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Journalisme de liens et diffusion de fausses informations

EDIT important pour ceux qui découvrent ce billet : Il semblerait que je me sois trompé et que l’avocat de Mr Novelli a bien obtenu qu’on enlève le podcast de FRance 3 Centre dixit Fabrice Arfi de Mediapart. Il reste que ce point n’est pas clair puisque le podcast était encore téléchargeable après les premiers articles. Donc mon billet est à prendre avec des pincettes (pour la première partie) et sûrement un peu trop fort dans ses expressions. (emmanuel Bruant)

Narvic, a développé à de nombreuses reprises l’idée d’un « journalisme de liens ». Un concept, un idéal-type, qui vient compléter la panoplie du journaliste au quotidien : être journaliste c’est aussi être capable de chercher l’information, la recouper, la partager etc. à partir des liens hypertextes du web.

Cette pratique est-elle pour autant porteuse d’un nouveau paradigme journalistique ? Difficile à dire… car le journalisme de liens doit se battre avec les vieux démons du journalisme tout court : l’emballement médiatique et la vérification des sources.

Narvic l’a d’ailleurs très bien vu  dans  sa synthèse sur le sujet :

Le défi est double pour les journalistes. Démontrer d’abord, alors qu’ils sont tard venus à cet exercice, qu’ils sauront être aussi pertinents à dénicher sur le web le contenu le plus intéressant, pertinent et original, en concurrence avec des blogueurs et des internautes rompus à cette pratique de la veille en ligne et maîtrisant parfaitement les outils qui la facilitent. Démontrer ensuite la valeur ajoutée spécifique que peut apporter le journalisme dans cette veille, à travers la vérification de l’information et la garantie apportée par le respect d’une déontologie.

capture d'écran réalisée à 17h38

capture d'écran réalisée à 17h38

Et bien cela ne rate pas ! C’était le cas dimanche (22/03/09) dans la revue de web de Mediapart. Mediapart a linké deux informations fausses :

  • un article du Nouvel Observateur sur Hervé Novelli. Ce dernier a demandé qu’on ne diffuse pas un reportage le concernant (on y parle de ses amours de jeunesse portés à l’extrême droite). Le Nouvel Obs conclue son papier en expliquant que Novelli a obtenu que le podcast de France 3 centre soit retiré. Ce qui fait titrer Mediapart : « Hervé Novelli obtient le retrait d’un podcast du JT de France 3 Centre ».

Problème : j’ai pu télécharger sans aucun problème, le podcast en question. Donc Mediapart n’a pas fait la simple vérification d’usage à savoir aller chercher le podcast. Pan sur le bec ? Oui, et pan sur le bec aussi à Libération dont Le Nouvel Obs reprenait les propos. Donc Libé publie une fausse info (lisez cet article qui a tout déclenché), reprise sans vérif par Le Nouvel Obs que Mediapart reprend lui-même… Vous suivez toujours. (c’est exactement ce que Bourdieu appelait la circulation circulaire d’une info. On reprend en choeur et en  boucle sans vérifier) Aujourd’hui c’est Marianne qui reprend la même fausse info. Pour que les choses soient claires : le podcast est tout à fait disponible, il suffit de chercher. Je l’ai même téléchargé plusieurs fois tellement j’y croyais pas… La simple vérif de base pas faite c’est à pleurer. Je n’ai aucune amitié pour ce monsieur (faut-il le préciser?) mais Novelli n’a rien obtenu du tout ! Désinformation quand tu nous tiens par les liens…

– un article du blog de Sylvestre Huet titré ainsi : « Darcos plie, la réforme de la formation des enseignants reportée d’un an ». Problème le titre du billet de Sylvestre est trompeur… et plusieurs sites reprennent seulement l’information contenue dans le titre, imprécise. Mediapart également tombe dans le panneau en mettant exactement le même titre, sans plus de précisions. Le lendemain Sylvestre revient sur son titre imprécis et son billet pour rectifier les conclusions trop hâtives de certains de ses lecteurs (titre du billet : Mastérisation, sur quoi Darcos a-t-il reculé?)… Mais Mediapart ne signale pas le changement dans l’information. Rectification quand tu nous tiens par les liens.

