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La grande illusion (rétrospective) des journalistes

C’est un classique des médias que nous offre les journalistes sportifs en ce lendemain de défaite cuisante à l’Euro 2008 : l’illusion rétrospective. Comme pour le domaine de l’art, le sport est un beau laboratoire in vivo pour observer comment se font et se défont les opinions. En l’occurence, la loupe est particulièrement grossissante de ce travers journalistique (et que nous avons tous aussi, quand même ne l’oublions pas) qui est de décrire et analyser une situation, un fait une fois la boucle bouclée.

Une manière d’alimenter le grand déterminisme médiatique du journalisme omniscient qui sait tout sur tout et n’est jamais étonné : un journaliste exprime rarement son étonnement car quelque part il en va de son professionnalisme.

La relecture des faits et gestes des uns et des autres est toujours plus facile quand on connaît la fin de l’histoire… »Tout s’explique ». C’est ainsi le cas du compte-rendu par Libération du match France-Italie :

A la 54e, le Letzigrund est saisi d’un tremblement : les Pays-Bas ont marqué face aux Roumains à 100 kilomètres de là et le spectre d’une victoire inutile s’éloigne. On comprend alors d’un seul coup que ça ne se joue plus là sous nos yeux, que c’est plié. Et que c’était même plié avant ce match. Et même avant le 9 juin, date de l’entrée des Bleus pendant l’Euro. On a jamais vu les Français comme hier soir. Pendant qu’on rêvasse et qu’on passe en revue les heures sombres (le début des années 1990, les terribles années 1970), le milieu italien De Rossi frappe un coup franc : Henry tend la jambe et dévie hors de portée de Coupet (2-0, 62e).

Et voilà, la messe est dite ! L’illusion rétrospective puise sa force dans la certitude, l’aplomb qui convient à tout bon analyste qui se respecte. Résultat : des articles bétonnés, « circulez y a plus rien à dire » !

Sarkozy et les connards de journalistes ou l’avénement de l’OTM (Off Techniquement Modifié)

Ici, comme sur d’autres blogs – à tel point que c’est devenu une tarte à la crème 2.0 – on aime parler de la « fin du off« .

Jusqu’au web 2.0, le off se dégustait à l’apéritif dans un entrefilet, ce confidentiel écrit petit mais chuchoté tout haut et permettait à un journal folklorique satirique comme le Canard Enchaîné de vivre. Et puis le web 2.0 est arrivé, on a vu George Allen traiter un militant adverse de macaque, Ségolène Royal à propos des profs, Alain Duhamel déclarer sa préférence pour Bayrou, Rachida Dati sur… pas mal de choses, Nicolas Sarkozy demander aux pauvres cons de se casser, etc.

Mais le off a connu une nouvelle mutation cette semaine (enfin, n’étant pas omniscient sur la toile, il y a sûrement des précédents me direz-vous).

Vous avez peut-être suivi la controverse (vite réglée) entre la rubrique Téléphone rouge du Nouvel Observateur et le blog Coulisses de Bruxelles de Jean Quatremer, journaliste à Libération : à lire chez Qautremer, épisode 1 et épisode 2.

En gros, Le Nouvel Obs publie dans sa rubrique un off qui rend compte d’une réunion entre Sarko et les journalistes où le président aurait lâché un nom d’oiseau à l’égard de la profession (« connards »). Problème, parmi les journalistes présents un d’eux, Jean Quatremer donc, tient un blog. Il a donc la possibilité technique de réagir rapidement et personnellement.

Le journaliste de Libération publie alors un long billet détaillé qui brise le off de circonstance pour prouver que l’information du Nouvel Hoax Obs était mensongère. L’administration de la preuve est fouillée : verbatims, photos de la réunion et fines description de la journée. Tout ce qui doit faire la différence entre un bruit de couloir et une information.

Bref : on voit à travers cet exemple que le off sécrète son propre anticorps… et devient le « Off Techniquement Modifié » (OTM).

Et là réside la morale de l’histoire. Techniquement modifié, le off change de statut.

Je m’explique : relayé dans la presse papier, il relève de de l’irréfutable : pour des raisons professionnelles (solidarité pro., filtre de la rédaction par exemple), techniques (attendre la prochaine parution, etc.), le off est difficilement réfutable et rarement réfuté dans l’espace public. Le off à la papa emprunte plus à la rumeur qu’au journalisme. Dans ces rubriques, on peut dire tout et son contraire, la vérité est toute relative. Pour pousser la caricature, ces rubriques sont des sortes de no man’s land de l’information. Vrai ou faux, on ne discute pas de la véracité du propos. C’est un espace entre parenthèses.

Le off techniquement modifié a lui au moins le mérite de permettre la confrontation des témoignages et le recoupement des informations décrédibilisant ainsi la mauvaise herbe du ragot.

