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Quand l’OCDE oublie le web… Sommeil, Bouffe et Télé sont-ils alors vraiment les trois piliers de la société française ?

L’OCDE publie ces jours-ci son Panorama de la société 2009 (via press-ses). Une longue compilation d’indicateurs clés dans de nombreux domaines. J’ai porté mon attention sur le chapitre spécial de cette nouvelle édition qui porte sur les temps de loisirs dans les pays membres de l’OCDE.

Avant de commencer, une remarque de forme. Il est particulièrement regrettable qu’une telle institution n’offre pas une meilleure diffusion de ces indicateurs. Aujourd’hui, avec les possibilités techniques offertes par Internet, il est dommage de voir que l’OCDE ne propose pas une navigation facile et « vulgarisée » dans ses indicateurs. Vraiment dommage !

Ceci dit, je retiendrais trois résultats de cette édition :

  • le premier concerne le sommeil des Français. Selon les auteurs du panorama, les Français dorment plus que les autres population de l’OCDE. Notre temps de sommeil moyen par jour est de plus de 520 minutes faisant de nous les champions de l’OCDE. Un résultat intéressant mais en contradiction avec les derniers chiffres publiés sur la question en mars dernier lors de la journée nationale du sommeil. On y apprenait que les Français, entre 25 et 45 ans,  dormaient environ entre 7 heures en semaine et 7h50 le week-end. On est loin des  8 heures et 50 minutes affichées par l’OCDE… Qui dit vrai ? Je ne sais pas, d’autant plus que l’OCDE ne donne pas de détail sur les populations à partir desquelles il travaille…
  • sommeil2nd enseignement : la pratique du repas. Là aussi, et c’est un élément bien connu désormais, les Français passent le plus de temps à boire et à manger. Nous passons 135 minutes par jour en moyenne devant un repas. « Chaque jour, les Français consacrent presque deux fois plus de temps à leurs repas que les Mexicains, les Canadiens et les Américains » OCDE dixit. Les chiffres de l’OCDE me semblent fiables. Ils sont très proches des résultats des enquêtes Emplois du temps de l’INSEE à quelques minutes près.repas
  • Dernier enseignement : la télévision resterait le loisir préféré des populations de l’OCDE… Loin devant, très loin devant « visiter ou recevoir des amis », « se rendre à des manifestations culturelles » ou encore le sport. De quoi décourager les défenseurs du web…
    Oui mais voilà, petit souci : d’abord les chiffres datent de 2006 et dans certains pays les choses évoluent. Donc parler de la société en 2009 avec des chiffres publiés en 2006 (et donc récoltés peut-être même en 2005) faut faire attention… Surtout que, comme vous le verrez dans le graphique la catégorie qui vient juste après voir avant la télévision est « Autres activités de loisirs ». La catégorie fourre-tout est donc en première ou deuxième position. Le genre de situation impensable. Il en va ainsi de la France : la télé est à 35 % tandis que la catégorie autre est à 44%
    N’importe quel étudiant se ferait bouler pour présenter une catégorisation où la catégorie autre est majoritaire ou presque. Cela signifie donc qu’aujourd’hui, l’OCDE n’est pas en mesure de décrire convenablement les loisirs des ses populations (en même temps ce n’est pas sa priorité j’en conviens). Espérons que la prochaine édition prendra en compte Internet…

TeleAvez-vous remarquez le petit détail ? L’OCDE publie le tableau avec le titre suivant : « la télévision est l’activité de loisirs préférée ». Or la colonne de droite regroupe TV et Radio à la maison. Donc en fait, les chiffres que nous fournie l’OCDE ne permettent pas de démontrer que la télé est l’activité de loisirs préférée.

Pour terminer, réponse à la question en titre : La bouffe est toujours un piliers de la société française. Quand au sommeil j’ai des doutes, de même pour la télé (les raisons sont différentes : pour le sommeil, les données OCDE ne recoupent pas d’autres enquêtes nationales; pour la télé, c’est la catégorisation des chercheurs qui pose problème – dommage que l’on ait pas accès aux données brutes)… On attend enfin avec impatience que le web devienne « visible » pour l’OCDE.

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Et si la sagesse des foules c’était d’abord celle de se taire ?

Relevé chez François Laurent qui reprend sur son blog l’intervention de Philippe Jourdan (maître de conférence à l’IUT d’Evry Val d’Essonne et fondateur de Panel on the Web) au SEMO et intitulée « L’éthique en marketing » :

Selon plusieurs enquêtes désormais concordantes, un ratio très restreint – moins de 10% de la population aux Etats-Unis – participe aux enquêtes et aux sondages. En d’autre terme, seule une minorité régulièrement consultée participe à la définition des produits, des services, des campagnes, des modes qui s’imposent pourtant à tous.

