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Etude TNS sur les sources de confiance : en gros, c’est bien compliqué cette affaire

Malheureux que nous sommes, nous n’avions pas encore pris le temps de commenter les résultats de la dernière enquête TNS sur les sources de confiance (vue il y a une quinzaine de jours sur le blog eMarketer par Emmanuel).

D’abord, les chiffres :

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Les résultats sont très intéressants car finalement on n’a pas eu tant que ça entre les mains des études de ce type avec des résultats portant spécifiquement sur la France. En gros, ce que l’on est sûr de savoir, c’est que parmi toutes les formes d’influence, c’est avant tout la recommandation personnalisée qui prime, c’est à dire l’influence du quotidien qui se fait au sein de la famille, des groupes d’amis ou de pair à pair.

Les données issues de cette étude de TNS ne remettent pas cette forme d’influence en question, mais avec 31% pour « recommendations by friends », on ne peut pas dire que le score soit très élevé.

Au contraire, concernant la colonne France, ce qui marque c’est finalement à la fois :

– le niveau relativement faible de confiance accordée dans les différentes sources, quelles qu’elles soient (jamais plus de 35%, score obtenu par les « industry magazines » que cela consolera peut-être un tout petit peu de leurs chiffres de vente).

– le tassement des chiffres concernant l’ensemble de ces sources : difficile de dégager une véritable hiréarchie de l’influence.

Bien sûr, on n’est « que » sur un échantillon d’internautes, soit pour la France entre 60% et les 2/3 de la population. Exit les non-consommateurs du web. Mais il est quand même assez troublant de voir que les « online news », les « newspapers » et… Wikipédia obtiennent exactement le même score (28%). Malgré tout ce que l’on peut dire ou lire sur Wikipédia (voir l’édifiante affaire de la page Maurice Jarre).

La France n’est presque bizarrement pas le pays étudié où l’information des entreprises est la moins considérée. Les « company websites » obtiennent un score de 21%, soit plus qu’en Allemagne ou en Espagne. Et le score des brochures est le plus élevé (ou plus exactement, le moins bas) de tous les pays européens (17%).

Que retenir de cette étude ? Finalement, là où elle me semble bel et bien confirmer les analyses actuelles, c’est que les système d’influence sont de plus en plus complexes emmêlés et difficiles à décrypter…

PS : rien à voir mais pendant que j’y suis : PUB pour le nouveau blog collectif de mes collègues à qui on souhaite longue vie (ou survie) dans la blogosphère.

Flashmob et jeu vidéo : la contestation universitaire se diversifie en ligne

Les enseignants-chercheurs sont désormais accompagnés dans leur mouvement par leurs étudiants. Le mouvement ne s’essouffle pas, la prochaine grande manifestation étant prévue pour jeudi 19 février. Plus la mobilisation s’éternise plus les expressions de cette mobilisation se diversifie. Les protestataires s’organisent. Après les premiers jours où régnaient parfois l’attentisme et l’improvisation – phase d’apprentissage et de coordination oblige, les enseignants chercheurs sont entrés dans une phase de consolidation de la contestation. Et cela s’exprime aussi sur le net.

Jusqu’ici, outre les mails qui circulent sur les nombreuses listes de chercheurs, la mobilisation en ligne s’est concentrée sur des vidéos (cf mon billet précédent), rapidement montées et sans prétention – notamment un montage du discours de Nicolas Sarkozy (dont Cyril Lemieux propose une analyse très éclairante par ici; le sociologue montre très bien, en mobilisant Erving Goffman et sa sociologie des interactions personnelles, comment Nicolas Sarkozy s’avère incapable de « calmer le jobard » c’est-à-dire d’instaurer un climat de confiance et de réciprocité qui calme votre interlocuteur, le met en confiance et le rend de fait plus réceptif à votre cause).

Mais déjà  de nouveaux formats de contestation apparaissent et diversifient le répertoire d’actions collectives de ce mouvement. Des formats étroitement liés à l’utilisation d’internet :

flashmobLe flashmob (flashmob à venir mercredi 18 février) : les participants liront à haute voix un extrait de leur livre préféré pendant 5 minutes puis se disperseront.

L’initiative en revient au département Arts Plastiques de Paris VIII. Le flashmob, malgré quelques coups d’éclats, reste un type d’action pour happy few technophiles ou d’amoureux des marques. Serait-il en train de s’installer comme une nouvelle manière de manifester son opposition ? Une alternative ponctuelle aux grands rassemblements que sont les manifestations ? Le flashmob est à la manifestation ce que la pub est au JT en quelque sorte… Car il faut bien combler et rythmer le temps entre deux grandes manifestations. Le flashmob en raison de son caractère encore un peu mystérieux et de sa contrainte de « créativité » (on ne se déplace pas complétement pour rien, on est attiré par le beau geste, la bonne idée) diversifie le répertoire d’action collective des grévistes et assure une respiration plus légère intéressante (on ne peut pas être sérieux tout le temps, non ?;-).pécresse-sandale

Le jeux vidéo en ligne est une autre manière de participer au mouvement. Le jeu s’appelle en l’occurence le Classement de sandales (en référence au classement de Shangaï qui a fait couler beaucoup d’encre chez les pro comme chez les anti-réforme). Devant votre écran, une classe d’étudiants. Trois rangs devant un tableau noir sur lequel vont défiler des photos de Valérie Pécresse et de Nicolas Sarkozy (en points bonus). Cliquez sur l’étudiant et voici qu’il lance une sandale sur Valérie ou Nicolas. Touchez-les et leurs visages deviennent une courte flaque de sang numérique. J’ai oublié de préciser qu’avant de jouer vous avez sélectionné votre université. Plus vous gagnez de points au jeu, plus vous faites monter votre université dans le classement de Sandales.

Deux remarques sur ce jeux vidéo :

– Il est très intéressant de noter le chemin parcouru depuis les premiers petits jeux de Shoot Them Up bien pixellisés et développés dans l’ambiance post-11 septembre (on nous a proposé de tuer et retuer Ben Laden, puis Georges Bush, puis Saddam Hussein, puis toujours Georges Bush). Ce type de jeu avait trouvé un « renouveau » après l’histoire de la sandale. Et force est de constater que la chaussure est devenue une synecdoque de la protestation… Un symbole : les chaussures fleurissaient dans le cortège du 29 janvier dernier; des chercheurs en ont fait une vidéo aidés de Mediapart et désormais on en fait un jeux vidéo dans un contexte franco-français. On tient là un beau cas d’acculturation mondialisée et de transsubtantiation symbolique (souvenez-nous de cette expression bien lourde piquée chez Bourdieu… on en avait déjà parlé à propos du terme Grenelle… c’était là). photo_0302_459_306_170111

– D’autre part, il est notable de voir à quel point les dernières mobilisations collective jouent avec les corps de nos gouvernants. Je l’avais déjà noté à propos de la poupée vaudou géante lors de la manifestation contre la réforme de l’audiovisuel public. Notre président a énormément mis en avant son corps dans la gestion symbolique de sa politique. On voit à quel point cette mise en avant s’avère très difficile à assumer par gros temps.

