Archives de Catégorie: Normalisation du web

Wizzgo est-il un service en sursis ?

Si vous ne connaissez pas encore Wizzgo dépêchez-vous… Il n’est pas sûr que le magnétoscope numérique gratuit tienne longtemps face aux coups de butoirs juridiques des grandes chaînes.

M6 vient en effet de gagner en référé contre la société Wizzgo (dépêche AFP ici):

  • Résultat : les utilisateurs de ce magnétoscope ne pourront plus enregistrer M6 et W9.
  • Motifs : utiliser Wizzgo ne relèverait pas de la copie privée et élude « toute rétribution des droits de propriété intellectuelle qui structurent la création et la production audiovisuelle » (M6 dixit via NetEco). Phénomène de « normalisation du web » désormais typique et largement développé sur ce blog.

Wizzgo est un logiciel super malin, symptomatique pour moi des solutions offertes par le web. Le jugement n’a rien d’étonnant mais il signifie qu’à terme, ce genre d’offre gratuite n’existera plus et que l’on rentrera sagement dans une ère de diffusion de nouveau monétisée et étroitement contrôlée. Il nous faudra revenir vers les acteurs « traditionnels » (il faudra aussi compter avec les opérateurs mobiles) qui ont modernisé leurs canaux de diffusion comme c’est déjà le cas avec M6Replay, par exemple, qui vient de lancer une version beta pour mac et linux.

D’autre part, il n’est pas sûr que cela se fasse au profit de l’internaute. Aujourd’hui, un logiciel comme Wizzgo est d’une simplicité d’usage et d’une fiabilité, je trouve, bien supérieures aux offres des acteurs traditionnels. Là aussi, nous serons obligés de rentrer dans le rang (si l’on est un tant soit peu respectueux des règles de droit ;-)… mais chez wizzgo on semble décidé à faire appel.

Une nouvelle preuve qu’il est assez illusoire de voir les services émergents sur Internet comme des acquis.

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Les blogs et le Parlement Européen : tentative de normalisation

Le parlement européneLa normalisation du web… le sujet nous est familier. Cette fois, c’est au tour du Parlement Européen de prendre  position sur les blogs au sein d’un projet de rapport sur la concentration et le pluralisme dans les médias dans l’Union Européenne (rapporteur : Marianne Mikjko, le projet est téléchargeable ici). La proposition de résolution est très claire :

[O] considérant que les blogs constituent un moyen de plus en plus ordinaire de s’exprimer, tant pour les professionnels des médias que pour les particuliers, que le statut de leurs auteurs et éditeurs, notamment leur statut juridique, n’est ni déterminé ni clairement indiqué aux lecteurs des blogs, ce qui entraîne des incertitudes quant à l’impartialité, la fiabilité, la protection des sources, l’applicabilité des codes d’éthique et l’attribution des responsabilités en cas de poursuites en justice;

[le parlement européen] suggère – que ce soit par le biais d’une législation ou autrement – de clarifier le statut des blogs et encourage leur labellisation en fonction des responsabilités professionnelles et financières et des intérêts de leur auteurs et éditeurs;

Reste les motivations de ces propositions qui ne semblent pas toutes très claires. C’est en tout cas l’avis d’une journaliste bulgare, Irina Novakova qui reprend les propos sybillins d’un eurodéputé :

« Les blogs sont des outils puissants qui peuvent représenter une forme avancée de lobbysme : imaginez les groupes de pression, les intérêts professionnels ou autres groupes utilisant les blogs pour faire passer leur message ! Si cela n’est pas surveillé, cela peut menacer le pluralisme des médias » (ces propos sont issus d’un article du site du parlement)

La journaliste  rétorque en conclusion   :

« Une forme avancée de lobbying »… Traduite en langage compréhensible, cette formule absconse du député européen veut dire l’expression d’une opinion différente de celle communément admise par la Commission ou par un autre organisme européen. Si de telles opinions circulent sur la Toile et contredisent telle ou telle position officielle, cela fait partie du débat démocratique normal. C’est la preuve qu’une pensée libre et indépendante existe sur notre continent. Est-ce bien cela qui semble inquiéter les députés européens ? (l’article publié dans Courrier International est disponible là)

Ce flou autour des motivations de la mise au pas de ce mode d’expression est asssez étonnant. Car le problème n’est peut-être pas tant la normalisation de support que les raisons et les motivations qui sont données.