Ce constat est particulièrement instructif : on voit que, dans les études comme dans les commentaires ou dans les sites participatifs, la production de l’information repose sur des groupes d’individus assez minoritaires qui assemblés représentent environ 10 ou 20% de la population générale (de la société, du site, etc.)… Une sorte de Loi de Pareto de l’opinion dont Internet est le grand révélateur comme Didier Durand le remarquait sur la question des plate-formes de vidéos et la contribution des amateurs. Les instituts de sondage comme les sites communautaires souffrent tous les deux du même phénomène : tout le monde n’a pas quelque chose à dire, tout le monde ne veut pas dire quelque chose tout le temps… C’est peut-être surtout ça la fameuse sagesse des foules 😉 ?. En tout cas les lieux et dispositifs pour saisir la parole des individus peuvent donc arriver à saturation.

Pour ce qui est de la question éthique en marketing et des enjeux professionnels que posent cette faible participation, je vous laisse lire les deux billets (number one et number two) publiés par François Laurent.

Le blog, un support de démonstration complémentaire du livre

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Une intéressante initiative vient de voir le jour. Elle est préfigure peut-être une nouvelle approche de la publication dans le milieu de la recherche, où format papier et format électronique se complètent mutuellement. Eric Brian, directeur d’étude à l’EHESS (son blog scientifique) et Marie Jaisson viennent de publier un livre aux éditions Raisons d’Agir, Le sexisme de la première heure, qui commence par l’avertissement suivant :

AVERTISSEMENT
Selon un usage qui s’est développé au cours des dernières années les sources de cette étude, les tableaux statistiques, les graphiques, les simulations et les annexes mathématiques ne sont pas donnés dans le présent volume, mais au moyen d’une documentation électronique librement accessible via internet. C’est donc l’ensemble des différents fichiers téléchargeables et des sections de ce livre qui forme, à proprement parler, la documentation de l’étude. Toutefois, le livre tel qu’il est publié peut circuler seul, un matériel critique suffisant étant procuré. En complément, le site propose les éléments que les lectrices et les lecteurs pourraient désirer consulter à titre de vérification, accompagnés de matériaux connexes et de textes anciens. Il propose aussi plusieurs simulations issues du calcul des probabilités qui restituent visuellement hypothèses et résultats, l’imprimé ne traduisant que formellement ou bien de manière très rudimentaire les effets de variabilité stochastique. Les auteurs pourront être amenés à développer ce site selon la réception de cette recherche, ou bien à revoir son articulation avec le livre. Au moment où paraît le livre, l’adresse du site est : http://s1h.blogspot.com

Cette initiative n’est peut-être pas nouvelle. Elle reste néanmoins très rare en France et en particulier pour un livre de sciences sociales non confidentiel (les Editions Raison d’agir ne sont pas une presse universitaire et trouvent facilement place chez les libraires généralistes).

A terme, il est tout à fait possible que les chercheurs en sciences sociales mobilisent le support qu’est Internet pour permettre au lecteur de compléter et d’enrichir sa lecture de l’ouvrage. En effet, un des reproches fait régulièrement aux chercheurs concerne l’appareil critique que ces derniers mobilisent pour argumenter et asseoir leur démonstration (condition qui reste souvent indispensable pour s’assurer du bien-fondé de leur analyse).

Sur le blog dédié au livre on peut consulter des animations vidéos de simulations statistiques, la bibliographie, les articles disponibles en ligne auxquels les auteurs font référence, une présentation de l’ouvrage au format mp3 (suite à une conférence sur Second Life dans l’espace Pierre Bourdieu) et bien d’autres choses.

La possibilité de consulter certaines données plus ou moins brutes (en tout cas sous une autre forme que celle à laquelle les livres nous ont habitués) va se démocratiser à l’ensemble du public et non plus aux quelques chercheurs qui, de par leur travail, peuvent accéder aux mêmes données que les auteurs. Elle permet, si d’autres s’en emparent, de donner une base de discussion collective sur les données récoltées et leur traitement.

Une telle initiative, si elle venait à se généraliser, engagerait une nouvelle forme de circulation du savoir des sciences sociales tout s’inscrivant dans le droit fil de son histoire : en effet, le livre reste la pierre angulaire de la diffusion d’un savoir à un public éclairé ; le blog ne le remplace pas, bien au contraire, il l’accompagne et l’enrichit. Le blog, dans cette configuration proposée par Eric Brian et Marie Jaisson, ne concurrence pas le livre mais le complète.

Encore une fois, ceci ne tuera pas cela. Et si, après les échecs à répétition du livre numérique, le succès d’un livre 2.0 ne résiderait pas dans cette formule hybride papier + www ?