***

L’époque est donc à la l’apparition ou au retour de nouvelles formes d’action collective (il faudrait citer également les cercles de silence en soutien aux sans-papiers). Rien d’étonnant à cela, c’est même une banalité quand on s’intéresse un tant soit peu à cette question (et pour ceux que cela intéresse, je conseille cette interview de l’historien Charles Tilly à la revue Vacarme dans lequel il revient sur sa fameuse expression de « répertoire d’action collective »).

En revanche, il est toujours instructif de voir sous nos yeux les phénomènes d’importations et de construction de ces formes d’action : importation de modèles issus de l’art contemporain, du marketing (pardon du street marketing, ces bad boys d’HEC), de la culture geek américaine et de l’actualité géo-politique… Des importations qui, en ligne, permettent au mouvement de ne pas s’enliser et lui offrent des moments de respiration, plus ou moins légers, plus ou moins drôles, ça chacun appréciera…

La poupée vaudou de Sarkozy : nouvel objet transitionnel de l’opinion ?

L’anecdote d’un jour peut-elle devenir une référence politique ? C’est en tout cas la question soulevée par cette image choisie par Libération.fr pour illustrer la manifestation du service public d’aujourd’hui :

photo_vaudou

Cela vous rappelera aisément ça :

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Ce qui se présentait au départ comme un objet humoristique et potache (et finalement assez neutre puisque Royal avait la sienne) a pris une toute autre ampleur avec la procédure engagée par notre Président – rompant toujours et encore avec la tradition présidentielle de « l’homme au-dessus de la mêlée ». Succès de vente incontestable, la poupée vaudou du président pourrait devenir une référence, un nouvel emblème des manifestants engagés contre le gouvernement.

Cette poupée vaudou, outre le clin d’oeil humoristique, a aussi « l’intérêt » du sous-entendu : rien ne dit que c’est une représentation de notre président et pourtant nous l’avons tous compris. Cette poupée est ainsi une version édulcorée de la pratiques des effigies brûlées en place publique, un classique des manifs chaudes :

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(à gauche : Révolution de 1848. Le peuple brûlant le trône de Louis-Philippe au pied de la colonne de Juillet, place de la Bastille. Paris, 25 février. Lithographie de Lordereau. B.N.F. et à droite : Révolution française de 1789. Le pape Pie VI brûlé en effigie au Palais-Royal. Paris. 3 mai 1791. Gravure, B.N.F.)

Dans les manifestations et mouvements sociaux, le chef de l’Etat est souvent invectivé, raillé : une photo avec un slogan assassin par exemple

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Pour autant, l’intégrité physique est souvent respectée. Mais la photo de la manifestation montre que l’on ne se bat plus seulement sur le terrain des idées. On s’attaque directement au corps du président et plus seulement à ses idées.

Un constat qui n’a rien d’extraordinaire si l’on a pris conscience que Nicolas Sarkozy avait lui-même un problème avec son corps (ses tics, son excitation etc.) et les « habits » de la fonction présidentielle :

il faut revenir à la célèbre question des deux corps du roi, analysée par Ernst Kantorowicz.
Dans l’ancien modèle de représentation populaire, les institutions
occupent un rôle essentiellement sémantique. Elles n’ont pas vraiment de rôle de coordination, d’administration ou de police: elles disent ce qui est. Personne ne peut dire ce qu’il en est de ce qui est pour les autres puisque les personnes individuelles ont un corps, qu’elles sont situées, qu’elles ont une libido, des intérêts… Il revient donc à un être sans corps de dire ce qu’il en est de ce qui est. C’est précisément cela qu’on appelle une institution.

Evidemment, cet être sans corps a des représentants dotés eux d’un corps. D’où la crainte permanente relevée par Rousseau dans Le Contrat Social que ces êtres avec corps ne représentent pas vraiment l’être sans corps, même s’ils s’efforcent de le faire en mettant de beaux chapeaux, un joli costume, en changeant de voix, bref en s’efforçant de mettre à l’écart leur corps libidinal, leurs intérêts… Or, ce à quoi s’emploie notre nouveau Président (car c’est bien notre Président, rappelons-le !), c’est à réduire totalement cet écart. Il arrive dans l’institution avec son corps et sa libido, ses intérêts et ses copains friqués. Evidemment, ça provoque un choc assez violent. (extrait de l’interview de Luc Boltanski sur Mediapart, le 09 mars 2008)

Cette nouvelle manière de montrer son corps a donc des répercussions politiques très  problématiques. D’une certaine manière, cette poupée vaudou de Sarkozy a offert un objet transitionnel à l’opinion et plus précisèment aux publics qui souffrent ou se sentent malmenés par les actions du gouvernement (même si je manie trop mal la psychanalyse pour être affirmatif 😉 : arborer cette poupée me semble relever à la fois d’une lutte contre l’angoisse (j’ai peur des réformes en cours, de Nicolas Sarkozy j’arborre donc sa caricature) et de la sensation de contrôle ( « je l’épingle ») caractéristique de ce type d’objet. Un autre exemple classique d’objet transitionnel dans les manifs était le cercueil, comme cette photo trouvée sur ce blog :

cercueil

Moralité ? Les innovations en matière de communication politiques du début de quinquennat se prennent de gros retours de bâtons…

Plus belle la vie, un révélateur du désintérêt des Français pour l’info

plus-belle-la-vieDurant cette élection américaine, les journalistes ne voulaient pas seulement nous informer. Ils ont cherché à nous faire vivre la campagne. On comprend bien l’enjeu : arriver à impliquer son public plus que d’accoutumée assure de meilleures audiences. Mais auraient-ils fait fausse route ?

En effet, si l’on délaisse les sondages prétextes commandés par les rédactions, l’indice de l’intérêt des Français pour cette élection est lui aussi tombé mercredi matin avec les résultats d’audience du mardi soir.

Vers 20h00, alors que la tension médiatique est à son comble, Plus belle la vie bat son record d’audience. Au moment même où les JT cherchaient à faire événement sans lésiner sur les moyens et les équipes déplacées, la série B aux décors de carton-pâte de la chaîne régionale a fait le plein comme l’a révélé Renaud Revel dans ce billet.