On voit que le journalisme de liens ne règle strictement rien. Oui, c’est une nouvelle pratique très importante du nouveau journaliste. Oui, personne ne peut s’en passer. Mais il est impossible de la porter en étendard ou en politique tout simplement parce que le journalisme de liens n’est qu’une pratique comme bien d’autres dans le quotidien d’un journaliste. Et sans le recoupement des informations ou des sources on risque de diffuser des fausses informations comme Mediapart ce week-end…

Ce qui pose d’ailleurs un autre problème avec le journalisme de liens : celui de la rectification. Comment rectifier son erreur quand il s’agit d’un lien et que tout le monde est (en quelque sorte) déjà passé à autre chose ? Les débats entre journalistes ont de beaux jours devant eux…

EDIT (mardi 24 mars) : COMMENT TROUVER LE PODCAST du 19/20 de France 3 Centre ?

http://regions.france3.fr/32290074-fr.php?page=2

Cliquez sur sur Région Centre 19/20… Si vous êtes sur ITunes, l’application va s’ouvrir et vous pourrez sélectionner le 19/20 du 18 Mars avec le reportage de Novelli dedans.

En revanche, si vous cherchez en streaming, deux 19/20 de Frances 3 Centre manquent : celui du 18 (alors, censure ? Peut-être, cela contrebalancerait un peu mon propos) mais aussi celui du 19 (alors, pourquoi le 19 aussi ? Je sais pas, je ne suis pas journaliste)

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10 mythes du web 2.0

Ah, le web 2.0… Il va vite, très vite, trop vite. Et ce qu’on en dit aussi : dans le web 2.0, les blogs sont « influents » ; le journalisme est « citoyen », le marketing est « viral »…

Depuis environ 4 ans, de nombreux mythes ont jalonné les discours sur les médias sociaux. On est revenus de certains, mais d’autres ont la dent dure. Petite revue de 10 mythes du web 2.0, dans le désordre.

[Edit : le mot « mythe » est fort. Certains mythes ne sont peut-être que des « idées reçues » : l’exercice d’en sélectionner 10 oblige à grossir le trait. Ce billet n’a pas pour objectif de tomber dans la caricature inverse et de dire que la réalité se situe dans l’inverse des mythes tels que je les formule. Chacun des 10 points que je présente ici renvoie à une réalité, mais une réalité souvent exagérée. L’idée est donc d’introduire de la nuance, de réajuster, de « remettre les choses à leur place ».]

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1.    « Wikipédia est aussi fiable que Britannica. »

C’est le mythe sur lequel Wikipédia a bâti toute son image et sa crédibilité. La source paraît infaillible : c’est une étude de la très sérieuse revue Nature qui le dit : en comparant Wikipédia et Britannica, on trouve moins d’erreurs dans le premier que dans le deuxième.

Pourtant c’est archifaux. Relisez ce billet d’Emmanuel qui explique pourquoi.

2.    « Le Drudge Report est plus fort que le New York Times. »

L’idée est séduisante : le Drudge Report, cette page de liens qui incarne à merveille ce qu’on appelle le linkjournalism ou Journalisme de Liens, aurait réalisé davantage d’audience que le New York Times pendant la nuit des élections américaines (arrivé 6ème des audiences Internet selon Hitwise). Sans budget, sans équipe…

C’est Yohann, un commentateur chez Narvic (le #9), qui m’a mis la puce à l’oreille : « Les seuls classements où Drudge arrive en tête, ce sont les classements basés sur les pages vues, où il n’a pas de mal à arriver premier vu qu’il est le seul à s’auto-rafraîchir toutes les trois minutes ».

Le Drudge Report, ça marche — et de façon même assez  étonnante —, mais pas dans les proportions que l’on a décrites. On peut aussi comparer une estimation du trafic NY Times / DR ici.

