Archives de Catégorie: Fiction

Obama : le rôle de la fiction dans les opinions

Dur dur de savoir par où commencer quand on reprend du service après les congés d’été et qu’on est resté un mois sans bloguer. Désolé donc pour ce ralentissement d’activité et merci à Emmanuel d’avoir animé le blog tout seul.

J’ai bien fait semblant de ne pas lire mes blogs préférés quand l’occasion s’en présentait, mais maintenant que je suis revenu et que la vitesse de connexion le permet, l’envie de réagir sur les sujets du mois de juin est grande.

Un billet pour revenir sur un papier du Courrier International Hors-Série consacré à Obama. Si vous l’avez lu ou eu entre les mains, vous aurez peut-être remarqué ce papier traduit du Los Angeles Times et intitulé « Quand la fiction devient réalité » (en page 62, désolé mais la version française de l’article n’est pas en ligne, heureusement la version originale est disponible sur le site du LA Times).

En fait on a là une très bonne illustration d’une des théories avancées par Emmanuel sur ce blog : l’influence de la fiction sur les opinions. Oh, nous ne sommes certainement pas les premiers à remarquer que les séries, films, bouquins etc. influencent le réel. Mais c’est un sujet qu’on traite assez peu dans la littérature consacrée à l’opinion.

Emmanuel avait évoqué la banalisation de la torture dans le comportement des officiers américains (les élèves officiers s’inspirant de la série 24h dans leurs interrogatoires) puis l’attractivité de la série Doctor House sur les étudiants en médecine.

Le papier du Los Angeles Times repris par Courrier International avance, lui, un argument très simple : Obama peut être Président car la fiction a préparé les Américains à avoir un Président noir :

Les Etats-Unis sont prêts pour un Président noir parce que nous en avons déjà eu plusieurs… à l’écran. Ils ont même été les plus impressionnants que nous ayons connus : Morgan Freeman dans le film Deep Impact et Dennis Haysbert dans la série télévisée 24 Heures Chrono (…)

(…) après la sortie du film Deep Impact, en 1998, de nombreux Blancs ont aussi déclaré à Morgan Freeman qu’ils aimeraient le voir pour de bon la maison blanche. « Quand vous pensez à ces rôles et à la façon dont le pays a réagi, souligne-t-il, vous finissez par vous dire que peut-être, en effet, les gens accepteraient un Président noir » (…)

La fiction ne fait pas tout, mais cet exemple est sans doute le plus puissant pour évoquer le rôle de la fiction sur les opinions.

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Bienvenue chez les Ch’tis : le paradis perdu des relations sociales

Au bout de quelques minutes, un constat s’impose. Bienvenue chez les ch’tis est un conte humoristique, assez loin par exemple des Bronzés qui se rapprochaient eux de la satire sociale. L’humour dénonciateur des travers et maux de la société laisse place à un humour qui privilégie des situations irréalistes et idéalisées – si bien, qu’en creux, le film en dit plus long que la lecture du synopsis ne le laisse supposer.

Ainsi, c’est avec le cœur léger (et, chez certaines dames, avec quelques larmes devant la scène de déclaration d’amour au pied du Beffroi) que l’on découvre une comédie sociale à l’eau de rose. Un film sans aspérité et plein de « positive attitude » qui « retourne » plusieurs éléments du malaise de la société française.

Le film idéalise ainsi plusieurs situations d’empathie et de confiance mutuelle entre un chef et ses subordonnés – devant un public français qui, d’après certaines enquêtes internationales, se caractérise par sa défiance (moins d’un quart des Français déclarent faire confiance aux autres en général). Une caractéristique qui semble avant tout culturelle et qui transcende les clivages sociologiques habituels, d’après Algan et Cahuc (La société de défiance, pp. 19-23).

La posture du cadre jouée par Kad Merad est elle aussi très instructive. Elle reflète le malaise de nombreux salariés qui ont du mal à se reconnaître dans leur entreprise et flirtent avec l’indifférence envers leur travail. Selon de nombreux sociologues, la figure du cadre est en profonde crise depuis plus d’une dizaine d’années. Le personnage de Kad Merad fait écho, dans plusieurs scènes, à certaines réponses d’enquêtes ; par exemple 61% des cadres interrogés par l’APEC considèrent que l’autonomie au travail s’accompagne d’un isolement (cf. Les cadres à l’épreuve d’Alain Pichon, Puf, 2008).