Un désamour pour l’info du soir qui s’inscrit dans un temps long désormais et dont le dernier épisode était le départ de PPDA. Mais force est de constater que l’événementialisation de la campagne américaine a atteint ses limites et n’a pas fait remonter la courbe d’audience (ce que l’on attend normalement d’un événément). Le grand public n’a pas suivi.

En cette période de pseudo Etats Généraux de la presse il n’est pas sûr que ce nouveau concert médiatique ait arrangé le rapport des Français à leurs informaticiens informateurs.

Une chose est sûre, TF1 est très inquiète de la croissance tranquille mais toujours aussi positive de Plus Belle la vie. Ce qui fait dire à Bruno Revel, la phrase suivante qui fleure bon le corporatisme journalistique bon enfant :

Les dirigeants de France Télévisions peuvent-ils indéfiniment laisser à 20h18, chaque soir, un programme qui détourne l’attention des français, à l’heure de « JT » peut être anxiogènes ? Ou faut-il, au contraire laisser jouer la concurrence et considérer que c’est moins la série de France 3 qui fait un carton, que les journaux des grandes chaînes généralistes qui désespèrent des téléspectateurs taraudés par la crise ?

En tous les cas, ce débat risque d’enfler dans les semaines qui viennent. Et que dira t-on le jour où ce programme s’installera solidement en tête de l’audience de la télévision, chaque soir à l’heure des  rendez vous d’infos?  Ce qui risque de se produire, tôt ou tard..

C’est vrai quand même, ces Français plébéiens ne sont pas sérieux…

PS : au fait, il se murmure sur la blogosphère que Thomas (le-fils-homo-de-Roland-le-tenancier-du-mistral) quitterait la série pour un temps. Trop dur…

Mise à jour (vendredi 7 nov. 2008) : les très bons scores du JT de TF1 jeudi soir, vont dans le sens de mon analyse, celle du désintérêt des Français pour l’événementialisation de la campagne américaine par les journalistes français.

Nos plus belles années (3/4) : les cinéphiles

Pour ce troisième épisode de « nos plus belles années » (1 et 2), direction l’entre-deux-guerres et la presse cinématographique populaire avec deux de ses titres phares, Cinémagazine et Mon Ciné.

Précisons encore un peu notre focale, celle d’une rubrique et une seule… ce courrier des lecteurs qui joue un rôle important de fidélisation et de positionnement dans la production pléthorique de l’époque.

Sa fonction de départ est de satisfaire la curiosité des lecteurs et de répondre à leurs questions. Mais, à l’usage, cette rubrique prend d’autres dimensions. Il devient une importante fonction de dialogue et de débat entre la rédaction et les lecteurs du journal. Les uns et les autres donnent leurs avis sur les articles, la mise en page, les derniers numéros et le journaliste en charge de la rubrique explique les choix retenus. Jusqu’ici rien de très étonnant…

Mais cet homme-réponse dépasse son rôle de journaliste : le courrier des lecteurs se fait courrier du cœur où des lectrices et des lecteurs de province cherchent l’âme sœur. Il encourage même les correspondants à se livrer comme ici avec Hermine :

« Allons, mon enfant, n’oubliez pas que je suis un père confesseur et que vous pouvez m’avouer toute la vérité » (Mon Ciné, 14 mars 1930)
ou les réconforte, comme cette réponse à Duchitanu X.37 :
« Pourquoi traiter votre patelin de sale trou ? Moi qui ai pas mal roulé ma bosse, je le trouve charmant. Savez-vous seulement ce que vous réserverait la vie ailleurs ? » (Mon Ciné, 24 mars 1932) Nous sommes dans un journal (certes populaire) de cinéma, je vous le rappelle.

Le courrier de ces lecteurs se révèle ainsi un véritable forum sur les goûts, les intérêts cinématographiques ou la vie des uns et des autres. Il ne s’agit pas uniquement d’un dialogue entre un « homme-réponse » et des lecteurs mais d’une forme d’échanges entre les lecteurs. En effet, si le journaliste reste médiateur, il n’hésite pas à interpeler les uns et les autres, avec des messages du style :

« Chochot prie Sanglier des Ardennes de faire savoir s’il peut correspondre avec lui » (Cinémagazine, 5 mai 1922)
ou encore, « Pourquoi ne correspondez-vous pas avec une « amie » que je connais par ses lettres spirituelles et qui, je crois, a avec vous, beaucoup de goûts communs ? Lisez mes réponses à Perceneige, je suis persuadé qu’elle accepterait de correspondre avec vous ». (Cinémagazine, 16 mars 1923)

Comme on peut le noter avec ces quelques citations la pratique du pseudo est quasi générale. Quelques autres exemples ? Miss-Thérieuse, Ramonette, Lorgnons dorés, Lou Fantasti, Flirteuse, Mimi Colibri et j’en passe. Même le journaliste en charge de la rubrique, par ailleurs rédacteur en chef, se fait appeler Sylvio Pelliculo. Remarquons donc que la généralisation du pseudo (sans arrière-pensée du style corbeau, etc.) n’est pas uniquement liée au net mais plutôt à tout support de dialogue où l’on cherche à échanger plus librement sur des questions intimes (vie amoureuse, goût, etc.).

Pas le temps de développer beaucoup plus, mais ces quelques évocations pour rappeler qu’il a existé des manières de converser, de créer une communauté à partir d’un média bien avant internet (pensons aussi à la radio et encore plus proche de nous la libre-antenne). Evidemment, le support technique n’a aucune commune mesure : entre quelques pages d’un magazine et la souplesse de nos outils actuels il y a des années lumières. Evidemment, la conversation n’est pas horizontale puisqu’elle reste filtrée par un journaliste. A regarder ces pages, lire ces échanges on voit à quel point tout nous est facilité par Internet et son 2.0.
Mais on peut néanmoins noter, à lire ce courrier des lecteurs qu’il existait une véritable effervescence, une volonté d’échanger, de rencontrer, de s’ouvrir, etc. Le corps fragile d’une communauté cinéphile populaire. Internet n’a pas créé la participation et la conversation mais nous a permis de lui redonner une nouvelle puissance. Ce qu’il serait intéressant de comprendre c’est pourquoi et comment le courrier des lecteurs s’est peu à peu transformé en support phatique et publicitaire (je pense en particulier à Télérama ces dernières années) ? Comment des espaces appréciés des lecteurs ont-ils pu disparaître ? Pourquoi faudra-t-il attendre quasiment 50 ans pour connaître une nouvelle génération de lecteurs participatifs ?