De ce point de vue là on ne peut pas dire que les députés sont partis du bon pied. Il suffit de lire PCInpact qui reprend l’information avec des sous-titres comme « Certains blogs polluent le cyberespace » ou  « blogueurs arrêtez de donner vos opinions » et commence son intro ainsi :

La blogosphère est-elle en danger ? Si pour l’instant, il n’y a pas péril en la demeure, les blogueurs devraient néanmoins se pencher sur un article du magazine bulgare Kapital, et traduit par Courrier International. D’après cet article, le Parlement européen « considère la blogosphère comme dangereuse et envisage de voter une mesure encadrant cet espace de libre expression ».

Attendons de voir comment la blogosphère française va s’emparer du sujet. Alors que l’article publié dans Courrier International est assez polémique (voir presque de mauvaise foi) les reprises de blogueurs sont encore assez maigres.

Lectures en vrac

– Et si Twitter était utile ? C’est la question posée par Stanislas et qui n’est pas loin d’intéresser l’anti-Twitter que je suis au micro-blogging, exemples à l’appui.

– TF1 attaque fort et réclame 100 millions d’euros à YouTube, soit plus de 10 fois le chiffre d’affaires de ce dernier. Aux dernières nouvelles les plates-formes vidéo bénéficient du statut d’hébergeur qui les exonère de la responsabilité des contenus publiés. A suivre : sur Internet et Opinion(s) on appelle ça une (tentative de) normalisation du web (par le droit).

– Jeff Jarvis décrit l’écosystème de l’information, où les médias ne sont plus qu’une source parmi un ensemble. A méditer également à propos du process de fabrication de l’information :

« sur papier, le process crée le produit ; en ligne, le process est le produit ».

Et hop, un petit schéma piqué dans ce post pour vous convaincre d’aller le lire et qui n’est pas sans rappeler le concept du communiqué de presse 2.0 :

Le post de Jeff Jarvis est aussi à rapprocher de ce vieux schéma.

Netcampagne des municipales : des éclairages complémentaires

Suite à mon précédent billet sur l’impact de la netcampagne des municipales, on dispose d’éléments d’analyse chiffrés, donc moins intuitifs. Cette étude de l’IFOP tendrait à montrer que contrairement au sentiment général, les internautes auraient été quasiment aussi actifs au moment des municipales qu’au moment des Présidentielles. Surprise, donc.

IFOP Municipales

Dans la vie il FAUT douter : je veux donc bien croire que la netcampagne ait été plus active que le sentiment que j’en ai et que beaucoup de blogueurs ont. Je disais dans le dernier billet que l’analyse était rendue extrêmement compliquée par le manque de lisibilité du débat, éclaté sur les 36 000 communes de France et de Navarre.

Mais l’analyse la plus juste est, je pense, à trouver chez Vicastel : ce que l’IFOP mesure, c’est la fréquentation, pas la participation (« avez-vous visité le site d’un candidat », « avez-vous recherché de l’information politique », « avez-vous visionné une vidéo politique », « avez-vous lu un blog politique », etc.).

Aucun doute sur le fait que le fréquentation ait été élevée (voir cet article du Monde sur l’audience des sites au moment des résultats), en revanche peu de choses dans l’étude de l’IFOP sur la participation active des internautes.

Fréquentation ne veut pas dire débat. Ne serait-ce pas là aussi un effet de normalisation du web ?

Municipales : l’impact du web dans l’opinion

Lorsque nous avons lancé Internet et Opinion, la première vocation que nous avons assigné à ce blog était de comprendre ce qu’Internet changeait, ou pas, dans les systèmes d’opinion. Dans quelles situations Internet modifie-t-il les opinions, avec quelle ampleur ? Qu’est-ce que le web influence, ou n’influence pas ? Vaste projet.

La réflexion n’était évidemment pas neuve et déjà nourrie par de multiples cas : le référendum de 2005, réputé être la preuve qu’Internet était une révolution dans les systèmes d’opinion, en était un.

Mais cette interprétation n’était-elle pas trop hâtive ? Le débat en ligne autour du référendum avait-il réellement changé les opinions des Français, ne les avait-elles pas simplement refletées ? Internet était-il l’oeuf ou la poule ? Ou un peu des deux bien sûr, mais dans quelle mesure ? Difficile de répondre évidemment, mais nous nous sommes toujours plutôt situés du côté des sceptiques.

