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Bienvenue chez les Ch’tis : le paradis perdu des relations sociales

Au bout de quelques minutes, un constat s’impose. Bienvenue chez les ch’tis est un conte humoristique, assez loin par exemple des Bronzés qui se rapprochaient eux de la satire sociale. L’humour dénonciateur des travers et maux de la société laisse place à un humour qui privilégie des situations irréalistes et idéalisées – si bien, qu’en creux, le film en dit plus long que la lecture du synopsis ne le laisse supposer.

Ainsi, c’est avec le cœur léger (et, chez certaines dames, avec quelques larmes devant la scène de déclaration d’amour au pied du Beffroi) que l’on découvre une comédie sociale à l’eau de rose. Un film sans aspérité et plein de « positive attitude » qui « retourne » plusieurs éléments du malaise de la société française.

Le film idéalise ainsi plusieurs situations d’empathie et de confiance mutuelle entre un chef et ses subordonnés – devant un public français qui, d’après certaines enquêtes internationales, se caractérise par sa défiance (moins d’un quart des Français déclarent faire confiance aux autres en général). Une caractéristique qui semble avant tout culturelle et qui transcende les clivages sociologiques habituels, d’après Algan et Cahuc (La société de défiance, pp. 19-23).

La posture du cadre jouée par Kad Merad est elle aussi très instructive. Elle reflète le malaise de nombreux salariés qui ont du mal à se reconnaître dans leur entreprise et flirtent avec l’indifférence envers leur travail. Selon de nombreux sociologues, la figure du cadre est en profonde crise depuis plus d’une dizaine d’années. Le personnage de Kad Merad fait écho, dans plusieurs scènes, à certaines réponses d’enquêtes ; par exemple 61% des cadres interrogés par l’APEC considèrent que l’autonomie au travail s’accompagne d’un isolement (cf. Les cadres à l’épreuve d’Alain Pichon, Puf, 2008).

La ville de Bergues ressemble donc à un paradis perdu, un âge d’or où les éléments du folklore sont valorisés et subsument tout autre clivage. Ici, pas de lutte des classes ni de positions (ou seulement l’espace d’un instant, le temps de la première rencontre), mais un choc des micro civilisations et des styles de vie qui se résoudra (évidemment) sans problème par l’intersubjectivité – les personnages n’ont en fait qu’une seule barrière, celle de la langue (tout est réglé une fois que le « sudiste » a compris que « Baraque à frites » ne signifiait pas « restaurant » mais bien « baraque à frite »).

Cette cohésion entre groupes sociaux comme on n’en connaît nulle part ailleurs, ce petit paradis des relations sociales sont, là encore, à rapprocher d’une inquiétude généralisée envers l’avenir des générations futures (cf. carte).

Pour conclure, je vous conseille l’excellent billet de Christian Laval sur ce film. L’extrait qui suit résume un point de vue complémentaire à celui que je viens d’esquisser :

Le petit miracle du film tient à l’opposition entre deux mondes. Non pas tant l’opposition du Nord contre le Sud, encore une fois, que celle du bas contre le haut. Ce qui rend heureux dans ce film, c’est la revanche imaginaire du subordonné sur le manager, du vélo sur la moto, de la vie simple sur l’obsession de la carrière, de la solidarité sur la solitude. C’est la revanche imaginaire de ceux dont on ne parle jamais, que l’on n’entend pas, que l’on ne connaît pas, que l’on ne voit pas. Chacun a son secret, son excellence. Chacun surtout donne quelque chose de lui : le carillonneur ne se montre pas, mais il offre du bonheur aux autres. Ce film est une fable sociologique dans un pays imaginaire, certes. Mais il nous dit quelque chose de nous, il nous parle de ce que nous devenons, comme à notre corps défendant. Nous sommes tous un peu ce cadre arriviste qui cherche à passer devant les autres par tous les moyens, même les plus cyniques. Tout nous y pousse en tout cas. C’est la Loi et les Prophètes de l’époque. Mais il est en nous une autre part, une autre humanité, un autre goût pour la vie, un autre sens de l’existence. Et il y a partout des Ch’tis qui peuvent le réveiller. L’esprit d’entreprise, le rendement à tout prix, l’évaluation perpétuelle n’ont pas tué, du moins l’espère-t-on, le lien humain fait de réciprocité, d’amitié et d’amour qui nous relient les uns aux autres et qui est la vraie richesse. Cet « esprit du don », ce grand secret du lien social, est le vrai sujet du film.

[edit du 20 mai 2008 : Olivier Mongin a consacré un article au film dans la revue Esprit. Profitez-en il est en consultation gratuite]

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