PS 1 : tous ces exemples sont issus du mémoire d’Emilie Charpentier, Spectateurs, vous avez la parole ! et sous-titré – au cas où vous n’auriez pas compris – « le courrier des lecteurs dans Cinémagazine et Mon Ciné »

PS 2: on pourrait sûrement dire ça d’autres courriers des lecteurs, mais je ne les connais pas. C’était juste un exemple. Surtout d’autres personnes, bien plus compétentes que moi, pourraient en parler avec beaucoup plus de subtilité.

La Géorgie de BHL et le web de Gunthert, tentative de prolongement de l’analyse

André Gunthert s’en donne à cœur à joie dans son billet C’est BHL qu’on assassine. Notre directeur d’études le plus prolixe sur la toile analyse les contrefeux lancés suite au long article de notre BHL national. C’est à la fois pertinent et mordant.
Mais, ironie de l’histoire, la vision du web d’André Gunthert ressemble étrangement à la vision de la Géorgie de BHL : tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil (et oui, pas question d’être en reste dans la provocation, à mon tour de taquiner André – tant qu’on en arrive pas au dialogue de sourds 😉
« Le web est-il capable de modifier les grands équilibres médiatiques? » lance-t-il en introduction pour annoncer que « c’est un monument qu’internet fait aujourd’hui vaciller » et conclure en toute fin de post, « BHL ferait bien de s’en souvenir avant son prochain dithyrambe – le juge, aujourd’hui, c’est le web ».
Heureusement dans les commentaires un internaute rappelle que derrière cette contre-attaque, il y des journalistes et pas « le web ». Mais cette remarque lui vaut une réponse sèche du professeur :

Pour les sourds et malentendants, j’ai bien dit: le web. Le web de Rue89, qui met en ligne une parodie qui n’aurait jamais trouvé sa place dans les pages Opinions du Monde ou Rebonds de Libé. Ou le web du monde.fr, qui affiche en face du texte de BHL un commentaire désobligeant d’internaute. Ou le web de Facebook, où les amis de BHL se comptent.

Le web des petites différences, le web qui ne respecte rien, le web qui mine l’argument d’autorité, le web qui buzze et cancane, le web où l’on s’interpelle et se répond. Le web: le pire ennemi de tout ce qui a fait BHL (je souligne).

Tiens, cela sonne comme du Loïc Le Meur de gauche ;-). Certes André, mais (encore une fois) « Le web » ça veut pas dire grand chose dans ce cas (souvenez-vous du texte de Deleuze sur les nouveaux philosophes ;-). Pour preuve ce billet du Post.fr relevé par vous-même : il y a aussi des défenseurs de BHL sur la toile. « Le web » n’est donc pas pro ou anti BHL (Le commentaire mise en exergue par Le Monde est le dernier arrivé, pas le plus critique. Rien n’aurait empêché des pro-BHL de s’exprimer et d’être eux aussi mis en exergue. (petite parenthèse, cela montre aussi que un débat/une conversation est très difficile dans les commentaires, « spirale du silence » oblige par exemple, mais cela nous emmène vers d’autres questions comme celle des remarquables fatals flatteurs…). Le web a simplement des utilisateurs (producteurs et/ou lecteurs).

Ainsi, les contrefeux ne viennent pas de blogueurs ou d’internautes lambda. En fait, elles viennent de journalistes qu’on peut (hypothèse, je dis bien hypothèse) imaginer comme éloignés du réseau BHL (nouveaux entrants, adversaires de longue dates, etc.) et à l’abri de « pressions » (dont les formes peuvent être très diverses) pour critiquer une signature comme BHL. Zineb Drief est un jeune journaliste chez rue 89 par exemple, pas un internaute inconnu. Nous restons dans un cadre bien défini de professionnels de l’information et/ou du débat éditorial.

Cet épisode nous en apprend plus sur les journalistes que sur le web il me semble. En fait ce que je retiens de ce petit épisode (et cela n’a rien de nouveau), c’est que les sites d’informations offrent un espace complémentaire à certaines journalistes pour développer des contenus (aussi bien dans le fond que sur la forme comme nous l’a montré Rue89) qui ne passeraient pas avec la même facilité dans la presse papier (ne parlons même pas de la télévision). Ajoutez à cela qu’ils peuvent être alors repris par la presse aux supports plus traditionnels. Nous sommes dans une reconfiguraion médiatique (entendre rééquilibrage des supports) à l’intérieur d’une profession. (L’affaire Sine/Val est à ce titre encore plus symptomatique et les remarques d’André Gunthert me conforte dans l’idée de creuser de ce côté là avec un prochain billet là-dessus. mon hypothèse : en off les journalistes ou les signatures défenseurs de Val, en on les journalistes ou les signatures défenseurs de Siné… à vérifier le cas du Nouvel Obs papier et du nouvelobs.com va être très intéressant à regarder)

Après le constat, la question : cela durera-t-il ? Quand les .fr seront devenus (réellement) les moteurs des rédactions, les marges de manœuvre existantes (à la fois journalistiques et techniques) s’effaceront-elles ? Pour preuve, la fermeture momentanée des commentaires sur l’article de Libe.fr qui relatait la polémique. Une des choses que permet le web c’est de faire baisser les coûts de production de l’information et donc de lancer de nouveaux titres (Rue89, Mediapart, etc.) qui peuvent développer des regards nouveaux, complémentaires ou alternatifs (ou ce qu’on voudra).

Quoiqu’il en soit André, de grâce, pas d’évangélisme ou de raccourci médiologique ;-), ARHV est de trop bonne facture pour cela… mais peut-être que nous sommes d’accord en fait sur le fond ?;-)

Nouvelle maquette : lemonde.fr se veut à la page

La nouvelle maquette du monde.fr est-elle le signe de l’effet d’apprentissage grandissant des médias traditionnels ? Assurément.

Et pour comprendre les sources d’inspiration, rien de mieux qu’une petite visite vers design et typo déjà linké par Mikiane qui nous propose de son côté une analyse plus éditoriale.

Mais outre l’organisation de la page d’accueil et de sa lecture , remarquons quand même l’apparition d’une nouvelle rubrique, la rubrique témoignages. Ce petit détail me semble tout sauf anodin et qui montre l’évolution à petit (grand ?) pas des « médias traditionnels ».