Voilà une raison pour laquelle, même pour les journalistes, Internet a aujourd’hui du bon…

Créer l’événement ou l’accompagner : la une de Libé sur GTA IV

Entendu dans Place de la Toile sur France Culture le 18 avril, le médiateur de Radio France Patrick Pépin (à propos de la grève dans les collèges et les lycées, mais ce n’est pas important ici) :

« La rédaction a attendu pour lui porter un plus large écho que le mouvement s’affirme et a choisi de le traiter à la mesure de l’importance de son développement et de l’accompagner au fur et à mesure qu’il se développait. En effet, il faut, selon les explications du directeur de la rédaction, ne pas anticiper l’événement car sinon, et ça se produit souvent, les journalistes participent à sa constitution, de fait, ils le créent. »

Le journaliste doit raconter l’événement, pas le créer : une idée simple mais ô combien difficile à mettre en pratique.

Une bonne illustration de cette idée me semble être la une de Libé samedi dernier sur Grand Theft Auto IV :

Incroyable cette une, non ? Si on connaît le goût de Libé pour des unes inattendues, souvent en rapport à l’actualité culturelle, ma première réaction a été de me dire que c’était un exemple de ce que mon camarade Bruant appelle le renouveau du consumérisme. Renouveau du consumérisme qui se traduit notamment par cette propension que prennent certains médias d’opinion à livrer des articles consuméristes (on en avait parlé ici, un nouvel exemple récent dans le Monde ).

Ma deuxième réaction fut de me dire que c’était un gigantesque coup de relations presse : quatre pages dont la Une dédiées à la sortie d’un jeu vidéo ! Il aurait fallu se montrer sacrément persuasif pour que la rédaction de Libération en fasse un tel événement (même pour le journal du samedi), se décide à créer l’événement.

Mais à la lecture de ces quatre pages, le seul sentiment qui se dégage est celui que Libé ne fait qu’accompagner l’événement notamment car celui-ci est annoncé. Verbatims :

« le jeu vidéo est devenu un vrai produit culturel. C’est même le produit culturel qui se vend le mieux ces temps-ci. Plus que la musique ou les films. »

« Le jeu vidéo «Grand Theft Auto IV» sort mondialement mardi »

« il s’annonce comme le produit culturel le plus vendu au monde« 

« Des records annoncés« 

« Take Two, l’éditeur et diffuseur de GTA IV, escompte en écouler plus de 4 millions sur le territoire américain pour le seul mois d’avril. »

« 6 millions d’exemplaires pourraient être vendus mondialement la semaine du lancement. Cela équivaut à un chiffre d’affaires de 400 millions de dollars, c’est-à-dire presque autant que le record atteint et toujours détenu par le film Pirates des Caraïbes: jusqu’au bout du monde »

« Avant même sa mise en bacs officielle, le titre n’a cessé de crever tous les records, les précommandes par les grands réseaux de distribution et les réservations par les joueurs ayant outrepassé toutes les prévisions. »

On le voit bien : il s’agit de records (d’où l’événement) qui sont à la fois annoncés ou ont déjà eu lieu. Le message de Libé : GTA IV fait la une car c’est déjà un phénomène. Libé accompagne, Libé ne crée pas l’événement.

Reste que — et il y a là une énorme complexité — ce choix éditorial est aussi un accélérateur d’événement. Et de ce point de vue, le média ne peut jamais être tout à fait neutre.

Dans le genre « phénomène », je serais curieux de retracer la couverture médiatique de Bienvenue chez les Ch’tis et de la comparer à la courbe d’entrées en salles. Médias oeufs et/ou médias poules ?

Et au fait : « GTA IV » sort aujourd’hui.

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De l’impact des blogs sur l’écriture journalistique

Emmanuel a déjà posé cette question sur ces pages (voir ici et ) : le premier impact du web 2.0 n’est-il pas culturel ? Un des exemples de cet impact culturel est dans l’évolution stylistique du journalisme professionnel – qui se met notamment de plus en plus utiliser le « je ».

Un nouvel et bon exemple de cette tendance est à lire aujourd’hui dans Libé, sous la plume de Sybille Vincendon, qui mêle style décomplexé, expérience personnelle et racontage d’un événement presse organisé par Philips (la fameuse fin du off avec laquelle on vous rabat les oreilles en ce moment).

Certes on peut arguer que Raphaël Garrigos et Isabelle Roberts, qui s’occupent des pages médias dans Libé, ont inauguré un style qui leur est propre et qui est autant susceptible d’influencer l’écriture de leurs collègues autant que les blogs eux-mêmes ; certes, il manque quand même dans cet article les liens hypertextes pour faire du vrai 2.0… Mais quand même. Merci à Fabien qui se reconnaîtra pour l’info.

