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Nicolas Demorand : le marketing au secours des médias…

L’interview croisée de Nicolas Demorand et Jean-François Kahn dans le Télérama de cette semaine nous livre ce passage très inattendu (un extrait qui peut susciter de longues analyses, mais je m’en tiens à un premier niveau de réaction) :

Q : Hormis les journalistes eux-mêmes, voyez-vous d’autres garde-fous ?

ND : Peut-être la nouvelle génération des managers de presse, des gens venus du monde de l’entreprise, qui se sont frottés au marketing et sont nés professionnellement ailleurs, en dehors des médias et de l’info. Des gens pour qui la presse est moins un outil du débat démocratique qu’une « marque » dont la valeur (…) est d’abord l’impertinence, l’indépendance et la qualité des infos. Ceux-là ont un intérêt strictement matériel à l’exercice de la liberté de la presse. « Faites votre boulot », vont-ils dire aux journalistes. Non pas parce que vous êtes de preux chevaliers partant sur vos blancs destriers (…), mais parce que votre liberté et votre impertinence vont enrichir le patrimoine de ma marque, me permettre de la décliner sur Internet et de vendre de la pub (…

Autrement dit, le dirigeant issu du marketing, qui a un objectif strict de revenus donc d’audience, va encourager le journaliste à produire le meilleur de lui-même pour attirer les lecteurs ?

L’objectif d’audience n’a-t-il pas plutôt pour conséquence une orientation des choix rédactionnels vers les infos les plus… comment dire… les plus… les plus comme ça ?

Nicolas Demorand ne fait-il pas un peu figure de journaliste Bisounours au pays du marketing, sur ce coup-là ?

Une petite citation de Philippe Cohen de Marianne2.fr pour expliciter les conséquences de la recherche d’audience sur les lignes rédactionnelles :

“Si je fais un article sur la grève du Monde ou sur les Echos, je vais avoir 1500 ou 2000 visites maxi. Alors que si j’écris sur Marion Cotillard, Carla Bruni ou sur le SMS et bien ça va dépoter.” Et de conclure : “je suis obligé de jouer un peu sur les deux”. (Au cours d’un débat du SNJ résumé chez Ceucidit) (1)

Est-ce cela que Nicolas Demorand appelle « l’impertinence, l’indépendance et la qualité des infos » ?

Et je ne parle même pas ici du rapport entre la ligne éditoriale, les intérêts économiques de l’actionnaire, les commandes de l’Etat et les liens avec le politique… Nicolas Demorand poursuit, pourtant, argumentant que l’évolution technique rendrait le contrôle éditorial de plus en plus difficile :

« Un papier ‘trappé’ dans la presse parce qu’il pourrait nuire aux intérêts du groupe propriétaire, se retrouve, quelques minutes plus tard, sur Internet. Pour le patron de presse, le coût symbolique devient démesuré. Tous, malheureusement, ne comprennent pas qu’aujourd’hui la censure coûte mille fois plus cher que la liberté (…) »

Voici en résumé comment je comprends le raisonnement tenu par ND : « Internet rend plus difficile la censure ; il facilite donc l’indépendance des médias à l’égard des différents pouvoirs. Débarrassé de cette pesanteur, le patron de presse peut alors encourager le journaliste à exercer son métier de façon très quali, puisque cette qualité va permettre d’attirer le public, donc la pub, donc les revenus. Et la presse jouera à plein son rôle démocratique. ».

Un brin idéaliste, vous ne trouvez pas ?

(1) (Pour mémoire nous avions évoqué le « marketing éditorial » dans notre papier sur l’avenir des médias en ligne.)

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