3.    « Sur Internet, c’est facile de faire du participatif. »

Les internautes commentent sur les blogs, postent des photos sur FlickR, des vidéos sur YouTube, construisent Wikipédia… Le web 2.0 donne la possibilité à tous de participer à la production du contenu, c’est donc facile de faire du participatif.

Un raisonnement souvent tenu par les annonceurs, parfois mal conseillés. Résultat : combien de blogs de marques sans aucun commentaire, de sites soi-disant participatifs, de concours désertiques ?

On ne répètera jamais assez que la participation active est le fait d’une minorité. On ne génère pas de la participation en claquant des doigts (ni de l’audience d’ailleurs). A relire : ce tableau de McKinsey qui montre la proportion d’internautes actifs dans les grandes plates-formes web2 (Wikipédia, YouTube, FlickR, Felicious…) ainsi que l’étude de Rue89 sur la participation de son lectorat.

On y voit très clairement que « the many benefit from the few » : sur FlickR, 2% des utilisateurs génèrent 95% du contenu ; sur YouTube, 6% génèrent 95% ; etc.

4.    « Avec Internet, chacun peut devenir journaliste. C’est le journalisme citoyen. »

L’expérience Agoravox le montre : le journalisme citoyen produit avant tout de l’opinion — et beaucoup moins d’information brute.

Normal : chacun n’a pas sous le coude une pile de scoops à révéler ; produire de l’information, cela suppose du temps, des méthodes, des moyens. Le journalisme est un métier.

Je ne saurai pas mieux faire que de vous renvoyer à cette remarquable note d’Aurélien Viers sur la question du journalisme citoyen. Depuis 4 ans, on se trompe de vocabulaire : ce qu’Internet permet, ce qui a le vent en poupe, ce sont les témoignages participatifs.

5.    « Les blogs influents. »

Des 10 mythes, c’est sans doute le plus durable, car le moins faux. On en a parlé, reparlé, on a discuté, disserté, analysé… Il existe plusieurs formes d’influence des blogs, de la capacité de nuisance à la capacité de rectification, les search, les scoops, les communautés ou l’influence auprès de leaders d’opinion comme des journalistes…

Mais écrire un blog, ça ne veut pas dire avoir un public ; ni être audible ; ni être écouté. Bref, prendre la parole, ce n’est pas prendre le pouvoir. Et on a certainement tendance à exagérer l’influence réelle de beaucoup de blogs qui fonctionnent dans l’entre-soi.

6. « L’UGC prend le pas sur les contenus professionnels. »

Les mythes liés à l’UGC sont nombreux : leur qualité, leur emprise sur le web…

Mais dans l’immense masse de contenus générés par les utilisateurs, une faible proportion sont de bonne qualité. Et voici 3 exemples pour illustrer le fait que l’UGC ne prend pas nécessairement le pas sur les contenus professionnels :

– Au niveau de la vidéo, Youtube et DailyMotion ont construit leur audience sur la republication de contenus professionnels (avec ou sans les droits) plutôt que de contenus amateur. Wat a de son côté renoncé à faire de l’UGC son coeur de business.

– Au niveau médias, l’expérience Rue89 est éclairante : le site a ouvert une brèche entre le journalisme et l’UGC, en proposant le concept de l’info à 3 voix : journalistes, experts, citoyens. Autrement dit, du journalisme et de l’UGC encadré et validé par des journalistes.

Avec l’exigence journalistique qui est la sienne, le constat de Rue89 a rapidement été que peu de contenus amateurs était publiables : les contenus de journalistes ont toujours été dominants dans le site, causant un conflit avec Mikiane, l’un des fondateurs. Ce soir, je prends la home de rue89 : 12 des 16 articles du « fleuve » sont signés de journalistes ou assimilés.

– Au niveau des marques, on dit souvent que les contenus UGC sont plus visibles que les contenus officiels. C’est parfois vrai, parfois faux : quand on tape les noms des grandes marques dans les moteurs de recherche, les contenus officiels restent les plus accessibles.