L’élection présidentielle de 2007 est plutôt venue renforcer cette vision nuancée. Certes, on avait pu voir l’émergence de la popularité de François Bayrou sur le net. Certes, les résultats finaux semblaient refléter le buzz en ligne. Mais on pouvait aussi opposer que le choix de Ségolène Royal aux primaires du PS était totalement à contre-courant de la tendance dans la blogosphère ; que les socialistes, tout de même perdants in fine, étaient la première force dans la blogosphère (voir la blogopole de RTGI) ; et que finalement personne n’est venu dire que l’élection s’était jouée en ligne — contrairement au référendum.

Les élections sont des moments forts de la vie publique et à ce titre sont des terrains d’expérimentation et d’innovation en matière de communication et de médiatisation. Et aussi des moments majeurs d’apprentissage pour qui s’intéresse aux systèmes d’opinion. Il est donc utile de regarder avec un peu de recul quels enseignements on peut tirer de l’impact du web dans les municipales 2008.

Et la principale constatation est… l’absence de grandes conclusions visibles sur l’impact du web dans ces élections.

Peu de couverture média sur les relations entre web et municipales, pas de brillant exemple d’un candidat qui aurait gagné / émergé grâce à sa stratégie Internet… Un moindre engouement des Français pour les Municipales vs. les Présidentielles = une moindre vitalité du débat en ligne…

De prime abord on a donc l’impression que l’enthousiasme pour Internet se dégonfle un peu plus à chaque élection : après 2005, c’était Internet qui faisait les élections ! Après 2007, un peu moins… Et en 2008, plus du tout.

Pour aller plus loin, demandons-nous ce qu’on a vu sur Internet au niveau des électeurs, au niveau des candidats, et finalement au niveau de l’impact du web dans les résultats.

Au niveau des « électeurs », on retiendra le papier de Rue89 qui est allé jusqu’à lancer que la Netcampagne officielle était boudée par les internautes. Exemples à l’appui : les commentaires des sites de Bertrand Delanoë et Alain Juppé désertés. Ce qui effectivement la fout mal, c’est le moins que l’on puisse dire.

Mais Rue89 va au-delà de son titre racoleur et évoque les exemples de municipalités de second plan où le débat en ligne a au contraire été très vivace (exemples de Bussy Saint Georges et Grenoble).

Analyse de Stanislas Magniant (NetPolitique, PR2peer) cité par Rue89 : le débat serait inversement proportionnel à la taille de la municipalité. On commente plus facilement sur le blog de celui qu’on connaît, donc de l’élu qu’on connaît personnellement. La proximité fait le débat.

Pourquoi pas en effet, mais on peut aussi opposer à cette vision l’analyse de Vicastel, qui rappelle que le web sert à abolir les distances. Or, dans les municipalités les distances physiques restent accessibles. Le débat « In Real Life » resterait donc un moyen privilégié de politique locale.

On est au coeur d’une question complexe. Je ferais trois remarques à ce sujet :

– pour faire débat, il faut un minimum d’effet de réseau (ou d’audience potentielle sur Internet), ce qui fait défaut dans beaucoup de municipalités (éclatement des enjeux sur 36 000 communes) : mauvais point pour les petites communes, bon point pour les grosses.

– la proximité entre les individus permet effectivement de « décoincer » le débat (deux individus qui se connaissent se commentent plus facilement). Bon point pour les petites communes, mauvais point pour les grosses.

– le débat est aussi proportionnel à l’intensité (ressentie) des enjeux : toutes les municipalités ne sont pas Puteaux ou Asnières.

Voilà qui nous rappelle que l’achimie du débat sur Internet et de la participation des Internautes reste assez mystérieuse et imprévisible…

Du côté des candidats et de leurs stratégies Internet, on se réfèrera à l’analyse du blog de Netpolitique dont voici quelques extraits :

« Rares sont aujourd’hui les candidats à ne pas avoir de blog (…) Mais, après la net-campagne enfiévrée des présidentielles, la net-campagne des Municipales a piètre allure : pas de Second Life, pas même d’applications 2.0 un tant soit peu innovantes, à peine un peu de Facebook à se mettre sous la dent et encore. (…)

(…) oui le net en politique s’est banalisé, mais au sens où il arrive désormais à maturité.

