche, c’est le moins que l’on puisse dire).

Quoi qu’il en soit, massviolence.org démontre une nouvelle fois qu’Internet peut acceuillir des informations fiables, validées et stabilisées sur le modèle universitaire classique. Et encore une fois, il ne faut pas oublier que nous vivons dans une période de « destruction créatrice », très instable et où des acteurs traditionnels mettent toujours du temps à se déplacer.

[edit du 23 mai 2008 : le point de Christian Delange sur son blog]