Car désormais le ventre de la page d’accueil est constitué du « tryptique d’opinion » suivant :

  1. republication des pages opinion du journal papier
  2. redirection vers les blogs issus de la plate-forme du monde.fr
  3. publication de témoignages d’internautes du monde.fr

Les deux premiers points sont bien connus de nous tous. Notons quand même que les pages opinions et les blogs sont désormais côte à côte, signe des temps… Et à côté de témoignages d’internautes donc sur des sujets posés par la rédaction, du style :

A noter également que ces témoignages sont redistribués ensuite en fonction du sujet dans les rubriques classiques correspondantes : ainsi préparer ses vacances sur internet se retrouve dans la rubrique voyages, habiter près d’un site nucléaire est publié sous « environnement, sciences » et les cadres/RTT dans la rubrique politique. lemonde.fr parle aussi « d’article interactif ».

La page d’accueil appelle ainsi les internautes à témoigner et plus seulement à voter, signe des temps là aussi, comme en ce moment avec la question : « vous faites partie des supporters d’Obama ? Pourquoi ? » :

Vous suivez la campagne présidentielle américaine depuis la France, les Etats-Unis, ou ailleurs, et vous faites partie des supporters de Barack Obama. Pourquoi et comment avez-vous succombé à « l’obamania » ? Qu’est-ce qui vous attire chez le candidat démocrate ? Qu’est-ce qui vous convainc dans son programme ?

Dernier indice que j’ai relevé dans cette nouvelle mise en page (et contrairement à ce que laisse penser Mikiane dans son papier 😉 : lemonde.fr propose désormais des liens en dehors de son réseau avec une Revue de web qui reprend des blogs, des articles du monde (bon on ne se refait pas manifestement) et des articles de la presse étrangère. Pour l’instant je n’ai pas encore vu de liens vers des médias français plus ou moins directement concurrents.

D’autres détails m’ont sûrement échappé, mais en tout cas l’intégration de la parole des internautes (du lecteur au blogueur maison ou non) est désormais plus qu’avancée et valorisée comme un contenu à part entière. L’écart avec les sites médias pure player comme Mediapart et rue 89 est en train de se réduire.

(retour sur) Eolas et l’affaire de la dénonciation

Si vous suivez l’actualité blogosphèrique de pas trop loin, vous avez certainement su qu’il y a une dizaine de jours, un billet publié chez Maître Eolas (en fait la simple reproduction d’un procès-verbal de police), au sujet d’une assistante sociale dénonçant un sans-papier à Besançon, a fait le tour du web mais surtout des médias.

Initialement reprise par Le Monde, cette information (il s’agit d’une information) a ensuite été reprise par l’AFP puis par les sites Internet de Libération, Le Figaro, 20 MInutes, le Nouvel Obs, le Point et Europe 1. A l’exception du dernier cité, tous ces médias ont cité la source de l’information comme étant Maître Eolas.

Si l’information n’avait pas été émise par un blog, il s’agirait d’un fait médiatique presque ordinaire. Narvic, dont je m’excuse presque de le citer tant il est devenu banal, mais juste, de chanter ses louanges, produit l’analyse suivante de cette propagation médiatique (dans la foulée de Jules de Diner’s Room) :

« Ce vendredi 27 juin 2008 marquera le jour où pour la première fois un blog est reconnu par la presse française comme un média de référence, source d’informations valables et fiables, méritant d’être reprises et diffusées par les médias traditionnels (…)

Peu à peu, la presse commence ainsi à reconnaître que les blogs tiennent une place réelle dans « l’espace médiatique » de l’information. Les lecteurs ne l’avaient pas attendue pour s’en apercevoir. »

Tout juste.

Et quand on a un blog qui s’appelle Internet et Opinion(s) et dont l’objectif est de comprendre ce qu’Internet change à la façon dont nous nous faisons des opinions, donc notamment de comprendre ce qu’Internet change dans le système médiatique, on ne peut pas passer à côté de cet événement.

Ce que nous nous efforçons de faire dans ce billet, c’est de remettre cet événement en contexte pour bien le comprendre.

Si on considère que l’espace médiatique a commencé à avoir une conscience des blogs en 2004, il aura donc fallu 4 ans pour qu’un blog soit repris comme source d’information fiable par un « grand média ».

En plus, il ne s’agit pas de n’importe quel blog : « Journal d’un Avocat », en ligne depuis avril 2004, blog jouissant d’une réputation de premier ordre auprès des blogueurs, troisième du classement Wikio, un auteur qui a même une page de « fans » et un groupe qui lui est consacré sur Facebook.

Autrement dit, un blog doit montrer une patte sacrément blanche pour être considéré comme une source d’information fiable par les médias traditionnels.

Mais pour être considéré comme une source d’information, encore faut-il être un producteur d’informations…

Et c’est en cela que le cas Eolas reste exceptionnel : parce qu’Anatole (le contributeur de Journal d’un Avocat, ce n’est en effet pas Eolas qui a publié lui-même l’information) a publié une véritable information, alors que les blogs restent un domaine privilégié d’expression d’opinions et d’analyses.

A n’en pas douter, il ne se serait pas écoulé 4 ans avant qu’un grand média reprenne un blog, fût-il de référence, si les blogs étaient de vrais producteurs d’information.

Mais ils ne le sont pas, ils sont producteurs d’opinions et d’analyses et sont considérés comme tels. A ce titre, la reconnaissance des médias est, fort heureusement, arrivée plus tôt : Versac tient une tribune dans Les Echos, Eolas himself a été invité à débattre sur France Info, Jaï de Duo and Co a été sollicité par des journalistes pour ses éclairages sur l’affaire de la Société Générale (1)… Quelques exemples existent donc d’utilisation de blogueurs, non pas en tant que blogueurs, mais en tant qu’experts, analystes ou éditorialistes.

Exemples certainement trop pauvres, me direz-vous, et vous aurez raison. Les médias en ligne restent très avares de citations de blogs — relire cette petite étude statistique que nous avions conduite, sur l’utilisation des liens externes par les principaux médias en ligne français : dans le cadre de notre expérience, aucun blog n’était linké s’il n’appartenait pas à la plate-forme de blogs du média en question.

De plus, la figure du blogueur dans les médias est à 99% celle du blogueur et pas celle de l’expert ou de l’analyste : ce sont les papiers sur les leaders d’opinion sur la toile, les revues de web anglés « les blogueurs disent que« …

Avec la reconnaissance d’Eolas comme source d’information médiatique, les exemples sus-cités de blogueurs qui ont réussi à être autre chose que des blogueurs aux yeux des médias, et quelques autres signaux faibles de reconnaissance et d’ouverture (je citerai à ce titre les différentes initiatives d’Eric Mettout pour le compte de l’Express.fr), on peut espérer comme Narvic que le 27 juin 2008 marque effectivement un changement d’attitude des journalistes vis-à-vis des blogs.