Note : il est amusant de constater qu’en même temps qu’on écrit ici que l’écriture de Libé se rapproche celle des blogs, certains reprochent à Rue89 d’être moins un blog qu’un Libé bis…

A propos du sondage de Libé sur l’indépendance des médias

Libé

C’était la une de Libé hier : « les Français veulent des médias indépendants !« . La voix de l’opinion a parlé, au travers d’un sondage LH2 (à télécharger ici) qui montre (en vrac) que :

  1. 62% des Français estiment que les médias sont “plutôt dépendants” ou “totalement dépendants” du pouvoir politique
  2. 53% considèrent que les médias sont “ni plus ni moins” dépendants depuis le 6 mai (37% = plus dépendants)
  3. Les Français sont répartis à parts égales entre ceux qui préfèrent que les quotidiens ne prennent pas position dans les débats, et ceux qui préfèrent que les quotidiens donnent leur opinion
  4. Pour les Français, la première mission d’un média d’information devrait être de “faire comprendre le monde” (47%), loin devant “obtenir des informations exclusives” (10%)
  5. Les Français considèrent qu’Internet est complémentaire à la presse papier (65%) plutôt que concurrent (29%)

Difficile d’aborder ce sujet de façon strictement analytique, sans donner une opinion de lecteur sur un choix rédactionnel largement critiqué par ailleurs (voir Marianne, Claude Soula ou Sébastien Fontenelle). Chez i&o on retiendra les éléments qui, en tant que lecteurs, nous déçoivent (et puis, qui aime bien châtie bien) :

  • l’intérêt de la perception de l’indépendance médiatique par les Français (point 1) : une fois qu’on sait cela, what next? Que faut-il en conclure en termes d’attentes des Français ?
  • l’intérêt de poser la question 2 aux “Français” plutôt qu’aux journalistes, a priori plus experts sur cette question qui mériterait un traitement factuel (les médias sont-ils réellement plus dépendants depuis l’élection présidentielle ?) que d’opinion (“les Français pensent que”)
  • l’intérêt de traiter le sujet sur un mode déclaratif qui laisse l’interrogé affirmer qu’il veut le contraire de ce qu’il fait (point 4)
  • l’intérêt du traitement rédactionnel lui-même qui ramène toute la question de la dépendance au politique (Sarkozy est ami avec Lagardère et Bouygues, mais Rotschild, on ne sait pas), effleurant à peine la question des relations aux annonceurs et aux actionnaires
  • la conclusion “les Français veulent des médias indépendants” dont on peut au choix considérer qu’elle coule de source… ou qu’elle ne découle pas automatiquement de ce qu’on lit dans le sondage (ni, pour élargir le débat, d’une observation sociologique de leurs rapports aux médias : pourquoi dans ce cas les Français sont-ils devant TF1 ?)
  • l’absence d’éclairage sociologique, donc (mais pour compenser, en voici un, exactement sur le même sujet autour d’un autre sondage aux résultats similaires)

La une a pour fonction d’accrocher l’oeil et de faire vendre et on se souviendra que Libé, au-delà même de la créativité “historique” de ses unes, a régulièrement fait des choix de une courageux. Celle-ci ne fera pas partie des annales du quotidien et on le sent dès le journal ouvert : le sondage est en fait très peu commenté dans les lignes du journal : l’édito de Laurent Joffrin n’en fait pas mention, le papier des d’ordinaire très saignants Garrigos et Roberts passe vite sur les résultats. Le sujet d’accroche semble en fait assez mal assumé par la rédaction.

Il s’agissait donc pour Libé de remettre sur le tapis la question de l’indépendance des médias – largement débattue par ailleurs depuis les prémisses de la campagne présidentielle (les amitiés du Président, ses bourrelets disparus, l’auto-censure, l’affaire Genestar, la caviardage de la Tribune favorable à Ségolène Royal, les journalistes qui deviennent conseillers politiques et inversement, etc.). Le tout, dans un contexte d’actualité réelle mais qui à elle seule justifie difficilement la une du journal (la situation aux Echos, le départ annoncé d’Alain Minc au Monde).

Notre propos (qui tiendra en quelques lignes après cette longue intro) tient finalement autour de deux points d’analyse :

  • Ce sondage est un acte militant pour Libé. Mauvais sondage, mauvaise contribution au débat, peut-être, mais c’est un acte volontariste pour susciter / relancer un débat. Pour cela, le sondage reste une arme d’un classicisme absolu.
  • Du point de vue du communiquant, ce sondage vient nous rappeler que pour apporter une véritable contribution à un débat, un sondage doit être pensé POUR le débat et non pas POUR justifier une communication, quelle qu’elle soit. C’est une des difficultés que rencontre le communiquant – qu’il soit patron de presse ou agence de com. On sent ici la conf de rédac où on décide de “faire un sondage pour montrer que les français veulent des médias indépendants”

Pour en revenir au fond, le point le plus intéressant du sondage nous semble être la question 3 mentionnée ci-dessus : 49% des français ne veulent pas que leur quotidien prenne position dans les débats, 48% oui. Vu comme ça, on comprend la schizophrénie de la presse dont on dit tour à tour que ses problèmes viennent de son manque d’engagement… et de son manque d’objectivité.

L’éclairage est sans doute fourni par les résultats triés par sympathie politique : on y voit clairement qu’à gauche, on veut plutôt de l’opinion, tandis qu’au centre et à droite, on veut plutôt de la neutralité. A bon entendeur…