7. « Le marketing viral, ça cartonne. »

Ah, le mythe de la publicité gratuite… C’est un mythe qui s’est assez largement dégonflé maintenant, mais on a connu une période où le marketing viral était le graal de la communication en ligne pour les annonceurs. On fait une vidéo rigolote ou sympa, et ça buzze.

Résultat : une profusion de campagnes de faible qualité qui n’ont jamais décollé de là où on les avait mises. Le cimetière du web est plein de campagnes virales. D’après Jupiter research, 15% des campagnes virales atteindraient leurs objectifs. D’après Georges Mohammed-Cherif (Buzzman), qui a signé quelques unes des campagnes les plus virales de ces dernières années, il y a une dizaine de campagnes vraiment virales par an.

Et ce n’est pas parce que l’on devient viral que c’est gagné : encore faut-il que cela serve réellement les intérêts de la marque.

8. « L’audience des médias traditionnels se dégrade. »

Pour la presse écrite, c’est très clair : baisse constante de la diffusion de la presse depuis 2000.

Mais pour la radio et la télévision, c’est moins évident. Le temps passé devant la télévision a même progressé d’une minute au dernier pointage : 3h28 par personne en octobre 2008. Aux Etats-Unis, la TV est à son plus haut historique.

9. « La confiance dans les médias traditionnels se dégrade. »

Pas en France en tout cas. Malgré les discours ambiants, malgré les affaires, la question de l’indépendance, les relations entre actionnaires et groupes médias, entre le pouvoir et les patrons de rédaction…

Non pas que la confiance dans les médias traditionnel soit élevée. Mais depuis 2000, les études ne montrent pas qu’elle a fondamentalement évolué : un peu moins bien par ci, un peu mieux par là…

Un aperçu de l’évolution de la confiance dans les médias telle que la mesure TNS Sofres pour la Croix et Logica, depuis plus de 20 ans, ne montre pas d’évolution majeure dans les années 2000 : les taux de confiance dans la presse écrite, la radio et la télévision sont supérieurs ou égaux à leurs niveaux de 2000. Et en 2009, toutes les catégories de médias voient leur côte de confiance remonter. C’est dans les années 90 que la confiance dans les médias s’est affaissée. cela mérite une petite image :

confiance-medias-2009

10. « Obama a construit sa victoire sur le réseau de petits donateurs. »

On l’a vu un peu partout : Obama aurait amassé plus d’argent via ses petits donateurs que via les gros donateurs. Un véritable effet longue traîne avec un bénéfice important : une moindre dépendance aux lobbies, grâce à des dizaines de milliers de petits donateurs ayant mis la main à la poche dans la mesure de leurs moyens (petit donateur = moins de 200 $).

Le problème, c’est que c’est faux, révèle le Campaign Finance Institute, un organisme indépendant. Les petits donateurs n’auraient représenté que 26% des finances d’Obama… soit approximativement la même proportion que les petits donateurs de Bush en 2004. Avec 210 millions de $ en provenance de gros donateurs et 120 millions de $ en provenance de petits donateurs, on est dans des proportions classiques.

La confusion vient du fait que beaucoup de donateurs ont fait plusieurs petits dons. Si je donne 6 fois 50 $, je fais 6 fois un petit don, mais à l’arrivée, je ne suis plus un « petit » donateur, ayant dépassé les 200$.

[Comment ça, le mythe n°10 n’est pas un mythe 2.0 ? avec les mots-clé « Obama » et « Longue Traîne », ça a sa place ici non ?]

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Voilà pour les 10 mythes qui me viennent à l’esprit. Il y a en a sans doute beaucoup d’autres (par exemple, j’ai évité le mythe de la « conversation » qui a déjà été évoqué sur ce blog dans un billet plus ancien ; on aurait aussi pu écrire « sur Facebook, tout le monde voit votre vie privée »). J’attends avec impatience que vous complétiez la liste ou que vous vous offensiez de ce que vous venez de lire…