Le Monde aura au moins démontré, à cette occasion, que les blogs pouvaient être source d’opportunités rédactionnelles. Et pas seulement une source de concurrence.

(1) et encore Alain Joannès faisait-il remarquer que cela s’était fait tardivement dans la chronologie de l’affaire Kerviel.

Obama : le rôle de la fiction dans les opinions

Dur dur de savoir par où commencer quand on reprend du service après les congés d’été et qu’on est resté un mois sans bloguer. Désolé donc pour ce ralentissement d’activité et merci à Emmanuel d’avoir animé le blog tout seul.

J’ai bien fait semblant de ne pas lire mes blogs préférés quand l’occasion s’en présentait, mais maintenant que je suis revenu et que la vitesse de connexion le permet, l’envie de réagir sur les sujets du mois de juin est grande.

Un billet pour revenir sur un papier du Courrier International Hors-Série consacré à Obama. Si vous l’avez lu ou eu entre les mains, vous aurez peut-être remarqué ce papier traduit du Los Angeles Times et intitulé « Quand la fiction devient réalité » (en page 62, désolé mais la version française de l’article n’est pas en ligne, heureusement la version originale est disponible sur le site du LA Times).

En fait on a là une très bonne illustration d’une des théories avancées par Emmanuel sur ce blog : l’influence de la fiction sur les opinions. Oh, nous ne sommes certainement pas les premiers à remarquer que les séries, films, bouquins etc. influencent le réel. Mais c’est un sujet qu’on traite assez peu dans la littérature consacrée à l’opinion.

Emmanuel avait évoqué la banalisation de la torture dans le comportement des officiers américains (les élèves officiers s’inspirant de la série 24h dans leurs interrogatoires) puis l’attractivité de la série Doctor House sur les étudiants en médecine.

Le papier du Los Angeles Times repris par Courrier International avance, lui, un argument très simple : Obama peut être Président car la fiction a préparé les Américains à avoir un Président noir :

Les Etats-Unis sont prêts pour un Président noir parce que nous en avons déjà eu plusieurs… à l’écran. Ils ont même été les plus impressionnants que nous ayons connus : Morgan Freeman dans le film Deep Impact et Dennis Haysbert dans la série télévisée 24 Heures Chrono (…)

(…) après la sortie du film Deep Impact, en 1998, de nombreux Blancs ont aussi déclaré à Morgan Freeman qu’ils aimeraient le voir pour de bon la maison blanche. « Quand vous pensez à ces rôles et à la façon dont le pays a réagi, souligne-t-il, vous finissez par vous dire que peut-être, en effet, les gens accepteraient un Président noir » (…)

La fiction ne fait pas tout, mais cet exemple est sans doute le plus puissant pour évoquer le rôle de la fiction sur les opinions.

10 considérations sur les blogueurs

Issues de quelques années d’observation de la blogosphère, de saines lectures (un exemple), de nombreuses discussions avec d’autres blogueurs, etc. : voici 10 considérations sur les blogueurs, qui vont plus ou moins à contre-courant des perceptions générales.

1. « Les blogueurs », ça n’existe pas.

Le problème de l’utilisation du terme « les blogueurs », c’est qu’il induit qu’on parle d’une population qui, à défaut d’être totalement homogène, recèlerait au moins quelques caractéristiques communes. Mais à part le fait de tenir un blog, on a bien du mal à définir ces caractéristiques universelles du blogueurs.

Les profils des auteurs ? Je reprends de temps en temps cette phrase de José Ferré :

« Les auteurs des blogs sont pêle-mêle adolescents, ex-premier ministre, chefs d’entreprises petites ou grandes, élus locaux, artistes, candidats au suicide, anciens ministres, membres d’associations citoyennes, poètes, hôteliers, journalistes, militants de toutes les causes, amoureux de musique, de littérature, de photographie, amoureux tout court… (…) Tel est le nouveau monde des blogs, inventif, créatif, anarchique, naïf, détestable ou généreux. Parfois talentueux. »

Leur approche rédactionnelle ? Certains blogs décrivent le quotidien, d’autres sont des blogs d’experts ; certains blogs sont analytiques, d’autres reprennent de l’information brute ; certains blogs sont des lieux de destination, d’autres sont des lieux de passage ; certains blogs valent par la plume de leur auteur, d’autres par les conversations qui y ont cours ; certains blogs produisent peu, d’autres énormément ; certains blogs valent tout court, d’autres ne valent rien…

Leurs motivations ? Oui, on a là sûrement un point commun : le blogueur est motivé par un désir de reconnaissance. Reconnaissance qui peut prendre de multiples formes. Mais cela suffit-il à parler des « blogueurs » comme d’un ensemble ?

Au contraire, on est toujours autre chose avant d’être blogueur. Les blogueurs français à plein temps sont une poignée. On est salarié et blogueur, patron et blogueur, journaliste et blogueur, étudiant et blogueur, militant et blogueur, etc. l’attribut « blogueur » ne peut venir qu’en deuxième position.

Bien sûr, on peut dire « les blogueurs », comme on dit « les automobilistes » : mais cela comporte une énorme limite : on en sait pas exactement de quoi on parle. Les blogueurs ne sont pas un ensemble défini comme peuvent l’être les journalistes, qui bien qu’étant un ensemble très hétérogène, sont une profession régie par une charte de déontologie, des études, des pratiques professionnelles, des habitudes, etc.

Rien de tel avec les blogueurs. On n’apprend pas à être blogueur, on pratique le blogging comme on l’entend. C’est d’ailleurs une des raisons qui me font penser que le statut de blogueur est plus enviable que celui de journaliste : la liberté de choisir ses sujets, la liberté de la fréquence de publication, la liberté du contenu sur le fond et sur la forme… Les blogs sont des médias, mais les blogueurs ne sont pas des journalistes.

2. Les blogs forment une longue traîne médiatique.

Le principe de la longue traîne telle que Chris Anderson l’a défini est en gros le suivant : si on classe les biens culturels par ordre de popularité, on s’aperçoit que la distribution traditionnelle se concentre sur un nombre limité de références vendues au-dessus d’un certain seuil ; et que l’e-commerce a permis l’accessibilité à un nombre quasi-illimité de références vendues en très petit nombre.

L’idée est assez facilement transposable au système médiatique : des médias professionnels on et off à gauche (nombre limité + audiences les plus importantes) ; les blogs à droite (nombre illimité et audiences de niche).