Que des centaines, voire des milliers de candidats utilisent aujourd’hui le web pour informer et échanger, c’est à la fois normal et formidable. Que l’on ait laissé tombé Second Life et la gadgétisation d’applications intéressantes mais parfaitement inadaptées à des enjeux locaux bien réels pour se concentrer sur l’essentiel, c’est rassurant. »

Pas mieux. La première conclusion est donc l’intégration très large de l’outil blog – le plus adapté à la problématique de campagne politique – dans les stratégies des candidats, tandis que les autres fonctions 2.0 étaient utilisées plus marginalement.

Le blog se présente comme un élément parmi d’autres dans une stratégie où il s’agit aussi surtout d’aller à la rencontre des électeurs sur le terrain. Le blog, oui, mais le marché du dimanche avant tout.

Et qui dit utilisation du blog ne dit pas utilisation optimale du blog. On en vient à un des points qui a fait débat dans ces élections : la modération, souvent a priori, des commentaires (voir chez Rue89 les exemples des blogs de Christian Estrosi et Martine Aubry). Le « faux participatif » qui expliquerait justement un engouement très modéré de l’électeur pour le débat local en ligne.

Et même plus largement (cf. Vicastel encore), des « équipes politiques locales moins bien formées au web que les partis nationaux », donc « une certaine maladresse dans la gestion des outils Internet. »

Quel impact d’Internet dans l’opinion ? On pourrait être tentés de dire que le niveau a priori assez limité de débat local sur le web montre que celui-ci n’a eu qu’un rôle mineur dans les Municipales.

Cependant, ce n’est pas parce que le débat a été limité que les prises de positions des candidats sur le web n’ont pas influé. Après tout, rien n’oblige les candidats à faire du participatif et ils peuvent très bien se servir des outils web dans une logique top-down : le blog non pas pour le débat, mais pour difuser ses idées et être lu. Ce qui peut influencer les lecteurs, oui oui…

En fait, l’analyse pose surtout problème du fait de l’éclatement des enjeux (36 000 communes = 36 000 situations à étudier) et cette absence de lisibilité doit nous rendre modestes au niveau des conclusions. Comme le dit NetPolitique :

« Verrons-nous un impact quelconque ? Dans certaines communes peut-être, où quelques centaines, voire quelques dizaines de voix peuvent la différence, soit l’audience du premier blog venu. On ne le saura sans doute jamais tant la composante web est désormais intégrée à la communication politique habituelle. »

Et c’est sans doute bien là le principal enseignement de ces élections. Internet semble s’être intégré comme un outil parmi d’autres dans les stratégies des candidats, et c’est bien normal. Internet semble s’être imposé comme un moyen d’information parmi d’autres pour les électeurs et c’est tout aussi normal (et en l’occurrence, son rôle est peut-être moindre dans une problématique locale que nationale).

Passer d’un extrême à l’autre (le web a tout changé en 2005, il ne change plus rien en 2008) serait exagéré. Au final, tout cela plaide pour la théorie de la normalisation du web chère à mon co-auteur Emmanuel.

Alimenter son blog : les contraintes de forme et de formats

Ces derniers jours, j’ai parlé de « normalisation du web ». Dans la continuité de ces billets (ici, et ) je me permets de revenir sur un sujet mille fois abordé sur Internet et dont on retrouve des réminiscences ces dernières semaines. Rendez-vous chez un Darkplanneur songeur, qui commente un billet d’Hervé Resse au titre évocateur : « Mon heure de gloire sur le web est passé ». Extrait de l’homme en noir :

Oui, on a sur-vendu la puissance d’un Blog, véritable nouvelle pierre philosophale qui permettait soit disant :

– De devenir Riche grâce à la publicité (on rigole vu le prix du « CPM 2.0 »)
– D’Influencer les Marques en toute liberté (les agences de Buzz Marketing ont magnifiquement castré les quelques Blogueurs révolutionnaires, à coup de pass à Eurodisney et autres produits cosmétiques et même pas de « Crème de la Mer »)
– De Devenir une Star de la TV (les rares Comiques de la Blogosphère, se sont transformés en VRP Californien…dans les bas fonds du San Francisco 2.0)
– De Devenir un Artiste reconnu ( ils visaient les ventes londoniennes de Sotheby’s, les expositions people au Palais de Tokyo; mais n’ont jamais dépassé la sinistrée catégorie « Art et Antiquité » d’Ebay.fr)
Oui, on se pose nombre de questions, quant à l’avenir des blogs (comme le soulignait dans son JDD Emery, un seul de mes étudiants en troisième cycle marketing et internet a un blog…), alors que faire ?