La ville de Bergues ressemble donc à un paradis perdu, un âge d’or où les éléments du folklore sont valorisés et subsument tout autre clivage. Ici, pas de lutte des classes ni de positions (ou seulement l’espace d’un instant, le temps de la première rencontre), mais un choc des micro civilisations et des styles de vie qui se résoudra (évidemment) sans problème par l’intersubjectivité – les personnages n’ont en fait qu’une seule barrière, celle de la langue (tout est réglé une fois que le « sudiste » a compris que « Baraque à frites » ne signifiait pas « restaurant » mais bien « baraque à frite »).

Cette cohésion entre groupes sociaux comme on n’en connaît nulle part ailleurs, ce petit paradis des relations sociales sont, là encore, à rapprocher d’une inquiétude généralisée envers l’avenir des générations futures (cf. carte).

Pour conclure, je vous conseille l’excellent billet de Christian Laval sur ce film. L’extrait qui suit résume un point de vue complémentaire à celui que je viens d’esquisser :

Le petit miracle du film tient à l’opposition entre deux mondes. Non pas tant l’opposition du Nord contre le Sud, encore une fois, que celle du bas contre le haut. Ce qui rend heureux dans ce film, c’est la revanche imaginaire du subordonné sur le manager, du vélo sur la moto, de la vie simple sur l’obsession de la carrière, de la solidarité sur la solitude. C’est la revanche imaginaire de ceux dont on ne parle jamais, que l’on n’entend pas, que l’on ne connaît pas, que l’on ne voit pas. Chacun a son secret, son excellence. Chacun surtout donne quelque chose de lui : le carillonneur ne se montre pas, mais il offre du bonheur aux autres. Ce film est une fable sociologique dans un pays imaginaire, certes. Mais il nous dit quelque chose de nous, il nous parle de ce que nous devenons, comme à notre corps défendant. Nous sommes tous un peu ce cadre arriviste qui cherche à passer devant les autres par tous les moyens, même les plus cyniques. Tout nous y pousse en tout cas. C’est la Loi et les Prophètes de l’époque. Mais il est en nous une autre part, une autre humanité, un autre goût pour la vie, un autre sens de l’existence. Et il y a partout des Ch’tis qui peuvent le réveiller. L’esprit d’entreprise, le rendement à tout prix, l’évaluation perpétuelle n’ont pas tué, du moins l’espère-t-on, le lien humain fait de réciprocité, d’amitié et d’amour qui nous relient les uns aux autres et qui est la vraie richesse. Cet « esprit du don », ce grand secret du lien social, est le vrai sujet du film.

[edit du 20 mai 2008 : Olivier Mongin a consacré un article au film dans la revue Esprit. Profitez-en il est en consultation gratuite]

Le Docteur House est demandé en amphi

Il y a quelques jours je revenais sur l’effet 24h auprès d’un de ses publics sûrement les plus sensibles, les jeunes officiers américains. Télérama nous propose cette semaine une double page à propos du nouveau médecin à la mode, le docteur House. On peut y lire le témoignage de Sabine Sarnacki, professeur de chirurgie pédiatrique à l’hôpital Necker.
Si vous vous intéressez aux métamorphoses de la pratique médicale, vous savez sûrement qu’on reproche au corps médical d’être trop gourmand en nouvelles technologies pour traiter des cas qui, pour certains, sont tout à fait décelables autrement. Credo d’une référence comme Didier Sicard du CCNE, c’est aussi un constat partagé par ce professeur interrogé par Télérama :

« nos étudiants ont balayé la sémiologie à cause du pouvoir de la technologie. Imagerie, scanner, IRM, biologie moléculaire, c’est leur leitmotiv ».

Et que dit-elle à propos de notre bon (enfin, exécrable) docteur maison ?

« Aujourd’hui pour accrocher les étudiants en restant dans leurs univers, je leur dis : voilà un cas pour le docteur House. Pour qu’ils commencent à regarder la sémiologie que cette fichue technique met au rancart. Et pour leur montrer que le métier qu’ils veulent faire est bien celui-là, et qu’il est excitant ».

Ou comment augmenter son pouvoir de persuasion grâce à une série américaine, plébiscitée par ce public encore jeune et inexpérimenté (qui est peut-être vu plus de malades à la télé qu’en vrai)… CQFD ?