L’idée reste schématique puisque des médias professionnels se situeraient dans la partie jaune du schéma et des blogs dans la partie verte, et elle doit être investiguée avec la notion d’audience relative (un certain nombre de blogs ont une audience par article plus que comparable à celle de médias professionnels).

Pour autant, cette idée de longue traîne est une idée clé pour comprendre la blogosphère : nous sommes dans un monde horizontal, éclaté, peu différencié, difficile à lire, peuplé de micro-médias. La blogosphère, c’est d’ailleurs un peu Microcosmos.

3. La blogosphère est média-dépendante (et pas l’inverse)

On a eu beau vanter la possibilité pour tout un chacun de devenir le témoin d’un scoop et le premier sur l’information, l’immense majorité des contenus UGC sur le web, dont les blogs, relèvent du commentaire, du point de vue, de l’analyse, du copier-coller ou de l’expérience personnelle. Pas de l’information. (Carlo Revelli, par exemple, a lancé les enquêtes participatives d’Agoravox pour favoriser l’emergence d’informations plutôt que d’opinions).

Au contraire, les des blogueurs reprennent et commentent les informations… produites par les journalistes. Les médias continuent très largement à faire l’agenda des centres d’intérêt et des conversations des Français. A fortiori ceux de la plupart des réseaux de blogueurs, qui reprennent et commentent l’actualité telle que définie par les médias, avec des préférences pour certains sujets, des absences pour d’autres sujets, mais finalement assez peu de sujets qui leur sont propres (en dehors du sujet… « blogosphère »).

4. Les blogueurs fonctionnent en réseaux affinitaires, pas en communautés

On comprend assez facilement que les blogueurs, comme les internautes, s’organisent et se retrouvent par logiques affinitaires.

On emploie généralement le mot communauté pour décrire ces phénomènes relationnels, mais ce terme est-il le mieux choisi ? En tout cas, les communautés de blogueurs ne sont pas des communautés fermées. On peut être membre de plusieurs groupes affinitaires simultanément, et la légitimité à intégrer un de ces groupes est une affaire de contenu (ce que je raconte) plus que d’identité (ce que je suis). La logique de fonctionnement est une logique de réseau.

A l’arrivée, on a les blogueuses cuisine, les blogueurs buzzmarketing, les geeks, etc. Des groupes (des grappes, d’ailleurs) de plus ou moins grande taille, avec des référents plus ou moins autoritaires, une porosité plus ou moins grande d’un groupe à l’autre… Ces réseaux affinitaires peuvent finalement être représentés comme ceci (image prise chez David Armano) :

5. Les blogs démarrent (éventuellement) des conversations (qui n’en sont pas vraiment)

« Les médias traditionnels envoient des messages, les blogs démarrent des conversations ». Cette maxime qui orne encore aujourd’hui le blog de Loïc Le Meur a marqué les esprits dans la blogosphère et a largement contribué à « faire » l’image des blogs.

On peut admirer le français (« les médias envoient des messages » plutôt que « les médias diffusent des messages »…) ou réfléchir un instant à la fameuse « conversation » sur les blogs (on en avait déjà parlé, à une époque où nous ne comptions qu’une poignée de lecteurs).

De la même façon qu’il faut remettre en question les termes « les blogueurs« , « blogueurs influents« , « communautés« , il faut remettre en question l’idée de « conversation » généralisée. La conversation est un bien rare sur les blogs. Pour plusieurs raisons :

– d’abord, pour qu’il y ait conversation, il faut qu’il y ait un minimum de public participatif. Tous les blogs sont loin de réunir un public participatif minimal et l’idée « je vais faire un blog, je vais avoir des commentaires » est un énorme leurre dans lequel sont tombés beaucoup d’apprentis blogueurs croyant que par la grâce de la magie des blogs, ouvrir un blog signifiait instantanément avoir un public.

– ensuite, et à l’inverse, parce qu’il faut choisir entre audience et conversation. On ne peut pas discuter à 50. Sur les gros blogs, les médias en ligne, etc., la conversation est impossible. On assiste à une somme de commentaires sans fin qui pose d’innombrables problèmes de modération aux éditeurs. Un fil de commentaires n’est pas une conversation.

– Aussi, parce qu’une conversation suppose un esprit constructif qui manque en de nombreux lieux. On a plus souvent de la controverse et de la polémique (stérile de préférence) que de la conversation. Et il suffit parfois d’un seul troller pour gâcher l’équilibre précaire de la conversation.

Enfin, si les conversations existent, ils est tout à fait exact de dire comme Loïc Le Meur que les blogs les démarrent. En revanche il est bien rare qu’elles aillent à leur terme.

Pour deux raisons : 1. chaque nouveau billet vient recouvrir le précédent et interrompt alors largement la conversation en cours. Et 2. les lecteurs qui viennent déposer un commentaire et ne reviennent pas lire le reste du fil ensuite sont souvent plus nombreux que ceux qui reviennent régulièrement voir les réponses à leurs commentaires et répondre aux réponses…

Bref, comme en général les blogueurs ET leurs commentateurs sont finalement plus dans une logique de publication que de discussion, et qu’ils ont rarement la patience de ne faire qu’attendre et participer à la discussion sans republier… on voit beaucoup de conversations avortées.

6. Bloguer n’est pas chronophage, c’est animer un réseau qui l’est

« Bloguer c’est chronophage », « bloguer rend addictif »… Si on veut, oui. Mais il ne faut pas oublier que le blogueur est totalement libre de la façon dont il anime son blog. Tout dépend de ses objectifs. S’il s’agit d’écrire quotidiennement, oui le blog sera chronophage. Mais on peut choisir d’écrire une fois par mois si l’on veut. On peut bloguer pour soi sans vouloir réunir un public.

C’est lorsque l’on souhaite réunir véritablement un public que les choses se compliquent. Ce qui prend du temps, c’est finalement toute la participation à la vie du réseau et pas seulement le fait d’écrire des billets. Bloguer est une activité chronophage, mais au sens où elle suppose de lire les autres, de les commenter, de répondre aux commentaires chez soi, et pas seulement de rédiger des billets.

C’est pour cela que le blog n’est pas juste un outil : faire vivre un blog est un engagement, voire une stratégie.

7. Bloguer est un apprentissage de la modestie

L’idée première du blogueur est, souvent, de diffuser sa science aux autres. Un peu comme lui :

Pourtant, le mécanisme des commentaires fonctionne généralement très vite et permet de constater qu’il y a toujours plus expert que soi, ce qui a vite fait de nous calmer.