(pour vous remonter le moral avec Eric, passez lire la suite par là)

Que retenir de cette désillusion passagère, chaleureusement saluée d’un t’es naze par un Loïc Le Meur en pleine forme (il est dans l’ère du temps sarkozyste à vrai dire;-).

Ouvrir un blog est à la portée de tous. L’alimenter régulièrement et dans la durée se révèle un exercice bien plus délicat. Car comme n’importe quel coureur de fond, nous avons nos hauts et nos bas, nos crampes et nos accélérations.

Or, précisément, la rationalisation et l’organisation des médias traditionnels répond à cette faiblesse : tout est fait pour que le public ne ressente pas ces hauts et ces bas. C’est le principe même de la standardisation. Le JT est là tous les jours à la même heure. De même pour les journaux du matin ou les flash radio.

Ainsi, la « normalisation du web » est à inscrire dans ce contexte de fatigue, d’épuisement : soit on décide d’arrêter, de lever le pied (au risque de devenir invisible sur la toile), soit on écrit sur autre chose, soit encore on met en place des routines, des habitudes, des repères. Le cas de Dark Planneur est un cas d’école, puisqu’il s’appuie sur le système classique du « rubriquage » propre aux médias traditionnels (des « semaines thématiques », des rubriques bien arrêtées plus que des tags).

Il s’installe aussi des codes d’écriture (un bon exemple de formalisation d’un blog est celui de sixtysecondview : la lecture du billet n’est pas censée dépasser 60 secondes) ou des modes d’organisation (chez i&o ou chez PR2Peer on écrit à deux – l’un pouvant remplacer les carences de l’autre…), etc.

Bref, la normalisation du web passe aussi par un phénomène souvent passé sous silence, celui de la difficulté à alimenter en contenu la forme que l’on a mise en place et mis à la disposition d’un public (ici on parle des blogs, mais c’est le même problème pour une radio associative, un journal lycéen ou un « grand » média).

Pour une version classique de l’analyse du formatage dans les médias traditionnels je vous recommande ce récent entretien avec Cyril Lemieux sur Mediapart. Rien de neuf sous le soleil mais il est bon de se le rappeler.

L’avenir des médias (en toute simplicité)

Invité par la rédaction de Six35 à débattre avec Philippe Couve, Michel Levy-Provençal, Benoît Raphaël et Damien Van Achter sur LE sujet casse-gueule : l’avenir des médias.

Le résultat en version montée est ici, mais je vous recommanderais plutôt la version longue non coupée qui sera mise en ligne sur le PoliticShow la semaine prochaine. Ce genre de débat est à la base extrêmement difficile à cadrer et à approfondir, en plus pour ma part je n’avais pas suffisamment développé certaines idées… donc j’expérimente les joies d’un montage qui prend forcément des airs de bande-annonce.

Mais les joies du blog sont aussi d’aller au bout de ses idées comme Michel l’a déjà fait. Voici donc quelques points que j’aurais voulu développer davantage (quitte à dire des conneries comme l’exige l’exercice) :

– Le déplacement des audiences des médias traditionnels vers le web est progressif. Bien sûr, si on parle de la presse écrite, perdre environ 2% de son audience chaque année est catastrophique pour l’industrie. Mais du point de vue des usages, c’est un changement relativement progressif. Il ne faut pas confondre les usages technophiles et diversifiés des médias qui sont élitistes, et les usages traditionnels qui sont toujours bien là.

– Les écrans permettant la convergence de l’image, du son et de l’écrit et gagnant en nomadisme, ils ont de nombreux atouts pour l’avenir. Mais le format de presse écrite propose un usage de lecture confortable et nomade : il subsistera. La question est plutôt de savoir jusqu’où il va se faire grignoter par les écrans. Je pense que les nouveaux usages vont continuer à s’imposer progressivement, c’est une affaire de génération : il n’y a qu’à voir tous ces trentenaires qui n’ont un usage que minimal du web et qui ne vont pas opter pour le tout-techno demain.

– On va vers une normalisation du web, c’est à dire que le droit, la technique et les usages vont converger vers une voie médiane qui révèlera des formats de médias plus stables que ceux d’aujourd’hui qui évoluent constamment avec les nombreuses expérimentations. On observe déjà un impact stylistique (une écriture de moins en moins journalistique), la place grandissante de l’image, les formats interactifs, la cohabitation des professionnels de l’info et des amateurs au sein d’un même support… L’avenir n’est-il pas dans la mixité, quel que soit le support ?