Et l’apprentissage de son public, même s’il n’est pas plus expert que soi, fait que l’on se retrouve rapidement à anticiper des réactions, ce qui influence l’écriture. Combien de blogueurs n’ont-ils pas constaté que leur ligne éditoriale avait évolué sous l’influence des commentaires ?

L’apprentissage de la modestie, c’est donc à la fois la découverte que d’autres existent, qu’ils sont plus experts, et qu’il est extrêmement difficile de s’en tenir à son projet initial dans la durée.

8. La propagation des opinions est imprévisible et anarchique

Cette allégation est un des dadas de nombreux webologues (comme par exemple Duncan Watts) : on passe du modèle pyramidal et organisé au modèle… bordélique. Où l’information est passée par ici, où elle repassera peut-être par là… sans que l’on comprenne bien pourquoi et sans qu’on sache véritablement l’anticiper. Beaucoup de « gros » blogueurs se disent d’ailleurs surpris des billets « qui marchent » et de ceux qui « ne marchent pas »…

Alors, que sait-on à propos de la propagation des opinions ?

– que la viralité se propage plus facilement des gros vers les petits que des petits vers les gros. Le problème étant que dans l’univers de la longue traîne, petits et gros sont peu différenciés. La difficulté à modéliser l’information est donc une conséquence de l’horizontalité de la blogosphère, comme nous l’avons évoqué dans le point 2.

– que la viralité dépend des « radars du web ». Les radars du web, ce sont les amplificateurs d’informations, par exemple des blogueurs populaires qui, par le hasard de leurs lectures, vont attirer l’attention sur le billet d’un autre. On a un très bon exemple de ce phénomène avec le billet « De la corruption de la presse » de Novovision, le plus vu de l’histoire de ce blog, qui avait végété avec quelques dizaines de pages vues pendant des semaines, avant de tomber sous des radars et d’être vus 3000 fois en quelques jours. Un phénomène de buzz décrypté par l’auteur, Narvic.

– qu’elle est d’autant plus anarchique dans la blogosphère que les blogueurs n’étant pas des professionnels de l’information, ils n’ont aucune vocation à systématiser ou à « scanner » tout ce qui se dit sur un sujet donné. Le hasard y est donc d’autant plus important que ce sont des « amateurs » qui font et défont les informations qui circulent. A notre niveau sur Internet et Opinion(s), on voit très bien que quelques « gros » blogueurs nous lisent par périodes, puis plus du tout (sinon ils nous reprendraient quotidiennement, c’est sûr 😉 )

– à l’arrivée, et c’était notre réaction à l’étude de Duncan Watts, le succès d’un billet, d’une idée, d’une opinion, dépend peut-être moins (si ce n’est autant) de l’identité de son auteur, que de sa résonance avec la société à un moment donné. Choisir le bon sujet, les bons mots, au bon endroit, au bon moment : les succès dans la blogosphère sont autant affaire de contenu que de canal.

Autant de raisons qui expliquent l’anarchie de la circulation de l’information, mais ne permettent pas de la modéliser.

9. Un blogueur n’EST PAS influent : il PEUT l’être…

Les habitués de ce lieu connaissent ma détestation de l’expression « blogueur influent ». Sans vouloir paraphraser ce que j’ai déjà écrit à ce sujet, être influent c’est avoir la capacité à modifier des représentations ou des opinions d’un public donné. Plusieurs réserves donc à propos de l’expression « blogueur influent » :

– Influent à quelle échelle ? Dire de quelqu’un qu’il est « influent » tout court suppose dans mon esprit qu’il / elle draîne des milliers de fidèles, ce qui n’est généralement pas le cas des blogueurs…

– Etre influent, c’est avoir un public influençable, avoir un ascendant sur son public. Pourquoi pas : si le public est là, c’est qu’il s’intéresse à ce que raconte le blogueur, c’est qu’il est en demande. Mais l’influence est bien un jeu entre un individu et son public, et tous les publics ne se valent pas… D’ailleurs la réaction de beaucoup à ce débat est de dire « ce sont mes lecteurs qui m’influencent« . (mais bon, comme les lecteurs sont souvent des blogueurs… non j’arrête, il ne faut pas compliquer).

On ne peut être écouté que sur 3 ou 4 grandes thématiques, pas davantage. L’influence quand elle existe est donc toujours une influence thématique (untel sera de con conseil pour l’achat de mon prochain plasma) et pas l’espèce d’omnipotence sur laquelle nous fantasmons…

– Enfin et cela rejoint le point 8, l’influence est souvent une affaire de circonstances. Elle ne se décrète pas, elle se constate plus souvent a posteriori (à l’exemple du blogueur Jaï, devenu en quelques jours référent sur les questions de trading au moment de l’affaire Kerviel)

Bref, des blogueurs populaires, oui. Des blogueurs influents, moins. Un blogueur peut être influent, mais selon les sujets, les circonstances, le public. Cela rétrécit la notion de « blogueurs influents » avec laquelle on nous rebat les oreilles.

La popularité du blogueur, elle, est corrélée à plusieurs facteurs. Nous en avions listé 4 :

– Contenu (qualité – expression d’un regard et/ou apport d’informations nouvelles, “potentiel” du sujet traité auprès des lecteurs, différenciation, qualité de la plume)

– Forme (graphisme, mise en page, taille des billets plutôt courte, utilisation d’image et de son)

– Posture (réactivité sur l’information, fréquence d’actualisation, dialogue ou controverse, durée dans le temps)

– Réputation (statut / légitimité de l’auteur dans la vraie vie, réseautage au sein de la blogosphère, RP du blog, effet “winner takes all”)

Avec comme constat global que l’on peut être un blogueur populaire en faisant exception sur un des critères, mais que les blog du haut du classement de Wikio sont généralement performants sur au moins 3 de ces 4 items.

Autrement pour être un blogueur populaire il y a toujours cette solution là :

10. Connaître les blogueurs, c’est conduire à la fois un travail de géographe et d’ethnologue

La connaissance de la blogosphère dans son ensemble suppose plusieurs approches : celle du géographe, qui cartographie cette jungle ; et celle de l’ethnologue, qui connaît les peuples, leurs us et coutumes. Voir notre billet complet à ce sujet.

Il est donc difficile de parler de la blogosphère sans y passer une partie de son temps. Difficile aussi de parler de toute la blogosphère étant donnée la diversité qu’on y trouve. C’est pourquoi je n’exclus pas que certains des points évoqués dans ce billet soient invalidés par des commentateurs avisés.

D’ailleurs, est-ce que ces 10 points suffisent à avoir une compréhension globale de la blogosphère ?