– Les producteurs d’info brute que sont les agences de presse vont jouer un rôle encore plus déterminant.

– La demande d’information est au moins constante et l’information est stratégique dans les mieux économiques et politiques. Il n’y a pas à s’en faire pour le besoin d’information. Mais les thématiques couvertes seront de plus en plus segmentées et on pourrait voir certaines s’atrophier pendant que d’autres se développent. On verra donc peut-être surgir le débat sur un service public de l’information.

– Je crois à la voie de l’information d’enquête que seuls les journalistes professionnels peuvent produire ; cette information à forte valeur ajoutée pourra être payante – la revue XXI par exemple explore cette voie. Le web fera coexister l’information brute et les opinions ; la presse gratuite se consacrant à l’information brute (voir la nouvelle campagne de Métro ci-dessous), l’avenir de la presse écrite passe sans doute par l’enquête.

campagne métro

– Enfin et en vrac, on le voit déjà : un média, c’est une marque, capable de se décliner sous différents formats, différents supports, en information et en merchandising.

Sinon Emmanuel me dit qu’il va me démonter la gueule pour avoir parlé de « fin du média comme lien social de masse ». Je me protège en attendant.

Edit 3 mars : et voici la version longue du débat.

Le Watermarking version INA ou la normalisation du web par la technique

Ces deux derniers jours (ici et ) j’ai évoqué l’idée d’une normalisation du web (l’expression d’ailleurs n’est peut-être pas la bonne, on y reviendra peut-être un de ses jours).

Un récent article d’Ecrans me permet de continuer sur ma lancée (il faut bien se donner des excuses, n’est-ce pas?). L’INA a développé depuis plusieurs mois une technologie de watermarking (préférez « filigrane »). Il désormais possible de savoir si les vidéos postées sont protégées par des droits. Chaque vidéo possède une empreinte numérique particulière qui peut-être scannée en amont de la diffusion sur Internet.

Cette technologie normalise donc les usages des plates-formes : fini (à terme) les épisodes de telles ou telles séries, ou les extraits (plus ou moins longs) de nos moments télévisuels préférés. Tout cela va pouvoir être mieux contrôler désormais.

Comme le dit Ecran : Dailymotion rentre dans le chemin des droits… Version moins alambiquée : Dailymotion rentre dans le droit chemin. Et ceci grâce à une technologie bien particulière.

Encore une fois, nous sommes dans une période de destruction créatrice, c’est-à-dire une période d’effervescence et de transformation. Il y a donc toujours des temps d’adaptation importants : ici il fallait imaginer et comprendre les nouveaux usages des internautes, concevoir puis développer une solution technologique, aligner les acteurs les plus importants pour l’adopter.

Ajoutez-y la pression juridique (cf. mon billet d’hier) et nous y voilà. Dailymotion et les autres plateformes se normalisent. On le voit, raisonner sur Internet toutes choses égales par ailleurs (sans penser à la force prescriptrice du droit, sans penser aux innovations techno régulatrices des usages, sans penser aux jeux d’acteurs producteurs off/on line) revient à raisonner dans le vide. Les usages ne font pas tout.

R4V3N & Cie c’est fini : la normalisation du web par le droit

mob14_1184908853.jpgJ’évoquais hier un sujet qui me tenait à coeur : l’hypothèse d’une normalisation du web de par une stabilisation des usages et des productions à mi-chemin entre l’avant garde du web et les médias traditionnels.

Dans le même temps, nous voyons la disparition des annuaires de streaming type R4v3n. Extrait du communiqué, dernier vestige de cet annuaire :

Quand r4v3n a lancé son projet d’annuaire de streaming au début 2007, nous pensions à l’époque, que faire des liens vers des sites diffuseurs de streaming qui ont pignon sur rue n’enfreignait en rien la loi. (…)

Mais suite à l’affaire Chacal-Stream de Janvier 2008, nous avons pris le temps de faire le tour des évènements judiciaire liés au streaming Français, de Juin 2007 à Janvier 2008. Nous avons pris connaissance de l’affaire MySpace/Lafesse de Juillet 2007. Ce jugement remet en question la pérennité de notre site et du concept même d’annuaire de streaming en france.

Depuis maintenant 1 an que nous existons, nous n’avons JAMAIS reçu de mail nous demandant d’arréter notre activité. A notre connaissance aucune poursuite judiciaire n’a été portée à notre encontre. Toutefois, à la vue des éléments de l’affaire MySpace/Lafesse et de chacal-stream nous décidons de stopper r4v3n de notre propre volonté. Nous suivons donc nos confrères, qui durant le mois de Février 2008, ont fermé les uns après les autres. Nous encourageons vivement les annuaires de streaming encore actifs à fermer leurs portes.

La normalisation du web s’effectue aussi (et surtout) par le droit. C’est évidemment un des outils les plus puissants pour contenir et réguler les nouveaux usages (que ces usages soient justes ou non etc. n’est pas la question).

Ainsi, les internautes peu expérimentés aux arcanes du code et du tag sur des plate-formes alternatives à Google vidéo, youtube, dailymotion etc. vont avoir du mal à trouver les vidéos de leur série préférée.

Une bonne solution donc pour endiguer les usages qui mettent en péril les modèles économiques des producteurs. L’économie traditionnelle est très loin d’avoir dit son dernier mot. Et avec le temps, ce genre de distinction n’aura plus de sens.

Michel Lévy-Provençal contre Rue 89, un signal faible de la normalisation du web ?

info 3 voixJe ne pouvais pas ne pas m’attarder plus longuement sur un article déjà linké par François Guillot il y a quelques jours.

Rappel des faits : Un des fondateurs de Rue 89 critique ouvertement les options éditoriales prises par ses dirigeants au point de claquer la porte (en toute amitié ?). En résumé, il reproche à Rue89 une infidélité à son projet de départ (l’info à trois voix : journalistes, experts, internautes) et de n’être finalement qu’un Libé bis. Allez ici pour lire son point de vue très instructif et passionnant.

La question n’est pas de savoir qui a raison ou tort. Je me garderai bien d’avoir un avis tranché pour une simple raison : j’ai toujours été circonspect quant à la force du 2.0, etc. Je suis pour ma part partisan de l’hypothèse suivante : celle de la « normalisation du web ».

Je m’explique : l’intégration d’une innovation au sein d’une société suit plusieurs phases. Avec Internet, ces dernières années nous avons vécu dans un moment de destruction créatrice : pertes d’emplois, pertes de supports, pertes de repères qui s’accompagnent de nombreux discours optimistes sur l’avenir et de nouvelles applications en phase bêta (vous avez vu le web c’est du bêta), etc.

Mais les applications du 2.0 ont des usages socialement situés. Il n’est pas dit que tout le monde va s’en emparer. Au contraire, quand on connaît l’ensemble des travaux sociologiques sur la prise de parole et la formation des opinions, on a de quoi être dubitatif.

La normalisation du web résulte de la convergence entre deux types de nouveaux entrants :

– du côté de la demande, des internautes moins expérimentés que les avant-gardistes. Dès lors les usages les plus en pointe et les plus valorisés au sein des communautés très actives ne vont pas devenir des automatismes.

– du côté de l’offre, des producteurs traditionnels en difficulté sur leur secteur off-line et qui viennent continuer l’aventure en on (Arrêt sur Image, rue 89, Télérama, TF1 bientôt avec sa régie, Mediapart etc. et plus généralement tous les sites média en ligne). Les pure players en France et qui réussissent sont rares.

Dès lors, la critique adressée par Michel Lévy-Provençal est un bon exemple de cette normalisation : le projet de départ, l’info a trois voix, bat de l’aile. La faute à qui ? Aux internautes inexpérimentés qui envoient de mauvais papiers ? Aux journalistes qui veulent protéger leur juridiction (« les producteurs d’info c’est nous ») ? Je ne sais pas.

Ce que l’on sait grâce à MLP (et que les lecteurs de Rue89 avaient pu remarquer) c’est que Rue 89 devient un journal comme les autres. Son positionnement de départ le voulait différent, il se normalise.

Pour terminer un mot d’histoire. Prenez le projet d’origine de Libération et comparez avec aujourd’hui. Pour mémoire, un mot d’ordre lors de la création du journal était : « Peuple , prend la parole et garde-la » (tiens, cela ne vous rappelle pas les belles heures de la mythologie 2.0?). Vous connaissez la suite.

La normalisation médiatique, c’est ça (sur une question proche, vous pouvez lire ça).